Jésus était-il pacifiste ? (5/7) – Les enseignements du Christ (suite)
23 décembre 2019

Cet article est le cinquième de la série « Jésus était-il pacifiste ? », originalement publiée par Andrew Fulford et traduite dans le cadre de notre projet « The Calvinist International ». Cliquez ici pour retrouver les autres articles de cette série.


Porter sa croix

Un autre commandement auquel les pacifistes font parfois référence est celui de Jésus lorsqu’il dit : « Prends ta croix, et suis-moi1. » Le Dr Yoder a fait valoir que ce commandement était essentiellement celui d’être une communauté minoritaire fidèle et persécutée. Cependant, comme certains l’ont fait remarquer en réponse aux travaux du Dr Yoder, il peut parfois sembler réduire le sens de l’Évangile à la politique, et ce problème devient évident ici.

Premièrement, il est clair que Jésus ne voulait pas dire que tous les vrais disciples mourraient littéralement d’exécution publique. La conclusion du récit de l’Évangile de Jean (à la fin du chapitre 21), par exemple, semble le nier. Cette conclusion répond à un malentendu sur la mort du disciple bien-aimé, dont certains chrétiens de l’Eglise primitive pensaient qu’il ne mourrait pas. L’Évangile rend clair que Jésus n’a pas promis cela ; mais il le fait en disant que la question n’était pas vraiment l’affaire de l’Église. Cela ne veut pas dire qu’un tel événement serait impossible parce que tous les chrétiens doivent obligatoirement mourir sous la persécution de l’État. Et il est statistiquement impossible que, dans la première génération de l’Église, aucun chrétien ne soit mort autrement que par la persécution de l’État. Même un converti âgé, décédé de causes naturelles réfuterait une telle interprétation des paroles de Jésus. Donc, quelle que soit l’application que l’on tire des paroles de Jésus, elle doit être plus large qu’une telle interprétation littérale et rigide.

Deuxièmement, bien que le Dr Yoder ait raison de dire que la croix peut être un symbole de la persécution de l’État, nous devons tenir compte de la démonologie de l’Église primitive. Selon celle-ci, l’Église croyait que les êtres surhumains, et ultimement Satan lui-même, pouvaient aussi persécuter l’Église de manière directe. L’exemple évident de cela est la diabolisation, mais la nature plus large de cette menace démoniaque apparaît aussi dans des passages tel que Hé 2:14-15 :

Ainsi donc, puisque les enfants participent au sang et à la chair, il y a également participé lui-même, afin que, par la mort, il anéantît celui qui a la puissance de la mort, c’est-à-dire le diable, et qu’il délivrât tous ceux qui, par crainte de la mort, étaient toute leur vie retenus dans la servitude.

Dans ce monde, Satan a le pouvoir sur la mort. Toute mort est en quelque sorte un événement satanique, bien qu’en fin de compte elle soit aussi dérivée de la malédiction de Dieu (dont il est question plus loin). Cette peur de la mort enchaîne les gens à l’esclavage, tentant d’apaiser leurs peurs et de pallier à celles-ci par des plaisirs pécheurs. C’est précisément de cette servitude que Christ libère les Hommes, comme le dit le passage suivant, en Hé 2:17-18 :

En conséquence, il a dû être rendu semblable en toutes choses à ses frères, afin qu’il fût un souverain sacrificateur miséricordieux et fidèle dans le service de Dieu, pour faire l’expiation des péchés du peuple ; car, ayant été tenté lui-même dans ce qu’il a souffert, il peut secourir ceux qui sont tentés.

Le Christ a vaincu le persécuteur ultime, Satan, en montrant le chemin par sa mort, éliminant ainsi la menace ressentie à travers la mort, et éliminant ainsi la peur qu’elle produit et la servitude qui en résulte. Cette œuvre rédemptrice était pour tous, et elle s’applique à la peur de la mort à laquelle tous les hommes sont confrontés. Et pourtant, nous savons qu’il y a plus de façons de mourir dans la vie que par la persécution de l’État. Satan a plus d’un tour dans son sac. Il n’y a aucune raison de penser que la persécution de l’État soit le seul type de harcèlement démoniaque auquel les chrétiens puissent être confrontés.

