Newman pour les protestants – Carl R. Trueman
3 janvier 2020

Cet article est une traduction de Newman For Protestants par Carl R. Trueman, ancien professeur de Thรฉologie Historique et d’Histoire de l’ร‰glise au sรฉminaire thรฉologique de Westminster et actuellement professeur au Grove City College.


J’ai dรฉcouvert Apologia Pro Vita Sua de John Henry Newman lors d’une matinรฉe pluvieuse ร  Cambridge en 1994. J’รฉtais un jeune professeur de thรฉologie mรฉdiรฉvale et de la Rรฉforme ร  l’Universitรฉ de Nottingham, รขgรฉ de vingt-sept ans, et j’รฉtais en ville pour un jour ou deux d’รฉtudes. Je m’รฉtais abritรฉ des intempรฉries anglaises dans une librairie quand j’ai vu une copie de l’Apologia sur une รฉtagรจre. J’ai dรฉcidรฉ que c’รฉtait le jour oรน mes prรฉjugรฉs protestants contre l’homme le plus dangereux de l’Angleterre d’autrefois seraient confirmรฉs. Alors cette aprรจs-midi-lร , je me suis assis au coin du feu dans la chambre principale des invitรฉs ร  Saint Jean et j’ai lu le livre du dรฉbut ร  la fin – non pas parce que je voulais apprendre quoi que ce soit de Newman, mais parce que je voulais le dรฉtester.

Mais en ce jour humide ร  Cambridge, l’histoire de la vie spirituelle de Newman ne me donna aucune raison de le dรฉtester. J’รฉtais saisi par le langage et absorbรฉ par les dogmes. Voici un homme qui avait posรฉ beaucoup des questions que je me posais moi-mรชme en tant que jeune chrรฉtien dans mes รฉtudes universitaires. Je n’ai pas pu poser le livre. Des dรฉcennies plus tard, je le garde toujours ร  portรฉe de main et relis mes passages prรฉfรฉrรฉs. Je possรจde plusieurs รฉditions critiques. Je l’ai mรชme sur mon Kindle.

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles l’histoire de cette grande conversion au catholicisme romain devrait รชtre si prรฉcieuse pour moi en tant que protestant. La prose est gracieuse, la narration intrigante, la polรฉmique convaincante. Mais il y a plus dans Apologia que ces plaisirs littรฉraires. Le travail de Newman n’รฉtait pas seulement profond dans son analyse de son propre dรฉveloppement religieux. Elle รฉtait prophรฉtique dans son affirmation de vรฉritรฉs que l’รฉpoque actuelle a finies par considรฉrer comme des hรฉrรฉsies.

Si les prรฉtendus libรฉrateurs d’aujourd’hui dรฉnoncent le dogme, l’histoire et l’autoritรฉ institutionnelle en tant qu’instruments d’oppression, Newman estime que ces choses sont au contraire des instruments de libรฉration. Il savait que la libertรฉ a besoin d’un endroit oรน se tenir, et que les grandes croyances de la chrรฉtientรฉ ont besoin d’institutions pour les maintenir. Pour un jeune universitaire comme moi, confrontรฉ ร  l’impact corrosif de la thรฉorie critique sur l’enseignement supรฉrieur, la polรฉmique ecclรฉsiastique de Newman contre les ยซ excรจs suicidaires ยป de la pensรฉe humaine effrรฉnรฉe conserve une pertinence puissante. Plus positivement, Newman m’a confrontรฉ ร  des questions auxquelles j’ai vu que je devais rรฉpondre. Quelle est l’essence du christianisme ? Comment et pourquoi la doctrine se dรฉveloppe-t-elle ? Quelle est la signification de l’ร‰glise institutionnelle ?

Le premier frisson de l’identification est venu au dรฉbut de l’ล“uvre, oรน Newman rรฉflรฉchit sur le moment auquel, mรชme en tant que cardinal, il a datรฉ sa conversion au christianisme :

Quand j’avais quinze ans (durant l’automne de l’annรฉe 1816), un grand changement de pensรฉe s’est opรฉrรฉ en moi. Je suis tombรฉ sous l’influence d’un Credo dรฉfini, et j’ai reรงu dans mon intellect des impressions de dogme qui, par la misรฉricorde de Dieu, n’ont jamais รฉtรฉ effacรฉes ou obscurcies.

