Deux petits versets et puis s’en vont…
1 juin 2020

En peu de mots, le psaume 117 condense l’essentiel du message de la Pentecรดte.

1Nations, louez toutes l’ร‰ternel ; vous tous, peuples, cรฉlรฉbrez-le.
2Car sa bontรฉ envers nous est infinie, et la vรฉritรฉ de l’ร‰ternel demeure รฉternellement.
Louez l’ร‰ternel.

(traduction Ostervald)

Ce psaume, chose connue, est le plus petit chapitre de la Bible. Il occupe de plus une position assez singuliรจre, dans une sรฉquence de trois psaumes (Ps 117-119) : le Ps 117 est le plus court du psautier, le Ps 119 le plus long. Quant au Ps 118, c’est le chapitre situรฉ au milieu du texte biblique, Ancien et Nouveau Testaments compris. On n’accordera pas ร  ces considรฉrations numรฉrologiques plus d’importance qu’il n’en faut : toutes les ร‰glises chrรฉtiennes ne reconnaissent pas un mรชme canon et ne classent pas dans le mรชme ordre les livres de l’Ancien Testament ; le livre des Psaumes lui-mรชme, et l’ordre de ses poรจmes, ont une histoire complexe ; on a d’ailleurs longtemps voulu faire du Ps 117 une simple doxologie ร  rattacher au poรจme prรฉcรฉdent1.

Tout ceci ne doit pas nous distraire de la mรฉditation de ces deux versets : toute รฉcriture est inspirรฉe et donc utile, mรชme la plus insignifiante au premier abord. Le Psalmiste a bien choisi ses mots, et ceux-ci mรฉritent toute notre concentration.

Un Dieu digne de toute louange

On remarquera d’abord que ce psaume est un chant de louange : nulle trace ici d’une confession personnelle, d’une intercession voire d’une imprรฉcation ; non, si nous devons rรฉduire notre priรจre ร  sa plus simple expression, alors celle-ci doit รชtre une louange. Deux formules de louange encadrent le reste du texte2, toutes deux ร  l’impรฉratif (la premiรจre plus formelle, ื”ึทึฝืœึฐืœึฃื•ึผ ืึถืชึพื™ึฐึญื”ื•ึธื” halษ™lรป eth-YHWH, l’autre plus ramassรฉe, ื”ึทึฝืœึฐืœื•ึผึพื™ึธึฝื”ึผ halษ™lรป-yฤh). Le premier verset prรฉsente aussi un redoublement ; ces parallรฉlismes sont trรจs frรฉquents dans la poรฉsie hรฉbraรฏque, et nous pourrions รชtre tentรฉs de passer un peu vite dessus, car ils ne semblent rien ajouter d’indispensable au sens du texte.

ร€ la lecture de la traduction, cela semble bien รชtre ici le cas : nations et peuples d’une part, louer et cรฉlรฉbrer d’autre part sont bel et bien de quasi-synonymes. La Septante reconnaรฎt qu’il n’y a pas de diffรฉrence de sens fondamentale entre les deux verbes en traduisant le second par un prรฉfixรฉ du premier (ฮฑแผฐฮฝฮตแฟ–ฯ„ฮต ฯ„แฝธฮฝ ฮบแฝปฯฮนฮฟฮฝ… แผฯ€ฮฑฮนฮฝแฝณฯƒฮฑฯ„ฮต ฮฑแฝฯ„แฝนฮฝ). Les mots utilisรฉs dans la deuxiรจme partie du verset sont moins habituels. Tant le verbe (ืฉืึทึœื‘ึผึฐื—ึ—ื•ึผื”ื•ึผ ลกabแธฅรปhรป, racine ๏ฌชื‘ื—) que son sujet (ื›ึผึธืœึพื”ึธืึปืžึผึดึฝื™ื kฤl-hฤสพummรฎm, pluriel dรฉfini du substantif ืึปืžึธึผื” สพummฤh โ€” cf. arabe ุฃูู…ูŽู‘ุฉ สพumma ยซย nation ; communautรฉย ยปโ€Ž) n’appartiennent pas au vocabulaire habituel. On considรจre gรฉnรฉralement ces deux mots comme des aramaรฏsmes :

Ce verbe semble รชtre un mot aramรฉen pour ยซย louer, cรฉlรฉbrerย ยป; et ร  moins qu’il soit aussi hรฉbreu, mais peu usitรฉ dans les Psaumes, il peut indiquer que le Psalmiste l’a choisi pour s’adresser aux nations, puisque l’aramรฉen รฉtait parlรฉ dans le monde non-juif et devint la langue dominante ร  l’รฉpoque exilique. Un mot ยซย paรฏenย ยป viendrait ainsi en complรฉment du premier impรฉratif, en hรฉbreu, s’adressant aux Israรฉlites. Et le second verbe a lui aussi un objet (ื”ึธืึปืžึดึผึฝื™ื), peut-รชtre aussi une graphie aramรฉenne.

