Christ et César : une réponse à John MacArthur — Brad Littlejohn
12 août 2020

Nous présentons ci-dessous la traduction de l’article de Brad LittleJohn (Davenant Institute) Christ and Caesar: A response to John MacArthur. La décision de John MacArthur et de son Église de reprendre leurs cultes en infraction aux instructions de l’État de Californie est à bien des égards courageuse, et peut nous inspirer du respect et de la sympathie ; cependant, nous pensons aussi que de telles décisions appellent sagesse et prudence, qui ont peut-être manqué dans ce cas-ci. Il est bon en tout cas de se confronter aux arguments de la partie adverse.


Le mélange de choses qui sont par nature séparées, dans un discours, est la mère de toutes les erreurs. Pour se soustraire de cette erreur qui nourrit la confusion, les distinctions sont nécessaires. Distinguer droitement, c’est séparer des choses de nature différente par une action de l’esprit, et discerner en quoi elles sont différentes.

Richard Hooker, Of the Laws of Ecclesiastical Polity, III.3.1.

C’est une époque qui met à l’épreuve l’âme des hommes.

Thomas Paine, The American Crisis.

Le défi devant nous

Les derniers mois ont été éprouvants pour l’Amérique ou l’Église américaine. Il a été dit que la crise du coronavirus est certainement un jugement divin — mais pas nécessairement une punition divine (bien que Dieu sache à quel point nous débordons de péché), mais un test qui montre la réalité telle qu’elle est, qui sépare le grain de l’ivraie, qui met fortement en lumière les erreurs de jugement au cœur de notre politique et de notre vie d’Église. Et assurément une chose que ce jugement a révélée est le manque incroyable de jugement qui caractérise un bon nombre de nos dirigeants, l’absence incroyable de sagesse et de prudence dans nos conseils.

Alors qu’il est à la mode de pointer du doigt les fautes de jugement chez les hommes politiques et les médias, l’Église elle-même ne s’en tire qu’à peine mieux. En mars dernier, beaucoup ont espéré que cette pandémie allait donner une opportunité rare pour l’Église de témoigner puissamment devant un monde attentif : montrer ce que signifie vivre libre de toute peur, de se sacrifier pour le prochain, d’obtenir des ressources pour les nécessiteux et les chômeurs, de marcher patiemment et fidèlement à la lumière de l’éternité, plutôt que d’être poussé tantôt d’un côté, et tantôt de l’autre, en fonction de la tendance culturelle du moment. Beaucoup d’Églises ont saisi l’opportunité de montrer l’amour et l’humilité du Christ dans ces temps difficiles. Et beaucoup d’autres ont choisi un chemin différent.

La semaine dernière, Grace Community Church à Sun Valley, en Californie, une mégachurch dirigée par le pasteur baptiste John MacArthur, a publié une déclaration remettant en cause les restrictions sanitaires en Californie et annonçant qu’elle allait reprendre les cultes dans ses locaux ; l’Église a estimé que la pandémie actuelle était moins dangereuse que la menace rampante à la liberté religieuse que représentent les restrictions californiennes. Heureusement, la déclaration de Grace Church était exempte de la rancœur et de l’amertume qui ont, malheureusement, souvent caractérisé le discours chrétien depuis que la pandémie a commencé. A l’exception d’un addendum maladroit, les anciens s’en sont tenus à un raisonnement théologique et une rhétorique restreinte. Malheureusement, leur raisonnement fragile ne fournit pas une ligne de conduite utile aux Églises dans cette époque difficile et constitue une déviation par rapport à la tradition magistérielle protestante.

Remarquez que je ne remets pas en cause leurs conclusions (ou, tout du moins, pas encore). Je laisse en suspens pour le moment la question de savoir si leur détermination à reprendre les cultes en lieu fermé est juste ou non — Je reviendrai à cette question vers la fin.  Cependant, en temps de crises et d’épreuves, nous sommes particulièrement enclins à raisonner à l’envers : commencer par la conclusion désirée et ensuite construire un raisonnement qui la justifiera. Mais les faux principes adoptés au cours du processus resteront longtemps en place après la crise présente, continuant à contaminer notre témoignage et notre enseignement. C’est d’autant plus vrai quand on se trouve en position de dirigeant et de prééminence, comme c’est le cas de John MacArthur. Nous vivons à une époque presque entièrement dépourvue de théologie politique solide ou de raisonnement éthique chrétien suffisamment poussé. En l’absence de tels outils, notre méthode préférée pour résoudre les problèmes est de suivre un leader chrétien suffisamment réputé. Il y a sans doute des milliers de dirigeants d’Églises à travers le pays qui vont se sentir poussés à agir suite à la déclaration de Grace Church sans prendre le temps de réfléchir attentivement à son raisonnement ou ses implications. Les résultats pourraient être désastreux pour le témoignage public de l’Église américaine juste au moment où l’Église fait face à des attaques sur plusieurs fronts contre sa liberté et son intégrité. Le révérend MacArthur croit sans doute qu’il prend une position courageuse. Je crains qu’il soit plutôt un berger confus, menant d’innombrables brebis vers la ligne de mire.

Quand il n’y a pas de roi en Israël

Avant d’analyser la déclaration de Grace Church, nous sommes bien obligés de reconnaître la colère bien justifiée et la confusion qui a mené à sa rédaction. Notre nation souffre d’un profond vide de direction politique authentique ; si ce n’était pas assez clair auparavant, c’est devenu douloureusement évident ces derniers mois. Encore et encore, j’ai eu à me souvenir du refrain des Juges : « En ces temps-là il n’y avait pas de rois en Israël ; chaque homme faisait ce qui était juste à ses propres yeux. » Il est bien vrai qu’il n’y a que trop peu de rois en Amérique aujourd’hui, d’hommes sages, courageux et pleins de discernement qui suscitent la loyauté et la confiance. Vous n’en trouverez pas à la Maison blanche, et bien qu’il y ait une palanquée de gouverneurs et de maires, la plupart de nos citoyens sont devenus un troupeau sans berger ; une armée de technocrates et de jolis costumes font pâles figure à côté d’un vrai dirigeant. Dans une telle situation, il n’y pas beaucoup d’autres options que de faire ce qui est juste à ses propres yeux, et il n’y a que le plus rigide des moralistes qui en voudrait à monsieur Tout le monde de se tromper quelquefois.