C’รฉtait ma religion qu’il dรฉcrivait, une religion qui proclame et revendique des vรฉritรฉs sur le passรฉ, le prรฉsent et l’avenir, une religion d’affirmations dogmatiques. Je croyais que le Christ รฉtait Dieu incarnรฉ, que le tombeau รฉtait vide, que le Christ ressuscitรฉ est assis ร  la droite du Pรจre et reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts. Ce ne sont pas des projections psychologiques de ma conscience religieuse. Ce sont des croyances sur le temps et la rรฉalitรฉ. Et c’รฉtait aussi la foi de Newman. Mais il y a lร  une ironie : En continuant ร  lire, j’ai dรฉcouvert que cet amour mรชme du dogme a fini par รฉloigner Newman de l’รฉvangรฉlisme auquel je m’identifiais alors, d’abord vers le tractarianisme, puis vers Rome.

Cela me troubla. Pourquoi Newman aurait-il besoin de traverser le Tibre ร  la nage alors que, selon moi, cette foi dogmatique รฉtait disponible dans les articles de sa propre ร‰glise anglicane, inspirรฉs par la Rรฉforme ? Il aurait รฉtรฉ facile de fermer le livre, de sourire et de dire : ยซ Voilร  la trahison ! ยป Mais je ne pouvais pas. Le rรฉcit de Newman – รฉcrit en rรฉponse ร  l’accusation de malhonnรชtetรฉ de Charles Kingsley – รฉtait convaincant dans son honnรชtetรฉ et sa cohรฉrence, parfois douloureusement. Cela ne m’a pas conduit ร  crier ยซ Traรฎtre ! ยป Au contraire, cela m’a permis de clarifier un problรจme fondamental dans mon รฉvangรฉlisme. Ce qui a ensuite mis en รฉvidence l’importance de ce problรจme pour l’ensemble de ma foi chrรฉtienne. J’avais commencรฉ Apologia ร  la recherche de preuves contre Newman, et au lieu de cela, je me suis retrouvรฉ ร  repenser ma propre approche du Christianisme.

Newman comprenait l’un des grands problรจmes de l’รฉvangรฉlisme protestant. Tout en s’en tenant ร  une foi dogmatique, l’รฉvangรฉlisme exige plus que cela : une expรฉrience, celle de la nouvelle naissance, et un activisme vigoureux. Historiquement, cette combinaison s’est avรฉrรฉe difficile. Quand les รฉvangรฉliques ont รฉtรฉ forcรฉs de choisir, l’expรฉrience et l’activisme ont gรฉnรฉralement battu le dogme. Pas besoin d’รชtre trop prรฉcis sur qui Jรฉsus est ou ce qu’il a fait, tant que nous avons fait l’expรฉrience de sa personne ou que nous avons parlรฉ de lui ร  beaucoup de gens !

Concernant cet accent mis sur l’expรฉrience, Newman voyait un point de contact entre l’รฉvangรฉlisme et le libรฉralisme religieux. Il dรฉfinissait ce dernier comme ยซ le principe anti-dogmatique ยป. Contrairement ร  l’รฉvangรฉlisme et au libรฉralisme, le christianisme orthodoxe a affirmรฉ la prioritรฉ de la vรฉritรฉ sur l’expรฉrience et du dogme sur la psychologie. J’รฉtais dรฉjร  conscient des dangers de rattacher le dogmatique ร  l’expรฉrientiel, mais je ne l’avais jamais vu sous cet angle. Newman m’a confrontรฉ sur mon propre terrain – celui de l’importance de l’orthodoxie doctrinale – et m’a demandรฉ d’examiner ce que mon principe dogmatique signifiait pour ma vie chrรฉtienne. Quelle รฉtait l’essence de l’ร‰vangile ? ร‰tait-ce d’abord et avant tout une vรฉritรฉ au sujet de Dieu, ou รฉtait-ce plus liรฉ ร  l’expรฉrience humaine et ร  la vie pratique ? Les dรฉclarations doctrinales รฉtaient-elles vraies au sens objectif du terme, ou seulement en raison de leur impact subjectif dans la vie du croyant ?