Troisièmement, lorsque Paul reprend ce même thème de la participation à la mort du Christ, il applique le concept de manière beaucoup plus large (2 Co 4:5-18) :

Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes ; c’est Jésus-Christ le Seigneur que nous prêchons, et nous nous disons vos serviteurs à cause de Jésus. Car Dieu, qui a dit : La lumière brillera du sein des ténèbres ! A fait briller la lumière dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de la gloire de Dieu sur la face de Christ.

Nous portons ce trésor dans des vases de terre, afin que cette grande puissance soit attribuée à Dieu, et non pas à nous. Nous sommes pressés de toute manière, mais non réduits à l’extrémité ; dans la détresse, mais non dans le désespoir ; persécutés, mais non abandonnés ; abattus, mais non perdus ; portant toujours avec nous dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre corps. Car nous qui vivons, nous sommes sans cesse livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre chair mortelle. Ainsi la mort agit en nous, et la vie agit en vous.

Et, comme nous avons le même esprit de foi qui est exprimé dans cette parole de l’Ecriture : J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé ! Nous aussi nous croyons, et c’est pour cela que nous parlons, sachant que celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous ressuscitera aussi avec Jésus, et nous fera paraître avec vous en sa présence. Car tout cela arrive à cause de vous, afin que la grâce en se multipliant, fasse abonder, à la gloire de Dieu, les actions de grâces d’un plus grand nombre.

C’est pourquoi nous ne perdons pas courage. Et lors même que notre homme extérieur se détruit, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Car nos légères afflictions du moment présent produisent pour nous, au delà de toute mesure, un poids éternel de gloire, parce que nous regardons, non point aux choses visibles, mais à celles qui sont invisibles ; car les choses visibles sont passagères, et les invisibles sont éternelles.

Dans ce passage, Paul se sent libre d’inclure une douleur psychologique interne, la perplexité, dans sa liste d’expériences qui illustrent ce qu’est « porter dans le corps la mort de Jésus ». Peu de temps après, il assimile le fait de « porter » à une « légère affliction passagère » dans laquelle « notre homme extérieur se détruit ».

Ailleurs, Paul écrit, en Rm 8:16-17 :

L’Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Or, si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers : héritiers de Dieu, et cohéritiers de Christ, si toutefois nous souffrons avec lui, afin d’être glorifiés avec lui.

 Le Dr N.T. Wright explique avec justesse le verset 17 :

C’est le pilier sur lequel repose désormais tout le discours. Une fois que Paul a établi que tous ceux qui sont en Christ et habités par l’Esprit sont « enfants de Dieu », la fin de l’argument est en vue : si nous sommes les enfants de Dieu, nous sommes aussi les héritiers de Dieu. C’est la vraie raison pour laquelle il a laissé entendre que les chrétiens étaient redevables envers Dieu (8:12), et cela nous renseigne sur la teneur du paragraphe qui suit. Paul explique rapidement de manière plus détaillée ce que signifie être héritier de Dieu : Cela signifie que l’on est un héritier du Messie. De même que les chrétiens ont partagé sa prière, comme une marque de leur participation à sa filiation, de même ils partageront aussi son héritage. S’il doit être le Seigneur du monde, le gouvernant avec un amour souverain et salvifique, ils doivent partager cette règle, apportant la rédemption au monde qui l’attend (cf. 1Co 6:2-3 ; Paul tient cette idée pour acquise, aussi étrange que cela puisse nous paraître, et il considère que ses interlocuteurs le font également). Mais, comme Jésus lui-même l’a averti solennellement, il y a un prix à payer (voir Mc 8:34-38). Le chemin de l’héritage, le chemin de la gloire (les deux sont enfin perçus comme plus ou moins synonymes) se trouve sur le chemin de la souffrance.