Allen Ross, A Commentary on the Psalms 90โ€“150, Grand Rapids : Kregel, 2016, p. 434.

Si cette hypothรจse et correcte, alors nous pouvons voir dans cette polyphonie une premiรจre prรฉfiguration de la Pentecรดte. De fait, on trouve notamment ces mots dans les livres bibliques tardifs de Daniel et d’Esdras. Ironiquement, le mot authentiquement hรฉbreu dรฉsignant les nations est dans ce verset est ื’ึผื•ึนื™ึดึ‘ื goyรฎm, qui dรฉsignera plus tard spรฉcifiquement les non-Juifs (ce qui n’est pas le cas ร  l’รฉpoque de rรฉdaction). Israรซl et les nations se retrouvent unies dans l’ร‰glise jusqu’ร  l’indistinction. C’est dรฉsormais au monde entier qu’on propose, et mรชme qu’on ordonne d’adorer l’ร‰ternel.

Un Dieu fidรจle ร  son alliance

Le Psalmiste entreprend ensuite de donner ses raisons pour cet รฉloge : la conjonction ื›ึผึดึฅื™ kรฎ ouvrant le second verset introduit un discours argumentatif. Il s’agit d’une ยซย louange descriptive3ยป, lร  encore dans sa forme la plus ramassรฉe. Pas le temps ici de s’attarder ร  raconter tel ou tel prodige de Dieu (comme c’est le cas, par exemple, aux psaumes 68 et 105), l’auteur nous invite d’emblรฉe ร  nous rappeler ses qualitรฉs, ses attributs รฉternels. La louange la plus pure se fait donc contemplative.

Parmi tous les attributs de Dieu, le Psalmiste choisit de retenir sa ยซย bontรฉย ยป (ื—ึทืกึฐื“ึผึ—ื•ึน แธฅasdรด) et sa ยซย vรฉritรฉย ยป (ืึฑืžึถืชึพื™ึฐื”ื•ึธึฅื” สพemeth-YHWH). Alors mรชme qu’il s’adresse ร  des nations qui ne connaissent pas le Dieu d’Israรซl, il ne cherche pas ร  les dรฉmontrer mais se contente de les affirmer tranquillement. Il cherche ร  toucher les cล“urs plutรดt qu’ร  gagner une dispute apologรฉtique. L’association de ื—ึถึซืกึถื“ แธฅesed (bontรฉ, fidรฉlitรฉ, misรฉricorde) et de ืึฑืžึถืช สพemeth (vรฉritรฉ, fidรฉlitรฉ) est trรจs frรฉquente dans le psautier :

Tous les sentiers de l’ร‰ternel sont bontรฉ et fidรฉlitรฉ pour ceux qui gardent son alliance et ses commandements.

Ps 25,10.

Je ne dissimule pas ta justice dans mon cล“ur, je proclame ta vรฉritรฉ et ton salut ; je ne cache pas ta bontรฉ et ta fidรฉlitรฉ dans la grande assemblรฉe.

Ps 40,11.

Qu[e le roi] siรจge รฉternellement devant Dieu ! Fais que ta bontรฉ et ta fidรฉlitรฉ veillent sur lui !

Ps 61,8.

Non pas ร  nous, ร‰ternel, non pas ร  nous, mais ร  ton nom donne gloire, ร  cause de ta bontรฉ, ร  cause de ta vรฉritรฉ !

Ps 115,1.

Je me prosterne dans ton saint temple et je cรฉlรจbre ton nom ร  cause de ta bontรฉ et de ta vรฉritรฉ.

Ps 138,2.

Cette association exprime usuellement l’ยซ idรฉe de force4ยป, et effectivement, le verbe ื’ึธื‘ึทึคืจ gฤแธ‡ar au dรฉbut du verset 2, qu’Ostervald traduit par รชtre infini, signifie littรฉralement รชtre fort. Mais elle se trouve aussi dans un contexte allianciel, et c’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la fidรฉlitรฉ de Dieu ; les deux termes sont comme un hendiadys renvoyant ร  l’amour loyal de Dieu pour le peuple de ses รฉlus. La mรชme racine verbale se retrouve d’ailleurs lorsqu’il est explicitement question de confirmer une alliance :

Et il consolidera [ื•ึฐื”ึดื’ึฐื‘ึผึดึฅื™ืจ wษ™hiแธกbรฎr] une alliance avec un grand nombre le temps d’une semaine ; (…)

Da 9,27a (Bible de Jรฉrusalem).