Depuis que j’ai dรฉcouvert Newman, ces questions sont devenues plus pressantes et plus pertinentes. ร lโ€™รฉpoque de ce matin pluvieux ร  Cambridge, j’habitais un monde religieux dans lequel le dogme semblait en sรฉcuritรฉ ; et une foi dรฉmonstrative est certainement une bonne chose. Mais maintenant, je suis convaincu que, trop souvent, le sentimentalisme et les goรปts esthรฉtiques du monde deviennent des critรจres pratiques dรฉclarant avec autoritรฉ ce qui est vrai et bien. La philosophie d’Oprah s’est rรฉvรฉlรฉe plus mortelle pour la foi dogmatique que la critique supรฉrieure de D. F. Strauss. Pour beaucoup de chrรฉtiens, la vรฉritรฉ ne se trouve pas dans les dogmes (mรชme s’ils les affirment), mais dans les sentiments d’accomplissement, de satisfaction et de bonheur que procure la foi.

Newman parle contre ce triomphe de l’esthรฉtique et du thรฉrapeutique : ยซ Dรจs l’รขge de quinze ans, le dogme a รฉtรฉ le principe fondamental de ma religion : Je ne connais aucune autre religion ; je ne peux entrer dans l’idรฉe d’aucune autre sorte de religion ; la religion, en tant que simple sentiment, est pour moi un rรชve et une moquerie. ยป

En lisant ces lignes, je ne peux que dire ยซ Amen ! ยป Enlevez le dogme et il ne reste plus rien du christianisme. L’expรฉrience et l’activisme, sont trรจs importants si on reconnait leur juste place, mais ils ne sont que mysticisme et pragmatisme lorsqu’ils sont dรฉtachรฉs du dogme. Etre chrรฉtien, ce n’est pas se livrer ร  une question de goรปt ni exprimer une prรฉfรฉrence personnelle. C’est avant tout croire en la vรฉritรฉ chrรฉtienne. La foi, aussi ardente soit-elle, est vide si on lui retire son contenu.

Cependant, en lisant et relisant Apologia, j’ai dรป faire face ร  quelque chose que mรชme les รฉvangรฉliques les plus dogmatiques รฉvitent souvent : la nature historique du dogme. ร€ Oxford, Newman s’initie briรจvement au libรฉralisme, puis en est sauvรฉ par son รฉtude des Pรจres de l’Eglise. Cette quasi-catastrophe renforรงa sa conviction que le christianisme patristique รฉtait le christianisme le plus pur et que l’รฉtude de l’histoire du dogme รฉtait une partie essentielle de la tรขche thรฉologique. Je l’avais dรฉjร  su de maniรจre irrรฉflรฉchie. J’enseignais l’histoire des dogmes pour gagner ma vie. J’รฉtais tout ร  fait conscient que la formulation du Symbole de Nicรฉe sur la Trinitรฉ n’avait pas encore รฉtรฉ pleinement formรฉe ร  partir des pages de la Bible dans l’esprit de l’ร‰glise. Mais la vie est souvent compartimentรฉe, et je n’avais jamais rรฉflรฉchi sur la signification thรฉologique de l’ล“uvre historique que je poursuivais.

Chez Newman, j’ai trouvรฉ un historien de l’รฉglise d’un caractรจre diffรฉrent. Jeune croyant, il avait lu l’Histoire de l’ร‰glise du Christ de Joseph Milner, un rรฉcit protestant standard. Il a ensuite passรฉ des dรฉcennies ร  รฉlaborer les implications de cette histoire pour sa propre foi. J’ai vu que je devais faire de mรชme. Je savais que l’histoire de l’รฉglise que j’entendais souvent des chaires รฉvangรฉliques รฉtait vraiment une hagiographie aseptisรฉe conรงue pour consoler les frรจres. Si Newman a fait face aux dรฉfis dogmatiques que l’histoire a posรฉ, alors je devais en faire autant. Et si Newman pouvait passer des dรฉcennies sur cette tรขche, alors moi aussi. Je pouvais difficilement considรฉrer sa conversion ร  Rome comme une grande trahison si je ne voulais pas affronter les questions auxquelles il voulait rรฉpondre.