De surcroît, notre direction a déraillé et trahi notre confiance à des points clés de cette crise : ils n’ont pas communiqué clairement sur la stratégie de suppression du virus dès le départ (et en conséquence, les gens se sont plaints ensuite du « changement des règles du jeu ») ; ils n’ont pas simplement toléré, mais encouragé avec enthousiasme des violations de leurs propres consignes tant qu’elles étaient faites au nom de la justice sociale ; ils ont mis en place un mélange de restrictions confuses et apparemment arbitraires et égoïstes, qui ont placé un poids disproportionné sur certains citoyens et institutions. En effet, il n’y a aucun doute que nos dirigeants publics ont montré que, à leurs yeux, l’adoration religieuse n’est qu’une forme étrange de récréation privée, parmi les premières à être sacrifiées sur l’autel de la santé publique. La Californie en particulier, où Grace Church est située, a imposé des restrictions particulièrement coûteuses qui ont provoqué à juste titre la colère de beaucoup de chrétiens fidèles. Plus tard, je dirai quelque chose pour défendre en partie certaines de ces décisions, dans la lignée du Grand catéchisme de Westminster (Q.127) « supportant leurs faiblesses, et les couvrant d’amour, afin qu’elles soient un honneur rendu à eux et leur gouvernement ». Mais pour l’instant, reconnaissons que les gens sont confus, frustrés et en colère — et qu’ils ont de bonnes raisons de l’être.

Le raisonnement de la déclaration de Grace Community Church

Cependant, faire de la théologie en étant confus, frustré et en colère ne donne généralement pas de bons résultats, et la déclaration de Grace Community Church en est un bon exemple. Soyons d’abord clairs sur ce que cette déclaration ne fait pas.

Elle ne propose pas d’argument constitutionnel disant que les restrictions actuelles du culte en Californie sont une infraction au premier amendement1 (bien qu’elle le mentionne en passant). Elle ne cherche pas non plus à faire un argument légal plus restreint disant que bien que certaines restrictions soient légitimes, ces restrictions-là sont disproportionnées ou appliquées de façon arbitraire, et sont donc injustes. Dans chacun de ces cas, ce serait une question pour les juristes, et la procédure adaptée serait celle du tribunal. Si la défense est solide et que les tribunaux ne redressent pas le tort (comme l’a fait la Cour Suprême la semaine dernière dans l’affaire Calvary Chapel vs Sisolak) alors on pourrait sérieusement discuter de la légitimité d’une désobéissance civile — une question pour les théoriciens politiques et les éthiciens.

Elle ne cherche pas à faire un argument théologique ou historique qui ferait la différence entre une régulation légitime et une régulation illégitime de la vie ecclésiale par le magistrat civil. Inutile de dire que cette question a fait l’objet d’un débat long et scrupuleux, avec un grand nombre de contributions à travers l’histoire de l’Église. Grace Church pourrait s’appuyer sur d’innombrables exemples historiques pour chercher à savoir comment et quand les droits de l’Église sont injustement bafoués. Cette déclaration ne cherche pas à faire un argument prudentiel expliquant pourquoi, dans le cas présent, les restrictions sont soit inutiles, soit font plus de mal que de bien (bien qu’il y ait quelque référence à cela dans l’addendum). Elle ne proposent pas de critères par lesquels les chrétiens pourraient juger si, quand et où ils font face à des menaces similaires contre leurs droits donnés par Dieu et leurs responsabilités, et si, quand et où ils ont le droit de résister. En résumé, elle ne fait aucun argument particulariste basé sur les circonstances de l’état de Californie ou la crise actuelle.

À la place, la déclaration façonne son appel dans les termes les plus universels possibles :

Le Christ est le Seigneur de toutes choses. Il est la seule vraie tête de l’Église (Éphésiens 1:22 ; 5:23 ; Colossiens 1:18). Il est aussi le Roi des rois — souverain sur toute autorité terrestre (1 Timothée 6:15 ; Apocalypse 17:14 ; 19:16). Grace Community Church a toujours été sans concession sur les principes bibliques. En tant que Son peuple, nous sommes sujets à Sa volonté et Ses commandements révélés dans l’Écriture. Ainsi, nous ne pouvons pas et nous ne voulons pas accepter un moratoire imposé par le gouvernement sur nos rassemblements hebdomadaires et autres assemblées régulières. Obéir serait désobéir aux commandements clairs du Seigneur.

Considérez ce qui est sous-entendu dans la dernière ligne : vous êtes pour le Christ ou contre le Christ. L’obéissance à Christ requiert la désobéissance au magistrat. Donc, tous les chrétiens dont les gouvernements interviennent dans les questions de culte doivent désobéir. C’est là que se situe le grand danger. Les anciens de Grace Church sont prêts à élever leur position sur cette question particulière au rang de dogme spirituel qui lie la conscience de tous les chrétiens. Ils sont prêts à soulever une question politique et éthique diablement difficile au plus haut niveau : la fidélité à la Parole de Dieu. Si leurs arguments ne sont pas à la hauteur de cette conclusion audacieuse, leurs paroles seront alors une violation du troisième commandement : invoquer le nom de Dieu pour baptiser leurs opinions privées. C’est une des grandes tentations actuelles de l’Église américaine, une de celles à laquelle nous avons souvent cédé.

Pourquoi les sphères de souveraineté ne répondront pas à nos questions.

Vous pensez peut-être que c’est une lecture trop dure de cette déclaration. Peut-être cherchent-ils seulement à appliquer les Écritures à leur situation particulière, à rendre compte de leurs actions comme un effort sincère de faire preuve de fidélité chrétienne dans des temps difficiles. Peut-être seraient-ils d’accord avec toute sorte de nuance qui permettent aux Églises d’agir différemment dans d’autres contextes. Mais si c’est le cas, aucune de ces nuances n’est visible dans cette déclaration. D’un point de vue rhétorique, elle ne peut être lue que comme un appel à la mobilisation générale. Considérons la base théologique de leur argument.

Cependant, tandis que les gouvernements civils sont dotés d’une autorité divine pour diriger l’État, aucun de ces textes (ni aucun autre) n’accorde aux dirigeants civils une juridiction sur l’Église. Dieu a établi trois institutions dans la société humaine : la famille, l’État, l’Église. Chaque institution a une sphère d’autorité dont les limites juridictionnelles doivent être respectées. L’autorité d’un père est limitée à sa propre famille. Et le gouvernement est spécialement chargé de la conduite et de la protection de la paix civile et du bien-être à l’intérieur des limites de la nation ou communauté. Dieu n’a pas donné aux dirigeants civils l’autorité sur la doctrine, la pratique ou la conduite de l’Église. Le cadre biblique limite l’autorité de chaque institution à sa juridiction propre. L’Église n’a pas le droit d’intervenir dans les affaires familiales ou d’ignorer l’autorité parentale. Les parents n’ont pas l’autorité de gérer les affaires civiles en ignorant les figures du gouvernement. Et de même, les figures du gouvernement n’ont pas le droit d’intervenir dans les affaires de l’Église d’une façon qui renverse ou méprise l’autorité donnée par Dieu aux pasteurs et aux anciens.