Le reste de cette réflexion en 8:17 se poursuit jusqu’en 8:30, par des discussions sur le soupir de la création, le soupir des croyants dans l’attente de leur corps de résurrection, et le soupir de l’Esprit qui implique le soin providentiel que Dieu leur porte à travers « toutes choses »  (8:28). Dans ce passage, l’apôtre lie la nécessité de la souffrance des croyants à leur existence dans le temps présent. Dans l’esprit de l’apôtre, cet âge est l’âge de la malédiction, où la terre produit des épines et se décompose. C’est l’âge où les êtres humains peuvent être soumis à la souffrance à cause, par exemple, des tribulations, de la détresse, de la persécution, de la famine, de la nudité, du danger, de l’épée, des anges et des dirigeants, des choses présentes et à venir, des pouvoirs, de la hauteur et de la profondeur et de tout ce qui existe dans la création. C’est l’âge où tous les êtres humains doivent vivre dans des corps qui finiront par retourner à la poussière.

Les réflexions de Paul sur ces thèmes sont profondes et méritent les nombreux livres qui leur sont entièrement consacrés. Mais le point important pour nos objectifs ici est à noter : pour l’apôtre, porter la croix du Christ ne se résumait pas à être une minorité persécutée dans la société. Il s’agissait de supporter les effets de la malédiction ; il s’agissait d’accepter la mort sous toutes ses formes (littérale et figurative) de la main même de Dieu, et de vivre dans l’espérance certaine qu’un jour nous en serons rachetés, tout comme le Christ l’a été. Ne pas porter sa croix n’est pas essentiellement la tentation qu’une minorité peut avoir, de prendre le pouvoir politique et social ; refuser de la porter est plus fondamentalement la répétition du péché du Jardin d’Eden. Ne pas porter sa croix est une action enracinée dans la méfiance envers la bonté de Dieu, qui nous incite à essayer de minimiser notre douleur et de maximiser notre bonheur en faisant des compromis moraux et en violant les commandements de Dieu2.

Rendre à César

Certaines parties de l’enseignement de Jésus n’abordent pas directement le thème de la violence, mais finissent par devenir pertinents car ils traitent directement de questions politiques. C’est le cas, par exemple, de la conversation contenant le célèbre proverbe : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », que l’on trouve dans tous les synoptiques et en Mt 22:15-22. Le Dr Christopher Bryan, dans son livre Render to Caesar: Jesus, the Early Church, and the Roman Superpower, fournit la meilleure interprétation de l’implication politique de cette réponse :

Outre le commentaire de Jésus sur les motivations de ceux qui l’interrogent, sa réponse initiale prend la forme d’une demande de clarification et d’information. « Montrez-moi la monnaie avec laquelle on paie le tribut. … De qui sont cette effigie et cette inscription… ? » Mais, bien sûr, la « demande » est en réalité un piège rhétorique. « De César », disent-ils. En effet, ils ne peuvent rien dire d’autre. Après tout, c’est précisément ce que beaucoup d’entre eux n’aimaient pas sur cette pièce. Que faire alors ? Que cela vous plaise ou non, la tête de l’empereur et son inscription signifiaient que la pièce appartenait à l’empereur, et selon la conception de l’époque, la pièce d’un chef lui appartenait. Le piège se resserre. « Rendez… donc à César ce qui est à César » La déclaration de Jésus est, en fait, plus percutante que ne l’exigeaient ses interlocuteurs, puisqu’il a remplacé le terme qu’ils utilisaient de manière générale pour paiement par un terme beaucoup plus précis… – un terme qui parle du paiement comme d’une « obligation contractuelle ou autre », ou de restauration « à un possesseur original ». L’implication est, « Payez ce que vous devez ! Rendez à l’Empereur ce qui lui appartient ! » Très honnêtement, je ne vois pas comment une telle réponse, à une telle question, dans la situation dans laquelle se trouvaient Jésus et ses interrogateurs, peut avoir été entendue ou envisagée comme une « subtile dérobade » ou toute autre chose similaire. Au contraire, les paroles de Jésus, une fois examinées, semblent être, dans leur contexte, sans équivoque. Comme le souligne à juste titre Morna Hooker, Jésus a dit que « n’en déplaisent aux habitants de Juda, ils ne peuvent échapper à l’autorité de César et à l’obligation qui en découle »3.