Newman a luttรฉ avec les dรฉbats trinitaires et christologiques du cinquiรจme siรจcle, et ses luttes ont รฉtรฉ parallรจles aux miennes. Je me demandais pourquoi les protestants รฉvangรฉliques nรฉgligeaient si souvent le trinitarisme au profit d’une conception du salut qui ne s’enracine que de loin dans la doctrine de Dieu. Et pourquoi l’ร‰glise s’en tenait-elle ร  des positions telles que le dyothรฉlitisme – l’enseignement que la personne de Jรฉsus avait deux volontรฉs, l’une humaine et l’autre divine, ce qui semble รฉtranger au texte simple des ร‰critures ? J’avais besoin de rรฉponses, et j’ai trouvรฉ en Newman une source surprenante pour eux. Newman m’a orientรฉ vers le dรฉveloppement dynamique des dรฉbats historiques sur les dogmes, et vers l’ร‰glise institutionnelle comme contexte et agent principal de ces dรฉbats. Il s’agissait de connexions vitales, qui n’avaient jamais รฉtรฉ portรฉes ร  mon attention par un pasteur ou un mentor chrรฉtien.

Aprรจs avoir lu Apologia, j’ai achetรฉ le livre An Essay Concerning the Development of Christian Doctrine. Newman y propose une comprรฉhension de la continuitรฉ dans le dogme chrรฉtien. J’avais trouvรฉ que le biblicisme รฉvangรฉlique ne pouvait donner aucun sens ร  ce sujet. J’รฉtais conscient, par exemple, que les vues qui subordonnent le Fils en voyant le Christ comme en quelque sorte un dรฉrivรฉ du Pรจre avaient รฉtรฉ acceptables au IIIe siรจcle mais avaient รฉtรฉ anathรฉmatisรฉes au IVe. Un simple appel ร  la Bible sans rรฉfรฉrence aux particularitรฉs historiques du dรฉbat doctrinal ne pouvait pas m’aider ร  comprendre pourquoi il devrait en รชtre ainsi.

Malgrรฉ cela, le libรฉralisme alternatif de mes collรจgues universitaires semblait considรฉrer l’histoire comme quelque chose ร  dรฉconstruire, ร  surmonter ou ร  tout bonnement รฉviter. Mes collรจgues libรฉraux รฉtaient encore moins intรฉressรฉs par la continuitรฉ de la vรฉritรฉ dans la doctrine classique que ne l’รฉtaient les biblistes purs et durs. C’รฉtait comme si la catholicitรฉ de l’ร‰glise, et mรชme l’historicitรฉ de l’ร‰glise, n’avait aucune communication avec la thรฉologie. Cette position me semblait intenable. Ma foi chrรฉtienne est fondรฉe sur l’Incarnation comme un fait historique. De mรชme, l’ร‰glise dans laquelle j’ai รฉtรฉ baptisรฉ est une entitรฉ historique.

J’รฉtais confrontรฉ ร  deux extrรชmes : une vision de la rรฉvรฉlation comme incapable de se dรฉvelopper, et une vision du dรฉveloppement comme incapable d’รชtre une rรฉvรฉlation. L’un รฉtait aussi peu plausible que l’autre. J’ai trouvรฉ en Newman un guide doux, qui comprenait que la foi avait รฉtรฉ dรฉfinitivement livrรฉe ร  l’ร‰glise, mais qui savait que l’ร‰glise รฉtait une entitรฉ historique se dรฉveloppant ร  travers le temps. Cette affirmation de la fixitรฉ apostolique et du dรฉveloppement historique a finalement conduit Newman ร  Rome. Comme il l’a รฉcrit dans une lettre de 1844, citรฉe dans Apologia :

En admettant que les doctrines romaines (spรฉciales) ne se trouvent pas รฉlaborรฉes dans l’ร‰glise primitive, je pense qu’il y a suffisamment de traces de celles-ci dans ladite ร‰glise, pour les recommander et les dรฉmontrer, sur la base de l’hypothรจse selon laquelle l’ร‰glise serait guidรฉe par Dieu, bien que cela ne suffise pas ร  les prouver par elle-mรชme. De sorte que la question se pose simplement sur la nature de la promesse de l’Esprit, faite ร  l’ร‰glise.