Quand une de ces trois institutions dépasse les limites de sa juridiction, il est du devoir des autres institutions de mettre fin à cet abus. Ainsi donc, quand un gouvernement publie une régulation du culte (comme l’interdiction des chants, les limites d’accueil, ou les interdictions de rassemblements et de cultes), il sort des limites légitimes de son autorité donnée par Dieu en tant que figure du gouvernement et s’arroge lui-même l’autorité que Dieu n’accorde explicitement qu’au Seigneur Jésus-Christ en tant que souverain de son royaume, qui est l’Église. Son règne se fait par l’intermédiaire des Églises locales dont les anciens et pasteurs enseignent Sa Parole. (Matthieu 16:18-19 ; 2 Timothée 3:16-4:2)

Au premier abord, le raisonnement a l’air convaincant. En effet, il fait appel à un concept qui s’est profondément enraciné ces dernières décennies dans la pensée évangélique et réformée — la « sphère de souveraineté » d’Abraham Kuyper — ainsi qu’à un concept avec un pedigree plus long et plus vénérable encore, les « trois domaines » de Luther. Et en effet, la base biblique pour distinguer ces trois institutions et autorités qui régulent nos vies est indéniable — famille, État, Église. Jusqu’ici, tous peuvent être d’accord, des grecs orthodoxes jusqu’aux Réformés hollandais, en passant par les anabaptistes.

Cependant, dès qu’on passe à l’étape suivante et qu’on définit avec précision quelles sont les limites respectives de chaque autorité, nous nous aventurons en terrain plus glissant. On peut en effet douter qu’il y ait même une définition intemporelle et universelle des limites appropriées de chacune de ces institutions. L’Écriture ne les expose pas pour nous, à moins que l’on ne souhaite être théonomiste et défendre que la casuistique de l’Ancien Testament constitue un plan complet et perpétuel pour la société. Mais même la plupart des théonomistes est forcée d’admettre certaines transitions clés entre Israël et l’Église, et entre la structure tribale des anciennes sociétés et celle de la société moderne et complexe. L’Église catholique romaine est prête à défendre que ses canons infaillibles déterminent et régulent les justes limites entre l’Église et l’État, mais considérant que ces affirmations sont basées sur une autorité indépendante des Écritures, les protestant les ont uniformément rejetées. (En effet, le rejet de ces limites était une des composantes centrales de la Réforme protestante, auxquelles la déclaration de Grace Church fait maladroitement appel.)

Une des raisons pour lesquelles ces limites sont si difficiles à délimiter est que les domaines de la famille, de l’Église, de l’État ne sont pas mutuellement exclusifs, comme la métaphore de la « sphère » le laisse faussement entendre. Au contraire, ils se superposent constamment et de façon complexe. Il est vrai qu’il y a une dimension de la vie d’Église qui est totalement indépendante de l’État et même de la famille : le ministère de la Parole et des sacrements, ou ce que les Réformateurs appelaient le « gouvernement spirituel ». Mais même cela est assujetti au « gouvernement temporel » dès que l’on va de la Parole abstraite aux formes humaines concrètes de prédication et de rassemblement. Oui, nous devons rendre un culte, mais quand ? À quelle fréquence ? Où ? Allons-nous chanter ou seulement parler ? Allons nous utiliser des instruments, et si oui lesquels ? Qui présidera ? Allons nous célébrer la Cène dans une seule coupe ou plusieurs, avec un seul pain ou plusieurs hosties ? Allons nous la recevoir debout, assis ou à genoux ? De façon hebdomadaire ou trimestrielle ? D’une seule main ou de tous ? Nous n’avons de consignes directes de l’Écriture que sur très peu de ces questions. Sur beaucoup d’entre elles, nous avons des arguments bibliques et historiques plausibles qui peuvent nous faire pencher d’un côté ou de l’autre.  Sur d’autres, nous n’avons rien pour nous guider sinon notre propre discrétion, à travers la coutume et les circonstances.

L’autorité du magistrat « au sujet des choses sacrées »

Les deux dernières catégories, les choses sur lesquelles les Écritures sont indéterminées ou entièrement silencieuses, les Réformateurs ont dit qu’elles étaient adiaphora « choses indifférentes » ; ils considéraient qu’elles faisaient partie du « royaume temporel » soumis à la sagesse humaine plutôt qu’à la révélation divine, variant dans le temps et selon l’endroit plutôt qu’universellement normatives, des choses qui font partie du culte mais qui ne sont pas constitutives du culte. Cela dit, quand on dit que ces choses appartiennent au « royaume temporel » ou au « gouvernement temporel », les Réformateurs ne voulaient pas dire que les décisions étaient nécessairement dans les mains du magistrat civil, bien qu’à une époque qui accordait un grand prix à l’uniformité religieuse et se trouvait sans cesse au bord des émeutes religieuses, beaucoup aient été heureux de confier cette décision à un magistrat (ou du moins cherchaient à confirmer et appliquer cette décision par son autorité). Mais même à l’époque, beaucoup préféraient que les dirigeants d’Églises aient la liberté d’organiser ces adiaphora selon leur propre jugement biblique. Malgré cela, ils reconnaissaient qu’il était à minima possible pour ces choses d’être soumises au magistrat civil. De cette façon, ils ont développé une distinction entre le jus sacris (le droit des choses sacrées), que les magistrats n’ont jamais possédé, et le jus circa sacra (le droit autour des choses sacrées) qu’ils possédaient, du moins en principe. Considérant que les magistrats civils étaient chargés de maintenir la paix, l’ordre et la justice, et de protéger la vie et la propriété, on voit rapidement à quel point des situations peuvent surgir ou il rentrera en conflit avec « les choses sacrées ».

Considérons quelques exemples, certains évidents, et d’autres non. Le magistrat ne peut pas empêcher un prédicateur de prêcher l’Évangile ; mais si le prédicateur commet un crime, il peut assurément l’arrêter et l’emprisonner, ce qui signifie que son assemblée locale doit se passer de prédicateur pour un temps. Mieux, il peut même être arrêté et emprisonné pour quelque chose qu’il a dit dans ses prêches, s’il a incité à l’émeute ou la trahison. Le magistrat ne peut pas interdire la célébration de la Cène, cependant on peut imaginer (dans des temps plus ancien) que dans une société qui ne produit pas de vin le magistrat interdise les importations de vin pour des raisons de sécurité nationale. Dans ce cas, les Églises peuvent être obligées de changer leur pratique de la Cène, tout comme elles peuvent être obligées de changer leurs pratiques du baptême (voire de suspendre les baptêmes) en cas d’une sécheresse grave qui amène le magistrat à des restrictions dans l’usage de l’eau. En temps de guerre, à cause des bombardements de nuit, le magistrat peut imposer que les cultes du soir ne se fassent qu’à la lumière des bougies, de façon à ne pas constituer une cible ; ou alors qu’ils ne se fassent que de jour, ou seulement dans les paroisses rurales hors de danger. Si une Église prend feu pendant le culte, personne ne conteste que le chef des pompiers donne un ordre d’évacuation. Pareillement, on peut aussi imaginer que si le bâtiment est endommagé après l’incendie, il déclare que des réparations doivent être effectuées, et interdise au passage à la communauté de s’y rassembler pour le culte. On peut trouver cet ordre difficile et ces régulations trop draconiennes, mais en principe ce n’est pas un cas où César prend la place de Christ. Bien sûr, si le chef des pompiers interdit à toutes les Églises, mois après mois, de procéder à des rassemblements, on peut suspecter la tyrannie ou la persécution religieuse — nous en parlerons après. Mais il doit être évident que, même si l’Église ne rend un culte que sous l’autorité seule de Jésus, toute Église particulière est soumise aux régulations du magistrat civil dans la mesure où cette régulation est le moyen approprié d’accomplir la mission donnée par Dieu du magistrat pour maintenir la paix, l’ordre et la justice, et de protéger la vie et la propriété.