Le Dr Bryan conclut que cet enseignement correspond au point de vue qu’il défend tout au long de Render to Caesar4, à savoir que la vision de Jésus des superpuissances politiques est la même que celle de Joseph, Daniel et Esdras dans la Bible. Aucun de ces hommes, notons-le, n’était des pacifistes, ou des anarchistes d’aucune sorte.

Les dirigeants païens

Un autre enseignement indirectement pertinent de Jésus vient de son commentaire sur les dirigeants païens. Dans l’Évangile selon Matthieu, cette histoire se trouve au chapitre 20, versets 20 à 28 :

Alors la mère des fils de Zébédée s’approcha de Jésus avec ses fils, et se prosterna, pour lui faire une demande. Il lui dit : Que veux-tu ? Ordonne, lui dit-elle, que mes deux fils, que voici, soient assis, dans ton royaume, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche. Jésus répondit : Vous ne savez ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je dois boire ? Nous le pouvons, dirent-ils. Et il leur répondit : Il est vrai que vous boirez ma coupe ; mais pour ce qui est d’être assis à ma droite et à ma gauche, cela ne dépend pas de moi, et ne sera donné qu’à ceux à qui mon Père l’a réservé.

Les dix, ayant entendu cela, furent indignés contre les deux frères. Jésus les appela, et dit : Vous savez que les chefs des nations les tyrannisent, et que les grands les asservissent. Il n’en sera pas de même au milieu de vous. Mais quiconque veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur ; et quiconque veut être le premier parmi vous, qu’il soit votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs.

Les passages parallèles sont formulés de manière légèrement différente. En Marc 10:42, le texte est le suivant :

Jésus les appela, et leur dit : Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tyrannisent, et que les grands les dominent.

 Et en Luc 22:24-25 :

Il arriva aussi une contestation entre eux, pour savoir lequel d’entre eux serait estimé le plus grand. Mais il leur dit : Les Rois des nations les maîtrisent ; et ceux qui usent d’autorité sur elles sont nommés bienfaiteurs.

Les expressions les plus significatives à traiter sont les mots κατακυριεύω (les maîtrisent), κατεξουσιάζω (les tyrannisent), κυριεύω (les dominent) et ἐξουσιάζω (usent d’autorité).

En ce qui concerne le premier terme κατακυριεύω, 1P 5:3 ordonne également aux anciens de ne pas le faire. Pourtant, le NT considère les anciens comme ayant une autorité réelle sur leurs églises (par exemple, 1Co 16:16 ; 1P 5:2 ; Hé 13:7, 17 ; 1Tm 2:12-3:7, en particulier 3:5, qui fait le parallèle entre l’autorité d’un parent et celle d’un ancien). Ainsi, Jésus et Pierre doivent tous deux faire référence à un type d’autorité tyrannique abusive, et non à l’autorité en tant que telle, ce qui se reflète dans les traductions telles que « les oppriment » et « les maîtrisent ».

Le deuxième terme, κατεξουσιάζω, est utilisé dans le livre apocryphe des Actes de Thomas, au chapitre 98, pour désigner un homme qui tente de violer une femme, et dans la Lettre de Tatian aux Grecs (15) au sujet de la matière qui tente de dominer sur l’esprit (qui pour Tatian est clairement une mauvaise chose). Ainsi ce terme peut certainement évoquer une sorte de tyrannie, plutôt que d’impliquer une prise d’autorité neutre sur le plan éthique.

