Le simulacre de la morale – Alasdair MacIntyre
15 juin 2020

Voici les premiers paragraphes de l’excellent ouvrage, Après la vertu d’Alasdair MacIntyre. Ils introduisent la thèse qu’il va démontrer tout au long des pages de ce livre, véritable bijou de philosophie morale.


Imaginons que la science ait à subir les effets d’une catastrophe. L’opinion publique tient les savants pour responsables de toute une série de désastres écologiques. Des insurrections éclatent et se répandent, des laboratoires sont incendiés, des physiciens lynchés. Livres et instruments sont détruits. Un mouvement politique ignorantiste finit par prendre le pouvoir et parvient à abolir l’enseignement scientifique à l’école et à l’université ; les derniers savants sont emprisonnés ou exécutés. Plus tard apparaît une réaction contre ce mouvement destructeur et des esprits éclairés cherchant à ressusciter les sciences, pourtant largement oubliées. Ils ne disposent plus que de fragments : expériences détachées de tout contexte théorique qui leur donne sens, fragments de théories sans rapports entre eux ou avec l’expérience, instruments dont on a oublié l’usage, demi-chapitres de livres, pages isolées d’articles, parfois difficiles à lire car déchirées ou brûlées. Tous ces fragments reprennent néanmoins vie à travers un ensemble de pratiques désignées sous les anciennes appellations de physique, chimie et biologie. Les adultes discutent des mérites respectifs de la théorie de la relativité, de l’évolution et du phlogistique, bien qu’il n’en possède qu’une connaissance fort partielle. Les enfants apprennent par cœur les fragments subsistant de la table périodique des éléments et récitent quelques théorèmes d’Euclide comme des incantations. Personne ou presque ne sait qu’il ne s’agit pas à proprement parler de science. Tout ce qui est dit et fait obéit à certains canons de cohérence mais le contexte indispensable est perdu, peut-être à jamais. 

Dans une telle culture, on utiliserait systématiquement, et souvent en les associant, des expressions tel que « neutrinos », « masse », « gravité spécifique » ou « poids atomique », plus ou moins comme on les employait avant la disparition du savoir scientifique. Mais la plupart des croyances présupposé par l’usage de ces expressions étant perdues, un élément d’arbitraire et même de choix apparaîtrait dans leur application, élément très surprenant pour nous. De la concurrence d’innombrables prémices ne suivrait plus aucun raisonnement. Des théories subjectivistes de la science verraient le jour, que critiqueraient ceux pour qui la vérité, incarné dans ce qu’ils croient être la science, est incompatible avec le subjectivisme. 

Ce monde possible ressemble fort à ce qu’ont imaginé certains auteurs de science-fiction. Le langage des sciences continue, en partie du moins, à y être employé mais dans un état de désordre grave. […]

À quoi bon échafauder un monde imaginaire habité par des pseudo-scientifiques et une vraie philosophie ? Mon hypothèse est la suivante : dans notre monde réel, le langage de la morale est dans le même état de confusion que le langage des sciences dans cet univers de fiction. Si cette vision est juste, nous possédons plus que des fragments d’un modèle conceptuel, fragments auxquels manque le contexte qui leur donne sens. Certes, nous disposons d’un simulacre de morale et nous continuons à utiliser la plupart de ces expressions clefs. Mais de cette morale nous avons perdu presque tout compréhension théorique et pratique1.


  1. MACINTYRE, Alasdair, Après la vertu: étude de théorie morale, BURY, Laurent, (trad.), Paris : PUF, 2013, pp. 3-4.[]

Jean-Mikhaël Bargy

Étudiant en M. Litt au Davenant Institute, ingénieur de formation, pèlerin de la vérité et mari d’une graphiste exceptionnelle. Court après une connaissance toujours plus grande de son Sauveur et de la réalité dans laquelle il l’a placé.

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