En effet, historiquement l’Église a reconnu que les maladies infectieuses ou « pestilences » constituaient une des raisons pour lesquelles le magistrat peut fermer les lieux de culte. Considérer ce que disait Richard Baxter il y a 350 ans :

Question 109 : Pouvons-nous ne pas nous assembler le dimanche, si le magistrat l’interdit ?

Réponse : 1. C’est une chose que de les interdire pour un temps, pour une cause spéciale (comme les infections des pestilences, le feu, la guerre, etc.) et une autre que de les interdire pour des raisons politiciennes ou profanes.

2. C’est une chose d’interdire pour un temps, une autre que d’interdire de façon permanente.

3. C’est une chose que de les interdire par obéissance formelle à la loi ; et une autre de le faire par prudence, ou par nécessité, parce qu’on ne peut pas garder ces rassemblements.

4.L’assemblée et les circonstances de l’assemblée doivent être distinguées.

Si le magistrat interdit les rassemblements cultuels pour un bien supérieur (comme la sécurité publique) dans des temps de pestilence, d’attaques ennemies, ou de feu, ou de nécessités semblables, alors c’est un devoir de lui obéir : (1) Parce que ces ordres positifs se font en vue des devoirs naturels qui leur sont supérieurs. C’est ainsi que Christ s’est justifié lui-même et ses disciples quant à la violation du repos extérieur lors du sabbat « le sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat ». (2) parce que ces ordres positifs ne lient pas ad semper [pour toujours], et que les régulations à contre-temps sont des péchés. (3) Parce que le jour du Seigneur ou du rassemblement n’a pas à être préféré a beaucoup d’autres, comme si l’omission d’un seul compromettait tous les autres… 

Il est important de saisir la logique des trois arguments de Baxter ici : D’abord il pointe du doigt que le devoir de culte public est précédé logiquement, et donc surclassé moralement, par l’exigence de la protection de la vie. Il y a des temps où la sécurité publique prend l’ascendant sur les observances religieuses, et vu que le magistrat est chargé par Dieu de maintenir la sécurité publique, en principe il peut prendre cette décision.

Ensuite Baxter fait remarquer qu’il y a une assymétrie dans les commandements divins et les interdictions divines. Quand Dieu interdit l’adultère, il n’y a aucune situation concevable ou commandement humain subséquent qui pourrait justifier la désobéissance à ce commandement. Ce commandement est normatif ad semper, pour toujours. Mais quand Dieu nous ordonne de donner à ceux qui sont dans le besoin, nous ne sommes pas obligés de donner à chaque moment, ce serait impossible. Des fois, nous ne devons pas donner, si nous devons garder des ressources pour nos autres responsabilités données par Dieu. Ainsi donc, si le magistrat nous commande quelque chose que Dieu interdit, nous devons obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Mais s’il nous est interdit par le magistrat, pour un temps, de faire quelque chose que Dieu commande en général, il est possible d’obéir aux hommes sans désobéir à Dieu. En conséquence, l’opposition que Grace Church cherche à créer entre Dieu et César est incohérente et trompeuse.

Enfin, Baxter fait remarquer que si l’absence de réunion ce dimanche fragilise notre possibilité de réunion de tous les autres dimanches, alors il est ridicule d’insister sur l’obligation de rendre un culte hebdomadaire. C’est en fait très analogue à notre situation actuelle, dans laquelle les consignes sanitaires publiques limite les rassemblements pour un temps pour essayer de supprimer le virus et ainsi faciliter, dans le futur, la reprise de ces rassemblements sans nouvelles contraintes.

Et quant à ceux qui ont envie d’accuser Baxter d’être un lèche-botte des élites, souvenons-nous qu’il était un non-conformiste2 qui a fini par être déchu de son pastorat pour cette raison et a connu plusieurs séjours en prison pour ses convictions.

Le tournant anabaptiste

Avec tout cela en tête, il devrait être clair que la déclaration de Grace Church fait un saut logique injustifié quand elle passe de la distinction générale entre famille, Église et État à la conclusion : « Il n’a jamais été du domaine du gouvernement civil d’ordonner, modifier, interdire ou imposer le culte. Quand, comment et la fréquence du culte n’ont jamais été soumis à César ».  Et aussi : « Donc, quand un quelconque gouvernement régule le culte (en établissant par exemple des interdictions de chanter, des limites de fréquentation, des interdictions de rassemblements et de services religieux) il sort de ses limites légitimes, établies par Dieu, et s’arroge une autorité que Dieu accorde expressément uniquement au Seigneur Jésus-Christ, comme souverain de son royaume, qui est l’Église… Jésus a dessiné une nette distinction entre les deux royaumes ».

En fait, derrière cette déclaration rôde quelque chose d’aussi dangereux que la tyrannie de César. En effet, tandis que Grace Church affirme la souveraineté du Seigneur Jésus-Christ seul sur l’Église, il l’attribue ensuite à de simples autorités humaines, les pasteurs et les anciens : « En tant que pasteurs et anciens, nous ne pouvons pas abandonner à des autorités terrestres un quelconque privilège ou contrôle qui appartiennent seulement à Christ en tant que chef de Son Église. Les pasteurs et les anciens sont ceux à qui Christ a donné le devoir et le droit d’exercer son autorité spirituelle (1 Pierre 5:1-4 ; Hébreux 13:7, 17) et l’Écriture seule définit comment et qui nous devons servir (1 Corinthiens 4:1-4). » Les pasteurs et les anciens sont en effet chargés par Christ d’une autorité spirituelle, mais ils ne sont pas les seuls à avoir juridiction sur la vie temporelle de l’Eglise : elle est partagée avec les laïcs, à la fois les membres de l’assemblée et les autorités civiles. Affirmer autre chose, c’est considérer que l’institution ecclésiale est une institution temporelle autonome et auto-gouvernée, totalement libre des juridictions civiles, comme l’a d’abord revendiqué l’Église romaine, puis les anabaptistes. Considérant que Grace Church vient d’une tradition anabaptiste, et expose une ecclésiologie anabaptiste, lorsqu’elle affirme dans sa confession de foi : « Nous enseignons l’autonomie de l’Église locale, libre de toute autorité ou contrôle extérieur, avec le droit d’auto-gouvernement et d’être libre de toute intervention d’une quelconque hiérarchie d’individus ou d’organisations. » nous ne sommes pas surpris qu’elle arrive à une conclusion anabaptiste dans ce cas présent. Cependant, ils ont tort d’habiller leurs conclusions du manteau de la doctrine réformée des « deux royaumes », qui est au final façonnée pour être un rejet direct de cette ecclésiologie.