C’est donc l’accomplissement des promesses de l’alliance, la ยซย vรฉritรฉย ยป de Dieu, qui rend tรฉmoignage de son amour, de sa misรฉricorde, de sa ยซย bontรฉย ยป envers nous. Pour nous, pรฉcheurs en voie de conversion, รชtre confrontรฉs ร  ces qualitรฉs de Dieu ne va pas toujours de soi. La fidรฉlitรฉ de Dieu ร  son alliance implique de prendre au sรฉrieux tant les bรฉnรฉdictions qui y sont associรฉes que les malรฉdictions qui menacent ceux qui s’en dรฉtourneraient. Mais remarquons que l’ordre des deux attributs citรฉs n’est pas non plus anodin. La bontรฉ et la misรฉricorde y prรฉcรจdent systรฉmatiquement la vรฉritรฉ et la fermetรฉ (c’est le sens littรฉral de ืึฑืžึถืช สพemeth). Comme il l’a illustrรฉ dans l’Exode, Dieu sauve d’abord avant d’imposer ses commandements ; de mรชme, le remercier pour ce qu’il est et pour les grรขces reรงues, avec les psaumes du hallel (Ps 113-118) est comme une prรฉparation ร  l’accueil obรฉissant de sa Loi (Ps 119).

La Pentecรดte ne fut pas un accident dans l’histoire d’un salut qui eรปt รฉchappรฉ aux mains de ceux auxquels il รฉtait initialement destinรฉ. Au contraire, les Nations รฉtaient incluses dans le plan du salut dรจs les dรฉbuts de la rรฉvรฉlation (Gn 12,3). La foi dans le Dieu d’Israรซl est ici rรฉsumรฉe et tout entiรจre orientรฉe vers la mission. Qu’un aussi petit poรจme en tรฉmoigne5, qu’une priรจre aussi discrรจte choisisse de rappeler une promesse aussi รฉnorme et prรฉtentieuse6 a quelque chose d’exubรฉrant. Et c’est cette exubรฉrance que nous constatons aussi ร  la Pentecรดte, avec l’effusion gรฉnรฉreuse de l’Esprit, la profusion des langues, l’affluence d’une foule bigarrรฉe de Juifs d’ici et d’ailleurs, et l’effervescence missionnaire qui suivra peu aprรจs.

Que le Dieu de l’espรฉrance vous remplisse de toute joie et de toute paix dans la foi,
pour que vous dรฉbordiez d’espรฉrance, par la puissance du Saint-Esprit ! (Rm 15,13)

Illustration : La Pentecรดte, gravure de la Bible illustrรฉe par Gustave Dorรฉ (1866), colorisรฉe.


  1. C’est le cas par exemple pour Augustin, qui commente ces versets au sein du Ps 116.[]
  2. Dans certaines รฉditions, toutefois, l’allรฉluia final introduit le Ps 118, et celui qui termine le Ps 116 est reportรฉ au dรฉbut du Ps 117.[]
  3. Bruce Waltke, Thรฉologie de l’Ancien Testament, Charols : Excelsis, 2012, p. 950 : ยซย La louange descriptive, ร  la diffรฉrence de la louange dรฉclarative, cรฉlรจbre la personne et les ล“uvres de Dieu en gรฉnรฉral, et non un acte particulier de dรฉlivrance en rรฉponse ร  la priรจre. La louange descriptive cรฉlรจbre Dieu avant tout pour sa แธฅesed (bontรฉ, bienveillance, et autres termes semblables)ย ยป.[]
  4. Edmond Jacob, Thรฉologie de l’Ancien Testament, Neuchรขtel : Delachaux & Niestlรฉ, 1968, p. 82.[]
  5. L’apรดtre Paul l’utilise d’ailleurs pour argumenter en ce sens (Rm 15,11).[]
  6. J’emprunte cet adjectif ร  Walter Brueggemann, The Message of the Psalms. A Theologal Commentary, Augsbourg, 1984, p. 159 : ยซย This may seem inordinately pretentious as a ritual activity. Such rhetoric in the temple reenforces the claims of the temple (and the dynasty). But it also keeps alive a vision of all peoples gathered in one act of worship.ย ยป[]

Arthur Laisis

Linguiste, professeur de lettres, รฉtudiant en thรฉologie ร  la facultรฉ Jean Calvin et lecteur dans les ร‰glises rรฉformรฉes รฉvangรฉliques de Lituanie. Principaux centres d'intรฉrรชts : ecclรฉsiologie, christologie, histoire de la Rรฉforme en Europe continentale. Responsable de la relecture des articles du site.

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