Le dernier point fut crucial pour moi. Newman m’a amenรฉ ร  voir que la question du dรฉveloppement doctrinal conduit nรฉcessairement ร  penser l’ร‰glise ร  la fois comme une entitรฉ historique et un rรฉceptacle du Saint-Esprit. L’ร‰glise elle-mรชme et son autoritรฉ pour enseigner fournissent des garanties cruciales pour voir le dรฉveloppement doctrinal comme l’approfondissement d’une vรฉritรฉ rรฉvรฉlรฉe continue et immuable.

Ainsi, la vision que Newman avait du dรฉveloppement posait un ultime dรฉfi incontournable : la nรฉcessitรฉ de prendre au sรฉrieux l’ร‰glise institutionnelle, une notion รฉtrangรจre ร  mon monde รฉvangรฉlique, oรน une vision ยซ รฉlevรฉe ยป de l’ร‰glise ne signifiait gรฉnรฉralement guรจre plus que d’assister aux services du matin et du soir le dimanche. Pour Newman, une vision รฉlevรฉe de l’ร‰glise signifiait une vision รฉlevรฉe de l’autoritรฉ de l’ร‰glise institutionnelle, de ses offices et de ses sacrements. Dans l’esprit de Newman, cette haute vue rรฉvรฉlait un lien entre le dรฉveloppement doctrinal, l’ร‰glise institutionnelle et la primautรฉ de Rome. L’annรฉe fatidique de 1845 fut dominรฉe par sa rรฉdaction de An Essay Concerning the Development of Christian Doctrine, dont le point culminant fut sa conversion :

Pendant tout ce temps, j’ai travaillรฉ dur sur mon Essai concernant le dรฉveloppement doctrinal. Au fur et ร  mesure que j’avanรงais, mon point de vue s’est tellement รฉclairci qu’au lieu de parler davantage des ยซ Catholiques Romains ยป, j’ai osรฉ les appeler Catholiques. Avant d’arriver ร  la fin, j’ai rรฉsolu d’รชtre reรงu (NdT : dans la communion de Rome), et le livre demeure dans l’รฉtat oรน il รฉtait alors, inachevรฉ.

La premiรจre fois que j’ai lu Apologia, j’ai รฉtรฉ frappรฉ par l’antithรจse que Newman proposait entre le libรฉralisme et l’ร‰glise institutionnelle. Si le libรฉralisme รฉtait ยซ le principe anti-dogmatique ยป, alors les libรฉraux n’ont pas d’autre choix que celui d’adopter une vision basse du fondement du dogme, l’ร‰glise visible. J’ai รฉtรฉ attirรฉ par cet argument et il m’a interpellรฉ. La critique de Newman sur l’aversion qu’a le libรฉralisme pour le dogme s’accordait bien avec ma propre aversion pour le libรฉralisme. Mais maintenant j’รฉtais forcรฉ de rรฉflรฉchir plus sรฉrieusement ร  l’ร‰glise en tant qu’institution. Dans mon monde, vous lisiez la Bible et priiez par vous-mรชme, et l’ร‰glise ne constitue qu’un soutien ร  la piรฉtรฉ individuelle. Newman m’a fait reconnaรฎtre que ce qui m’รฉtait cher – les grands dogmes de la foi, les Symboles, l’ล“uvre de Dieu dans et ร  travers l’histoire – supposait l’ร‰glise institutionnelle. L’ร‰glise donne ร  la foi une force historique et une soliditรฉ certaine en dรฉfinissant le dogme et en l’enseignant avec autoritรฉ.

Pour Newman, cette logique a menรฉ ร  Rome. Dans son Essay, il a dรฉclarรฉ que ยซ รชtre profond dans l’histoire, c’est cesser d’รชtre protestant. ยป Ici, il m’a certainement mis au dรฉfi, et m’a dรฉfiรฉ profondรฉment, mais ร  la fin nous nous sommes sรฉparรฉs. C’est une chose de plaider pour le dรฉveloppement du trinitarisme et une autre de plaider pour le dรฉveloppement du dogme marial ou de la primautรฉ romaine. En tant que protestant, je pouvais voir la base exรฉgรฉtique de la premiรจre, le dogme se dรฉveloppant comme le rรฉsultat de dรฉbats sur des textes bibliques. Mais le dogme marial est trop libre de tout mandat biblique, et la primautรฉ romaine a trop compliquรฉ l’histoire pour que je puisse voir clairement la main de Dieu derriรจre elle. La primautรฉ romaine semble รชtre un exemple d’autoritรฉ ecclรฉsiastique qui se valide elle-mรชme plutรดt que de servir d’instrument pour une รฉlaboration providentielle des vรฉritรฉs scripturaires. Dรจs le dรฉbut, j’ai aimรฉ Newman. Contre toute attente, je l’ai admirรฉ. Mais sur Marie et Rome, je ne pouvais pas me rรฉsoudre ร  le croire.