Soyons clair : il y a des temps où nous devons obéir à Christ plutôt qu’à César. Si César interdit tous les rassemblements d’Église quels qu’ils soient, sans limites, nous devons obéir à Christ plutôt qu’à César. Si César interdit la prédication de la Parole et n’approuve qu’une petite liste de doctrines approuvées par l’État pour l’enseignement à la chaire, nous devons obéir à Christ plutôt qu’à César. Si César demande que nous abandonnions les bases de la morale naturelle et biblique, les qualifications des pasteurs, et la discipline d’Église, appelant bien ce qui est mal et mal ce qui est bien, alors nous devons obéir à Christ plutôt qu’à César. Mais aucune de ces choses n’est encore en vue, alors nous n’avons assurément aucun obligation de désobéir à César. En insistant sur le fait que nous avons ce devoir, les dirigeants de Grace Community Church sont allés plus loin que l’Écriture et le protestantisme historique, contraignant à tort les consciences des croyants et fragilisant le témoignage public de l’Église.

Droits et torts

Arrivé à ce point, celui qui lit attentivement les signes des temps peut objecter : « Très bien, vous avez prouvé qu’en principe l’État de Californie peut interdire les cultes pour un temps, ou limiter le nombre des fidèles dans un même endroit au même moment, ou imposer de faire les cultes à l’extérieur, ou même interdire de chanter, tout cela en tant que mesure de sécurité sanitaire en temps de pestilence. En principe. Mais cela ne veut pas du tout dire que les régulations actuelles sont justifiées ou justifiables. Et si elles ne le sont pas, n’avons-nous pas le droit de résister ? »

Pour adapter notre analogie précédente, que doit faire une Église si le chef des pompiers impose des mesures contraignantes sur les Églises, mais pas sur d’autres entités, et force donc les Églises à être fermées de façon injuste ? Qu’est ce qu’une Église doit faire si le chef des pompiers semble prendre un temps absurdement long à autoriser l’usage du bâtiment, par un plaisir sadique d’abuser de son pouvoir ou à cause d’une haine délibérée de l’Évangile ? Il y a bien un moment où l’Église aura le droit de défier l’autorité civile ?

Réponse courte : « Oui, c’est possible ». Si nous voyons des ordres imposés sans raisons valables, ou des régulations qui ciblent injustement les organisations et les rassemblements religieux, ou des sanctions inconsistantes qui tombent durement sur les Églises alors qu’il est fait preuve d’indulgence avec d’autres délinquants, tout cela donne une raison de se plaindre : on commence alors par une remontrance respectueuse, puis des procès, et peut-être devra-t-on terminer par la désobéissance civile. Nos ancêtres protestants étaient très prudents à l’idée de forger un tel droit à la désobéissance civile, et on les comprend, dans une époque où l’autorité politique était fragile, les rébellions fréquentes et violentes, et la menace de l’anarchie plus proche que celle de la tyrannie, mais à travers les siècles, l’Église a de plus en plus reconnu que des lois injustes, ou l’application injuste des lois, peuvent justifier une certaine forme de désobéissance civile.

Cependant, même dans le cas d’oppression grave, nous devrions nous contenter de formuler cette résistance comme un droit légal et non une obligation spirituelle. Vu que l’Écriture est silencieuse sur le moment précis, le lieu et la durée pendant laquelle un magistrat a le droit de réguler l’aspect temporel de la vie de l’Église, il risque d’être compliqué de montrer précisément du doigt quel abus donnerait au chrétien le devoir de résister. À la place, ce sera un appel au jugement, dans lequel nous devons nous appuyer lourdement sur les standards de justice compris dans les lois et coutumes de notre société, qui nous donnera des prises pour discerner quelles régulations sont « arbitraires » ou « injustement pesantes ». En effet, même si nous concluons que nous sommes sous un régime oppressif qui justifie le principe de résistance, la résistance peut ne pas être justifiée en pratique. On doit appliquer quelque chose de semblable aux critères d’une « guerre juste » et nous demander si nous n’allons pas créer plus de mal que de bien par la protestation ; allons-nous gagner nos ennemis ou perdre nos amis ? Allons-nous réussir à faire suspendre la loi oppressive ou juste obtenir davantage d’oppression ? Ce sont des questions difficiles qui doivent toujours être longuement réfléchies avant que l’on entreprenne une action comme celle de Grace Community Church. Bien sûr que quelquefois, tout ce qu’il faut faire est prendre une position courageuse, et la tyrannie s’effondre immédiatement. Tous aimeraient devenir le prochain Martin Luther ou Martin Luther King Jr., mais l’histoire est rarement si douce dans son jugement.

La grande difficulté dans de telles situations — et particulièrement quand les dirigeants d’Églises s’affirment eux-même comme des prophètes de la résistance — et qu’en général, la situation nécessite bien plus que l’expertise d’un théologien. Il faut aussi connaître beaucoup sur le contexte légal, et la nature de la menace publique qui justifie la régulation. On doit aussi connaître le processus de prise de décision et être capable non seulement d’observer ce qu’il se passe, mais aussi ce qu’il pourrait se passer et ce qui aurait pu se passer si d’autres politiques avaient été mises en place.  Tout cela requière une connaissance qui dépasse largement celle d’un pasteur, d’un ancien, ou d’un citoyen ordinaire. (En passant, c’est un excellent argument pour la valeur des unions d’Églises : il y a en effet de la valeur dans une multitude de conseillers, et de la folie dans un unique conseil d’anciens qui tranche sur toutes les questions difficiles).

