Du passe sanitaire
22 juillet 2021

Cet article s’inscrit dans la suite du discours du président de la République du 12 juillet, dans lequel il a annoncé la mise en place de sanctions et interdictions particulièrement contraignantes à l’égard de toute personne non vaccinée contre la Covid. Cet article a plusieurs objectifs :

  • Exprimer une “position chrétienne” souvent recherchée à l’intérieur de l’Église pour traiter des sujets de société.
  • Mettre en application les principes de théologie politique déjà étudiés auparavant.
  • Définir et clarifier quelles sont les limites de l’Église sur cette question, afin que nous puissions tous mieux obéir à Dieu et l’honorer.

Des vaccins

Étant donné que ces restrictions portent sur les personnes non vaccinées, dans le contexte de la pandémie de coronavirus, je suis obligé de cartographier d’abord les positions possibles pour un chrétien au sujet d’un vaccin. Il est à noter que nous n’avons pas de consensus parmi les auteurs de ce site sur ce sujet, je ne présente donc que mon opinion.

Je pense que dans l’Église, la question du vaccin doit absolument être traitée selon le régime des adiaphora, des choses indifférentes moralement. Il n’y a donc selon moi pas de nécessité d’imposer une position particulière – adhésion ou rejet – quant à la pratique de se vacciner des vaccins contre la covid. Je ne parle pas ici des autres vaccins, qui doivent être traités à part.

Certains – le pape en premier – ont avancé que se vacciner contre la covid était une application correcte et nécessaire du sixième commandement Tu ne tueras pas : le sixième commandement nous prescrit de préserver la vie, et le vaccin contre la covid préserve la vie. Donc nous devons nous faire vacciner. Un tel syllogisme fait du vaccin une obligation morale.

Comme je l’avais exposé dans cette vulgarisation de Hooker, il y a trois sortes d’actes bons :

  1. Ceux qui sont absolument indifférents d’un point de vue éthique, comme le choix de vos chaussettes. Pour ceux-ci, la consultation de notre raison suffit.
  2. Les choses qui sont absolument nécessaires à notre salut, et pour lesquelles il ne faut rien consulter d’autre que les Écritures.
  3. Les choses qui ne mettent pas en danger notre salut, mais qui ont quand même un enjeu éthique. C’est le cas de la vaccination contre la covid. Pour celles-ci, nous écoutons l’Écriture et la Raison.

Or l’Écriture ne nous dit rien d’autre sur le sujet qu’une vague consigne de préservation de la vie, tel qu’elle est exprimée dans le sixième commandement. Il n’y a même pas de prescription d’avoir une politique sanitaire particulière. C’est donc principalement à la raison que nous allons avoir recours.

L’erreur de ceux qui font de la vaccination contre la covid une application du sixième commandement est d’imposer un faux dilemme : le vaccin n’est pas le seul outil pour lutter contre la pandémie. Le professeur McCullough estime que la méthode de lutte la plus efficace consiste dans l’ordre d’efficacité à :

  1. Traiter les personnes malades chez elles.
  2. Les traiter à l’hôpital.
  3. Mettre en quarantaine les malades.
  4. Vacciner les personnes à haut risque (surtout les personnes âgées et/ou ayant des comorbidités).
  5. Confiner toute la population.
  6. Vacciner les personnes à faible risque (surtout les personnes relativement jeunes).

Ces deux dernières politiques sont donc les moins efficaces, et ce sont pourtant celles que l’on veut imposer le plus férocement. Mais pour en rester à notre sujet, le dilemme proposé autour du sixième commandement admet en fait les six actions suivantes, et non seulement la dernière. Le raisonnement est donc sans effet.

Je n’ai pas vu d’arguments proposant que se vacciner contre la covid fût essentiellement mauvais. À titre personnel, je suis l’avis présenté ci-dessus : l’effort devrait porter sur les soins aux infectés et la quarantaine des malades. La vaccination des personnes âgées et à risque devrait être laissée à leur propre appréciation, elle apparaît défendable. Pour les personnes ayant un faible risque, il me semble qu’il y a autant de risques d’effets secondaires que de risque d’attraper la covid, sans compter que ce vaccin est comparable au vaccin contre la grippe et non contre la variole : il n’est plus question d’éradiquer la maladie, mais de l’atténuer.

Cependant, et c’est l’essentiel de mon avis, je suis prêt à réviser mon jugement : le fait est qu’en réalité, les données sont encore mitigées et non décisives. À cause du neuvième commandement (Tu ne porteras pas de faux témoignages) nous devrions donc nous abstenir de toute assurance déplacée. D’où ce que je soutenais : la question des vaccins devrait pour l’instant rester un adiaphoron, et non une certitude comme au Vatican.