Nรฉanmoins, ร  ce jour, j’apprรฉcie sa dรฉmarche provocatrice et son style ยซ tout ou rien ยป. Il soulรจve une question que tous les chrรฉtiens attentionnรฉs doivent ร  un moment donnรฉ aborder : Comment identifier la vรฉritable tradition de l’enseignement chrรฉtien ร  travers l’histoire, et quel rรดle l’ร‰glise joue-t-elle dans cette tradition ? Les mots ยซ รชtre profond dans l’histoire, c’est cesser d’รชtre protestant ยป sont inscrits sur ma tasse ร  cafรฉ prรฉfรฉrรฉe, me rappelant quotidiennement les enjeux pour lesquels nous, thรฉologiens historiques, jouons. รŠtre dans les profondeurs de l’histoire, c’est certainement, par exemple, cesser d’รชtre un รฉvangรฉlique qui laisse ses expรฉriences l’emporter sur la doctrine, qui croit que la doctrine peut รชtre lue ร  la surface du texte biblique, et qui ne voit aucun problรจme thรฉologique ou existentiel qui ne puisse รชtre rรฉsolu avec un texte ou deux des ร‰critures.

Mais ce type d’รฉvangรฉlisme n’est pas le protestantisme classique. Ironiquement, en me ramenant ร  l’histoire et en me pressant de rรฉpondre aux questions sur le dogme, le dรฉveloppement et l’ร‰glise institutionnelle, Newman m’a fait apprรฉcier Rome et m’a convaincu que je ne pourrais jamais en faire mon foyer. L’histoire tรฉmoigne (comme le fait remarquer Newman) que l’รฉvรชque de Rome รฉtait relativement peu important, mรชme aux IVe et Ve siรจcles bien-aimรฉs de Newman, dont l’รฉtude lui a fait renoncer ร  l’anglicanisme. Et depuis lors, l’histoire a soulevรฉ suffisamment de questions sur la compรฉtence dogmatique de la papautรฉ pour faire rรฉflรฉchir mรชme les catholiques romains les plus convaincus.

Ainsi, mรชme si Newman m’a รฉloignรฉ d’une grande partie de l’รฉvangรฉlisme, il m’a conduit non pas ร  Rome, mais ร  Genรจve et au protestantisme rรฉformรฉ traditionnel – une religion qui รฉvite le dรฉfilรฉ de l’expรฉrience religieuse personnelle, considรจre les sacrements comme cruciaux et prend au sรฉrieux son lien, ร  travers les grands crรฉdos ล“cumรฉniques, avec un christianisme qui est plus grand que ses expressions locales ou mรชme ses manifestations dรฉnominationnelles et confessionnelles.

Je n’avais aucune idรฉe, en ce jour pluvieux ร  Cambridge, qu’en ouvrant Apologia de Newman, je dรฉcouvrirais non pas un ennemi mais un ami de toujours, non pas un victorien poussiรฉreux mais un penseur vital, et non pas un catholique insistant sur le fait que je dois me convertir mais un guide vers un protestantisme plus vrai. Depuis lors, Newman a รฉtรฉ mon compagnon et mon interlocuteur amical. Lorsque je prends le cafรฉ dans ma tasse de cafรฉ Newman et que je rumine sur la lรฉgende qu’il porte, j’ai tendance ร  le considรฉrer comme un mentor qui m’a posรฉ les questions auxquelles tous les chrรฉtiens devraient pouvoir offrir une rรฉponse.

Hadrien Ledanseur

Enfant de Dieu, passionnรฉ par la thรฉologie et la philosophie. S'il est enfant de Dieu, c'est exclusivement en vertu des mรฉrites de Jรฉsus-Christ et de la grรขce de Dieu.

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