Trois arguments différents pour la résistance

La situation actuelle souligne la difficulté d’arriver à des conclusions fiables quant à savoir quelles restrictions sont justifiées, rationnelles et non arbitraires. Considérez plutôt : il y a peut-être trois principales raisons d’objecter aux restrictions anti-covid de la Californie. La première, c’est que la menace sanitaire est exagérée et qu’aucune entité (Église ou autre) ne devrait œuvrer sous de telles restrictions. La deuxième, c’est quand on admet qu’il y a un problème sérieux, et que les restrictions sont légitimes sur le principe, mais que l’Église est plus lourdement restreinte que les entreprises qui vivent des contraintes moins lourdes. La troisième, c’est admettre que les restrictions légales sont suffisamment légitimes, mais que les gouverneurs et les maires ont l’air d’être trop contents de les déclencher quand il s’agit des Églises, des synagogues, des funérailles et bien plus indulgents quand il s’agit des rassemblements de Black Lives Matter et autres groupes favorisés. Prenons chacun de ces arguments, un à la fois.

La première ligne d’arguments est amenée par l’addendum maladroit de la déclaration de Grace Church. Ils y reconnaissent qu’ils voulaient au départ se plier aux restrictions dans un esprit de précaution, mais que les écailles leur sont tombées des yeux :

Quand le confinement dévastateur a commencé, c’était supposé être une mesure d’endiguement à court terme, dans le but « d’aplatir la courbe » — ce qui signifiait ralentir le taux d’infection pour s’assurer que les hôpitaux ne soient pas surchargés. Et il y avait des projections du nombre de décès effrayantes. À la lumière de ces facteurs, nos pasteurs ont soutenu ces mesures en observant les recommandations données aux Églises… Mais cela fait plus de vingt semaines que nous subissons ces restrictions sans faille. Il est clair que les projections originelles du nombre de décès étaient fausses, et que le virus n’est pas du tout aussi dangereux que ce que l’on craignait initialement.

Voici un excellent exemple des dangers des dirigeants d’Églises qui présument avoir une expertise qui dépasse leurs compétences d’enseignants de la Parole de Dieu. Ils ne donnent aucune preuve de leur affirmation « les projections originelles du nombre de décès étaient fausses. » et « le virus n’est pas du tout aussi dangereux que ce que l’on craignait initialement ». On ne peut que deviner quelles projections et quelles données ils ont en tête. Il y a beaucoup d’inconnues dans ce virus, et les projections continuent d’être des énigmes compliquées, mais à ma connaissance, les projections originelles du nombre de décès que nous aurions pu avoir sans le confinement sont restées pour ainsi dire inchangées, et le taux de décès du virus aux États-Unis a en fait largement dépassé ce que nous avions prévu au départ du confinement, en mars. Alors que les mesures d’endiguement ont gagné du temps pour améliorer les traitements et protéger les populations vulnérables, le virus est devenu en effet moins dangereux, mais les estimations initiales de sa mortalité sont restées globalement inchangées. Les dirigeants de Grace Church ne semblent pas non plus réaliser qu’empêcher les hôpitaux d’être submergés n’est pas une action ponctuelle, mais un endiguement qui empêche les taux de contamination de se rapprocher des niveaux ingérables. Mais même si l’on est d’accord avec le contraire de cette évaluation, il est bon de se demander ce qui rend les dirigeants de Grace Church si confiants au point de poser un acte de désobéissance si audacieux.

Il est important de réaliser pour notre méthode d’évaluation que toutes les nations développées de la terre ont adoptées des mesures rigoureuses (et bien souvent plus rigoureuses que les nôtres) pour supprimer le virus et que la plupart ont réussi à descendre le nombre de contaminations à un niveau bien plus bas que les États-Unis. De plus, ces restrictions draconiennes ne sont pas limitées à l’Occident libéral, mais ont eu lieu aussi en Chine communiste, en Corée du Sud démocratique, et en Arabie saoudite islamiste. Peut-être ont-ils tous tort en ce qui concerne la gravité du virus, et les dirigeants de Grace Community Church ont seuls raison, mais il est difficile de voir ce qui justifie une telle confiance pour soutenir une décision aussi radicale que la désobéissance civile.

Et si les restrictions étaient injustement ciblées contre les Églises — la deuxième objection possible ? Ce fut en effet une plainte fréquente, où les chrétiens ont bruyamment dénoncé l’hypocrisie des gouvernements autorisant les centres d’IVG, les magasins d’alcool, et les casinos à ouvrir, mais pas les Églises. Cette plainte est sans doute plus justifiée. Cependant, dans l’esprit du Grand Catéchisme de Westminster (Q.127), où nous devons honorer les autorités « supportant leurs faiblesses, et les couvrant d’amour, afin qu’elles soient un honneur rendu à eux et leur gouvernement », laissez-moi offrir une brève défense de ces décisions elles-mêmes, qui semblent si odieuses. Tandis que les centres d’IVG sont une abomination qui ne devraient pas être ouvertes à aucun moment, nous vivons dans un régime légal qui les considère depuis longtemps comme fournissant un service médical essentiel.  En tant que tel, il n’y a rien de surprenant ou d’arbitraire à ce qu’ils restent ouverts en même temps que d’autre services médicaux essentiels. Ce serait surprenant ou arbitraire de faire le contraire. Les magasins d’alcool semblent être non-essentiels selon ce standard ; cependant, notre société a un très mauvais souvenir de la dernière fois qu’elle a interdit la vente d’alcool il y a un siècle, et c’est ce qui motive sans doute la décision actuelle. Si la vente légale d’alcool est suspendue, beaucoup d’acheteurs d’alcool trouveront des filières illégales, avec des conséquences plus dangereuses que si les magasins respectant les distances de sécurité restaient ouverts. Les casinos, comme les centres d’IVG, ne devraient aucunement être légaux, mais s’ils le sont, ils peuvent raisonnablement défendre qu’ils sont capables d’opérer tout en empêchant un grand nombre de personnes de se rassembler ; en fait — et c’est bien triste — la partie la plus lucrative de leurs affaires sont celles qui encouragent des individus à passer des heures seuls à regarder un écran. Cependant, se rassembler en grand nombre est quasiment la définition d’un culte. Il n’y a aucun doute que certaines décisions, comme celle du Nevada (dont l’appel à la Cour suprême a échoué), ont été injustes : ces dernières autorisaient certains types d’entreprises à rester ouvert tant qu’elles obéissaient à certaines restrictions, tandis que les Églises n’avaient même pas l’opportunité de montrer qu’elles pouvaient s’y soumettre. Mais beaucoup de décisions en apparence injustement lourdes contre les Églises s’avèrent, quand on y regarde de près, avoir une justification plus ou moins plausible, et nous devrions être prudents à conclure qu’elles sont tyranniques ou intentionnellement anti-religieuses.