Il peut parfois arriver que le troisième terme, κυριεύω, porte une connotation péjorative sur le fait de gouverner, un sens se rapprochant plus de la domination5. Étant donné que Paul nie avoir fait cela quant à la foi des Corinthiens, en 2Co 1:24, tout en revendiquant malgré tout une réelle autorité sur eux, en 1Co 4:18-21 ; 2Co 10:8 et 13:1-3, il y a des raisons pour dire que ce mot peut avoir une connotation péjorative dans le corpus du NT.

Le quatrième terme, ἐξουσιάζω, peut être utilisé dans un contexte positif, comme c’est le cas en 1Co 7:4, où Paul affirme que le mari « a autorité » sur le corps de son épouse et inversement. D’un autre côté, Paul peut l’utiliser avec une connotation apparemment négative, comme en 1Co 6:12 : « Je ne me laisserai pas asservir par quoi que ce soit ». La première utilisation de ce terme par Paul impliquant d’avoir « ἐξουσιάζω » n’est pas intrinsèquement mauvaise, et la seconde montre que le mot peut être utilisé avec une connotation péjorative.

Autrement dit, tous les mots que Jésus utilise pour décrire les activités habituelles des dirigeants païens peuvent avoir un sens péjoratif. En plus, partant de ce point de vue lexical, nous devons aussi reconnaître que Jésus a reconnu l’autorité de diverses manières. Il a enseigné qu’elle serait présente même dans « l’âge à venir » (Mt 19:28) : « Jésus leur répondit : Je vous le dis en vérité, quand le Fils de l’homme, au renouvellement de toutes choses, sera assis sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi, vous serez de même assis sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus d’Israël. » Il a également enseigné que les disciples avaient l’autorité d’excommunier les membres récalcitrants de l’Eglise (Mt 18:17) : « S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église ; et s’il refuse aussi d’écouter l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain. » Il a dit qu’il y aurait des scribes dans le royaume (Mt 13:52), qui par définition ont l’autorité d’experts dans leur communauté religieuse. En réalité, nulle part dans l’AT ou le NT l’autorité n’est critiquée comme étant en soit immorale. La conclusion naturelle à tirer pour cette péricope est que Jésus dit que ses disciples ne doivent « gouverner » personne dans le sens péjoratif du terme. Mais cela laisse ouverte la possibilité que ses disciples gouvernent de manière juste.

Pour conclure sur ce passage, il est intéressant de noter que le propos de Jésus n’est pas nouveau pour lui. On peut affirmer que ce point de vue apparaît dans le Psaume 58:1-2 :

Au chef des chantres. Ne détruis pas. Hymne de David. Est-ce donc en vous taisant que vous rendez la justice ? Est-ce ainsi que vous jugez avec droiture, fils de l’homme ?

Loin de là ! Dans le cœur, vous consommez des iniquités ; Dans le pays, c’est la violence de vos mains que vous placez sur la balance.

Ainsi que dans le Psaume 82:1-4 :

Psaume d’Asaph. Dieu se tient dans l’assemblée de Dieu ; Il juge au milieu des dieux.

Jusques à quand jugerez-vous avec iniquité, Et aurez-vous égard à la personne des méchants ? Pause.

Rendez justice au faible et à l’orphelin, Faites droit au malheureux et au pauvre,

Sauvez le misérable et l’indigent, Délivrez-les de la main des méchants.

Ainsi que l’observation du prédicateur en Ec 4:1 :

J’ai considéré ensuite toutes les oppressions qui se commettent sous le soleil ; et voici, les opprimés sont dans les larmes, et personne qui les console ! ils sont en butte à la violence de leurs oppresseurs, et personne qui les console !

En d’autres termes, Jésus n’ajoute rien à l’enseignement de l’ancien testament, à savoir qu’il est courant pour les autorités d’abuser de leur pouvoir. Cela ne veut pas dire que l’AT laisse penser qu’il s’agit d’une ligne de conduite absolue et immuable pour tous les magistrats païens ; en réalité, l’AT contient plusieurs histoires où les actes des rois païens sont approuvés (Pharaon au temps de Joseph ; Nébucadnetsar après sa conversion ; le décret de Cyrus accordant aux Juifs de retourner chez eux ; etc.)  Ce n’est pas la gouvernance de manière générale, mais la gouvernance abusive que Jésus interdit à ses disciples, ainsi que de l’attitude orgueilleuse plus fondamentale qui découle de ces abus de pouvoir.