Et que dire du dernier argument : Ces restrictions sont légitimes en principe, mais injustement appliquées, les Églises étant plus lourdement restreintes que d’autres groupes ? Les manifestations dans tout le pays qui ont commencé fin mai ont gravement fragilisé la crédibilité des autorités civiles ; non seulement beaucoup ont ignoré les violations graves des décisions qui jusqu’ici étaient strictement appliquées, mais ils ont même acclamé ceux qui allaient dans la rue. Face à une telle hypocrisie si évidente, il n’est pas difficile de comprendre l’indignation de nombreuses Églises qui ont patiemment supporté ces restrictions si lourdes. Ici aussi, nous avons besoin d’un jugement de charité à l’égard de nos dirigeants au double langage : l’environnement culturel actuel a rendu quasi impossible de dénoncer certaines formes d’activisme défendant « la justice sociale » sans jeter à nouveau de l’huile sur le feu. Même l’ordre habituel était difficile à maintenir fin mai et début juin — à combien plus forte raison les astreintes à domiciles. Cependant, il y a un problème plus fondamental à cet argument, qui ne semble pas être grand-chose d’autre que le fameux « mais c’est lui qui m’a tapé en premier ! » des enfants. Si les mesures de distanciation sociale sont bel et bien justifiées (Cf 1 et 2 ci-dessus), alors il est difficile de comprendre pourquoi des Églises voudraient être exemptées de ces mesures uniquement parce que d’autres en ont été exemptées, mais à tort. S’il y a un réel problème de santé publique, alors on peut comprendre que la colère que suscite la liberté dont jouissent d’autres groupes qui ignorent les règles en toute impunité, mais la bonne action consisterait à appeler à une application universelle des règles, et non à s’exempter nous-mêmes des mesures sanitaires de précaution.

En conclusion, je pense que nous devons insister sur le fait que nos autorités gouvernantes reconnaissent que le culte n’est pas simplement un étrange passe-temps de ploucs campagnards, à défaut de brunchs savoureux. Il peut y avoir de bonnes raisons de suspendre les rassemblements du dimanche en cas de crise sanitaire, mais il y a intérêt à ce qu’elles soient vraiment bonnes, et nos dirigeants doivent avoir comme priorité de les lever le plus tôt possible. Dans la mesure où les Églises et les pasteurs s’inscrivent dans cette lignée, ils méritent notre soutien le plus chaleureux.

Légalisme et liberté : pourquoi tout cela a de l’importance

Pourquoi cette question est-elle importante ? Certains m’ont demandé : pourquoi ne pas simplement laisser les chrétiens individuels et leurs Églises prendre ces décisions difficiles et essayer d’être fidèles en fonction de leur propre situation ? Eh bien, je me défends en disant que c’est précisément ce que John MacArthur et Grace Community Church n’ont pas fait ! Que ce soit délibéré ou non, ils ont présenté leur réponse personnelle comme le devoir biblique de tous les chrétiens en réponse à toute intervention d’autorités civiles. En faisant cela, ils ont élevé une question prudentielle difficile au statut de vie ou mort de l’Évangile, accusant de façon implicite les milliers de pasteurs qui ont un jugement différent pour des contextes différents d’être lâches et infidèles. Encore une fois, peut-être que c’est involontaire de leur part. Mais c’est ce que font leurs mots, depuis une chaire très éminente, et ils doivent en assumer les conséquences. C’est le problème le plus important, et celui sur lequel je me suis concentré dans la première partie.

Il y a d’autres problèmes, bien sûr. Dans la mesure où c’est un problème prudentiel, nous devons peser entre d’un côté les bénéfices importants de la reprise des activités cultuelles ordinaires avec les considérations sur la santé et la vie de nos frères et sœurs et notre prochain. Même ceux qui ne sont pas vraiment concernés par le virus doivent être suffisamment concernés par leur environnement pour réaliser que ne pas tenir compte des restrictions et des précautions peut endommager de façon permanente leur témoignage local. Et ceux qui sont si prompts à sonner la trompette de la liberté religieuse devraient regarder plus loin que la semaine ou le mois prochain, en ce qui concerne les risques pour la liberté chrétienne. Particulièrement à l’ombre de la récente décision Bostock vs Clayton County (Géorgie) de la Cour suprême, nous ne sommes pas très loin du jour où les figures du gouvernement, afin de protéger la santé mentale des gays et des transgenres, demanderont à l’Église de cesser leurs enseignements discriminatoires, et leurs embauches et mesures disciplinaires problématiques. Lorsque nous ferons face à ces demandes inacceptables, et que nous insisterons sur notre liberté religieuse de ne pas nous y soumettre, que répondront-ils ? « Ah oui, tout comme c’était votre liberté religieuse de vous rassembler à mille et de chanter, quels que soient les risques pour la santé publique ? » Assurément, nous ne devons pas être si myopes. Si nous abusons de notre liberté aujourd’hui, nous n’aurons pas l’opportunité de l’utiliser plus tard.

Ces derniers mois, j’ai été constamment interpellé par cette lettre remarquable du réformateur suisse Heinrich Bullinger, écrite au plus chaud de la querelle vestimentaire elisabéthaine de 1566. Cette dispute, obscure et puérile à nos yeux modernes, était alors mortellement sérieuse ; elle portait sur le droit de la Couronne à imposer certains vêtements liturgiques. Quand les pasteurs dissidents ont demandé à Bullinger ce qu’il pensait de cet intolérable affront à la liberté chrétienne, Bullinger leur a donné une triple réponse : d’abord, ce n’était pas « une attaque contre l’Évangile » ; c’était une question indifférente (adiaphoron) de « simples affaires civiles » selon ses mots. Ainsi, il était en principe possible de se soumettre aux autorités civiles ; Bullinger pensait qu’affirmer quelque chose d’autre était soit papiste soit anabaptiste. Ensuite, pensait-il lui-même que la décision d’Élisabeth était bonne, et que les pasteurs devaient s’y plier contre leur gré ? Probablement que non, concédait-il. Il souhaitait que les évêques aient plus d’espaces pour une dissidence par objection de conscience. Cependant, en troisième point il ne conseillait pas la désobéissance civile. Pourquoi ? Parce que dans ces circonstances ce serait imprudent ; en s’opposant de telle manière à ce qu’ils soient destitués, les pasteurs fidèles amèneraient simplement leurs Églises dans un plus grand esclavage. « Apportez-vous la liberté à vos Églises, quand vous administrez l’occasion de les opprimer davantage et avec de plus grandes contraintes ? » Gardez vos munitions pour une autre bataille, conseillait-il. Et quoi que vous fassiez, n’insistez pas pour que tous les chrétiens fassent comme vous : c’est la voie du légalisme et non de la liberté chrétienne.

Ainsi en est-il de notre propre crise. En insistant de façon téméraire que nous sommes contraints d’affirmer notre liberté, nous ne devenons pas des prophètes de la liberté, mais des nouveaux pharisiens, ajoutant un nouveau fardeau au-delà de ce que l’Écriture permet. Peut-être est-il temps, comme Hooker disait au néo-pharisiens de son époque, « de reconsidérer vos précédentes actions et réévaluer la cause que vous avez portée, en l’examinant point par point et argument par argument, avec une précaution minutieuse, mettant de côté la bile de l’amertume qui a rempli vos esprits, et cherchant la vérité avec humilité. Rappelez-vous que vous êtes des hommes et qu’il ne vous est pas impossible de faire erreur. Passez votre cœur au crible, de façon impartiale, et voyez si vos opinions sont nourries par la force d’un argument ou par une passion sans frein. Si la vérité est partout manifeste, ne la couvrez pas d’un mensonge flatteur, mais reconnaissez sa grandeur et songez que votre plus belle victoire est quand la vérité triomphe sur vous. » (Of the Laws of Ecclesiastical Polity, Préface, 9.1)

Et pendant ce temps ? « Pendant ce temps : n’y a-t-il donc rien à faire ? Au contraire ! Il y a les choses les plus importantes de la loi : la justice, la compassion et la fidélité (Matthieu 23:23). Nous devons faire ces choses. Or nous les abandonnons pour nous disputer au sujet de celles qui sont inférieures. Heureux ceux qui accomplissent leur travail quand le Seigneur revient, plutôt que de se disputer au sujet des docteurs, anciens et diacres » (Laws, II.8.1) — ou bien, au sujet des masques, de la distanciation sociale et des limites d’accueil.

Que le Seigneur nous accorde à tous sagesse et fidélité dans cette épreuve.

Traduction de l’anglais : Étienne Omnès.
Illustration : Pieter Isaacsz, La procession des femmes romaines au Capitole après la rencontre du petit Papirius (De oploop der Romeinse vrouwen op het Kapitool te Rome na het optreden van de kleine Papirius), huile sur toile, vers 1600 (Rijksmuseum, Amsterdam).


  1. “Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice […]” (1791).[]
  2. Faction de l’Église d’Angleterre qui refusait la conformité avec les réformes élisabethaines du XVIIe siècle.[]

1 Commentaire

  1. Tribonien Bracton

    Je suis d’accord avec ceci : « [N]os dirigeants publics ont montré que, à leurs yeux, l’adoration religieuse n’est qu’une forme étrange de récréation privée, parmi les premières à être sacrifiées sur l’autel de la santé publique » (dixit Bradford Littlejohn).

    Je suis moyennement d’accord avec cela : « On peut en effet douter qu’il y ait même une définition intemporelle et universelle des limites appropriées de chacune de ces institutions [la famille, l’Église et l’État] » (dixit Bradford Littlejohn).

    Oui et non ↑. Il n’y a pas d’énoncé synthétique et systématique de la souveraineté des sphères formulé avec notre vocabulaire théologique actuel dans la Bible. Cela, pas plus qu’il n’y a d’énoncé synthétique et systématique de notre trinitariologie nicéenne formulé avec notre terminologie chalcédonienne dans la Bible. Par contre, il y a assez de principes généraux, de balises éthiques et de lignes directrices dans les Saintes Écritures pour reconnaître la véracité tant de la souveraineté des sphères kuypérienne que de la Trinité nicéenne & chalcédonienne.

    Quand Dieu délègue différentes prérogatives à différentes entités, il ne leur délègue ni l’autorité d’usurper les prérogatives des autres entités, ni l’autorité d’abandonner ou de sous-déléguer illégalement leurs prérogatives aux autres entités (1 Samuel 13:8-14, 2 Chroniques 26:16-21, Luc 20:25, 1 Chroniques 26:29-32, 2 Chroniques 19:4-11, etc.). La maxime juridique « delegatus non potest delegare » (règle de droit public suivant laquelle le détenteur d’un pouvoir délégué ne peut – de son propre chef – confier à quelqu’un d’autre le soin de l’exercer à sa place) est donc valable.

    Ceci étant dit, il est vrai que l’articulation macarthurienne de la souveraineté des sphères mériterait d’être mieux ficelée en ce qui concerne les interactions acceptables et inévitables entre les diverses sphères mutuellement complémentaires, mais cette faiblesse s’explique par sa compréhension piétiste/dualiste des relations Église-État.

    Je ne suis pas pantoute d’accord avec ceci : « […À] moins que l’on ne souhaite être théonomiste et défendre que la casuistique de l’Ancien Testament constitue un plan complet et perpétuel pour la société » (dixit Bradford Littlejohn). C’est ici le nœud du problème. Depuis six mois, les apologètes ecclésiastiques du conformisme pseudo-sanitaire et de la robotisation (voire la criminalisation) des relations sociales nous sortent tous les arguments « théologiques » imaginables pour justifier leur participation à ce cirque tragi-comique et faire pression sur les récalcitrants.

    Or s’il y a une norme biblique que ces gens esquivent systématiquement depuis six mois, c’est les normes les plus pertinentes en les circonstances (!), à savoir la législation scripturale sur la quarantaine contre les pathologies infectieuses transmissibles (Lévitique 13 à 15, voir la section 76 ici : https://wp.me/pAowO-1RI ). Quelqu’un épris par la « tradition magistérielle protestante » comme Littlejohn devrait savoir que l’application des doctrines de l’autorité et de la suffisance des Saintes Écritures en matière de vie civique est loin d’être une innovation des reconstructionistes du XXème siècle. Cette herméneutique théonomiste est précisément celle de la Réformation magistérielle dont il se revendique avec tant d’énergie. (Je n’aurai aucune difficulté à défendre ce point, si besoin est.)

    Je concède à M. Littlehohn que le conseil des anciens de Grace Community Church (GCC) erre en s’arrogeant tout l’autorité ecclésiale au détriment des membres de cette congrégation réunis en assemblée délibérante. Par contre, je ne peux pas dire que le l’addendum du communiqué de ces anciens soit le moindrement maladroit : Il sert justement à préciser qu’ils ont d’abord donné le bénéfice du doute aux autorités étatiques & médicales, puis que c’est l’idiotie cinglante et l’iniquité prolongée des dites autorités qui les ont graduellement poussé vers la dissidence. À ce niveau, le seul continent sur lequel on ne retrouve pas des millions de chrétiens ayant eu exactement le même cheminement intellectuel que les anciens de la GCC dans le 1er semestre de 2020 est assurément l’Antarctique.

    Dans les dernières sections de l’article, l’apologie de M. Littlejohn en faveur de la non-résistance face au despotisme, sa minimisation de la discrimination anti-chrétienne, sa lecture visiblement crédule de la révélation générale (conjoncture épidémiologique réelle versus fausses prophéties catastrophistes), sa qualification comme « adiaphora » de caprices étatiques païens inusités violant ouvertement le principe régulateur du culte, et sa manière biaisée de rapporter la situation dans des juridictions comme la Corée du Sud (qui n’ont JUSTEMENT *pas* imposées une approche draconienne comme en Europe et en Amérique du Nord) me lève le cœur.

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