Prendre l’épée

Comme nous l’avons fait remarquer dans le premier article de cette série, lorsque Jésus dit à Pierre (Mt 26:52), « Remets ton épée à sa place ; car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée », il prononça une parole de sagesse commune et universelle. Il y a des déclarations antécédentes dans l’AT, qui ne peuvent être pacifistes. La véritable signification de cela est quelque chose que les gens ont vraiment toujours reconnu : une agression injuste provoque la vengeance des autres. Toutefois, du moins dans l’AT, cela n’a pas été interprété comme signifiant que la coercition de l’État ne pourrait jamais être efficace. De plus, cela aurait une application claire dans le cas des révolutionnaires et des séditieux. L’AT enseignait que ces personnes étaient très susceptibles de connaître une fin désagréable en raison de la vengeance de l’État. C’est cet aspect de la maxime en particulier qui s’applique dans le contexte de Jésus, car l’acte violent de Pierre a été commis contre des députés de l’État, et avait sans doute comme motivation de fond la même idéologie que celle des Zélotes quant à la guerre sainte. Mais Jésus savait que la stratégie des Zélotes n’avait aucune chance de succès contre la puissance de l’empire romain du premier siècle. Tous ceux qui s’emparaient de l’épée dans ce sens et dans ce contexte en mourraient certainement. Et malheureusement, car ils n’ont pas écouté ses avertissements, c’est exactement ce qui est arrivé aux mouvements des Zélotes en 70 apr. J.-C.

La croix et l’argument en faveur du pacifisme

L’événement de la vie de Jésus le plus souvent utilisé pour justifier le pacifisme est, de loin, sa soumission à la crucifixion. L’affirmation de fond consiste à dire que son refus de se défendre était l’expression de sa dénonciation de la violence en général. Il considérait que mourir était préférable à tuer en toutes circonstances, et donc dans cette situation également.

Mais cet argument soulève quelques problèmes. Il est souvent difficile d’interpréter les intentions qui sous-tendent les actions, car les mêmes actions peuvent être motivées par des intentions très différentes. Et c’est le cas avec le fait d’être prêt à mourir. Reconnaissant que Jésus se soit volontairement soumis à son exécution, un certain nombre d’explications possibles pourraient expliquer la raison d’être de cet acte, sans que cela implique nécessairement le pacifisme.

L’une de ces raisons, la principale, était de fournir la propitiation pour les péchés de l’humanité. Bien que certains spécialistes aient tenté de réfuter cette possibilité en niant que le NT enseigne que la mort du Christ était une mort propitiatoire, cette tentative devrait être considérée comme un échec. Cela nous donne donc une des raisons.  La logique de la théorie de la guerre juste en fournit une autre. Étant donné la situation de Jésus à ce moment de son histoire, où il savait très bien que ce n’était pas la volonté de Dieu de le sauver au moyen de légions d’anges, et où ses disciples humains n’avaient aucun pouvoir politique, Jésus ne pouvait mener une guerre victorieuse contre Hérode, le Sanhédrin et l’empire romain. Il n’avait aucune chance de succès. De plus, dans le système de droit positif humain sous lequel il vivait, Jésus n’avait aucune autorité politique. Ces deux faits à eux seuls signifient, par la simple logique de la guerre, qu’il ne pouvait pas se battre à juste titre pour se protéger de la mort lorsque la foule est venue l’arrêter. Les critères de la guerre juste exigeaient sa reddition à ce moment-là.

Les pacifistes suggéreront aussi parfois que la mort de Jésus aux mains des Romains implique en quelque sorte que le gouvernement est en soi toujours injuste, ou du moins que la peine capitale l’est. Mais bien sûr, la mort de Jésus ne conduit pas inéluctablement à cette conclusion. Cette conclusion doit d’abord être tirée de sa mort avant qu’on puisse en faire l’interprétation. Car même à l’époque de Jésus, les gens savaient très bien que des meurtres injustes pouvaient se produire (il y avait par exemple des lois vétérotestamentaires contre le meurtre avec motif) sans en conclure pour autant que la peine capitale était systématiquement injuste.

Problèmes avec les arguments moraux en faveur du pacifisme

Nous en revenons une fois de plus aux six principaux arguments moraux avancés en faveur du pacifisme :

  1. Le cycle de la violence
  2. Les limites de la connaissance humaine
  3. L’immoralité de la punition et la vengeance
  4. Le caractère malveillant de la violence
  5. Le caractère utopique de la violence
  6. La hiérarchie comme intrinsèquement tyrannique

Les textes examinés ci-dessus, après une analyse minutieuse, n’apportent aucun soutien positif à l’un ou l’autre de ces arguments. En réalité, certains passages, les contredisent : Jésus enseigne à ses disciples à pratiquer l’excommunication, suggérant qu’il n’est pas d’accord avec les arguments 2, 3, et 6. D’autres textes présentent des difficultés pour les arguments restants. Par exemple, Jésus a prédit que Rome viendrait bientôt écraser la révolte juive (cf. Lu 23:27-31). C’est en contradiction avec l’argument 1, car cela impliquerait que la réponse impériale soit définitive. Cela semble aussi saper l’argument 5, car il présente un cas où Dieu envoie une justice non-eschatologique (c’est-à-dire appliquée par des Hommes) pour néanmoins accomplir définitivement un jugement politique. Peut-être aussi que cet événement montre la cohérence entre l’amour et le jugement violent. Car si Jésus se réfère à Dieu en tant qu’exemple parfait de l’amour pour son ennemi dans le Sermon sur la montagne (Mt 5:45, 48), il est aussi très clair que Dieu est l’agent ultime derrière la désolation que Rome apporta dans Jérusalem (Mt 21:38-44 ; cf. Lu 20:13-16).

Nonobstant les arguments positifs contre le pacifisme moral tirés de l’enseignement de Jésus, il y a cependant un manque évident de preuves en sa faveur. Et comme pour les données du NT en dehors de l’enseignement de Jésus, aucun des textes utilisés pour soutenir la non-violence ne semble être de nature cérémonielle ou symbolique.

Et cela nous ramène au début de cette série, où nous avons noté l’importance de « l’Axiome Sémantique Numéro Un », et du rasoir d’Ockham. En d’autres termes, si nous pouvons trouver une explication suffisante à un phénomène, nous ne devrions pas chercher plus loin. Et après cette étude, nous pouvons voir que l’affirmation des principes de l’AT et de la loi naturelle peut expliquer tous les enseignements de Jésus en ce qui concerne le recours à la violence. Nous n’avons pas besoin de recourir à une nouvelle cause pacifiste pour interpréter ses paroles.

  1. P. ex., Mt 16:24.[]
  2. Ce thème se rapproche beaucoup du concept d’Anfechtung, de Martin Luther, et le Dr David P. Scaer a écrit ici un résumé approfondi de l’enseignement de Luther sur ce sujet. Les méditations de Luther sur cette idée pourraient aider l’Eglise moderne à comprendre beaucoup plus profondément le commandement de Jésus de porter la croix.[]
  3. BRYAN, Christopher, Render to Caesar, p. 45.[]
  4. BRYAN, Christopher, Render to Caesar, p. 46.[]
  5. BDAG suggère Philo, Legum Allegoriarum 3, p. 187 et Testament of Simeon 3:2 comme exemple de cette utilisation.[]

Nathanaël Fis

Nathanaël est ancien en formation à l'Eglise Bonne Nouvelle à Paris où il vit avec sa merveilleuse épouse Nadia. Il étudie la théologie au Birmingham Theological Seminary.

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