L’irrationalité du passe sanitaire

La politique est un art, ce qui signifie qu’elle gère l’inconnu et l’incertain, et la complexité confuse du monde. Je reconnais donc qu’il n’y a pas de politique sanitaire “évidente” dans le cas de la covid : chaque pays bricole comme il peut, et nous apprenons des succès et erreurs de tous. Cependant, je suis contre les mesures annoncées par le président de la République le 12 juillet dernier, parce qu’elles sont irrationnelles et surtout parce qu’elles enfreignent la loi naturelle.

Elles sont irrationnelles : les lois des nations ne sont pas totalement libres, elles ont un lien métaphysique avec la loi de Dieu. Les lois de la République sont bonnes si elles sont soumises à la “loi de la raison”. C’est ce que nous enseigne Richard Hooker, le philosophe réformé. Comme il le défendait dans ses débats avec les puritains, il faut obéir aux lois du magistrat non parce qu’elles viennent du magistrat, mais parce qu’elles sont les plus rationnelles.

Je ne défends pas que la raison soit un magistère détenu uniquement par le président de la République (quoique certains de ses ministres en soient persuadés). Ce qui est rationnel ne peut pas être déterminé par un jugement individuel, mais collectif. Ainsi que le dit Hooker :

En effet, est rationnel ce que tous les humains peuvent percevoir. Il nous faut donc consulter largement et émettre un jugement collectif.

Laws of Ecclesiastical Polity I.8.3

La pertinence d’une politique sanitaire ne devrait pas non plus être soumise à référendum, mais au jugement éclairé de ceux qui sont compétents :

La complexité des affaires humaines est telle que des hommes aux capacités communes et au jugement ordinaire seraient incapables (comment le seraient-ils d’ailleurs ?) de discerner quelle est la meilleure conduite pour chaque question.

Ibid 1.10.7

Or, et c’est l’essentiel, il n’y a pas de raison encore de penser que la vaccination soit parfaitement efficace. Comme le fait remarquer Carole Chassagne, de l’IHU Méditerrannée, des pays au fort taux de vaccination ont des évolutions de l’épidémie qui diffèrent de façon étrange : chez certains pays, c’est à la baisse, chez d’autres c’est à la hausse (et notamment en Angleterre et Israël qui ont été les bons élèves de la vaccination de masse). L’épidémie ne semble pas suivre le taux de vaccination. Quant à la contrainte collective, elle est encore sujette à discussion : il n’y a pas de lien clair entre confinement et frein à l’épidemie : l’épidémie a suivi un trajet indépendant des mesures de confinement généraux.

Dès lors, j’ai le raisonnement collectif des scientifiques qui ne soutient pas le jugement individuel du président de la République. Je peux donc dire que c’est une décision irrationnelle, et donc sans autorité.

L’innaturalité du pass sanitaire

Mais même si le pass sanitaire était rationnel, il serait immoral parce qu’il enfreint la loi naturelle. Nous le tirons de la cause finale même de la Politique que donne Johannes Althusius, juriste réformé, et qui est aussi celle de Hooker et toute la tradition protestante.

Aucun homme n’est capable de vivre bien et heureux par lui-même. La nécessité induit donc l’association ; et le manque de choses nécessaires pour la vie, qui sont acquises et communiquées à l’aide et au moyen des autres associés, la conserve. Pour cette raison il est évident que la communauté, ou la société civile existe par nature, et que l’homme est par nature un animal civil qui recherche abondamment à s’associer.

Johannes Althusius, Politica

Pour pouvoir nous nourrir, avoir des vêtements, des services, on s’organise entre nous. Pour des choses plus complexes et plus ambitieuses, on fait une plus grosse organisation, plus complexe, qui fait venir à l’existence et maintient des fournitures de bien et de services plus amples. La politique est l’art de gérer cette organisation.

Or, que fait-on lorsque l’on interdit à des membres de la société d’avoir accès à des biens et des services de cette même société ? L’existence des hommes politiques vient du fait que nous avions besoin d’une organisation pour pouvoir faire venir à l’existence et maintenir les centres commerciaux et lieux de culture, les lieux de soins. D’où leur viendrait ce pouvoir d’interdire l’accès à ces lieux ? Auraient-ils le pouvoir de supprimer de la société ceux qu’ils veulent ? Le raisonnement est le suivant :

  1. Ce qui est conséquent et émanent d’un organe plus grand n’a pas de pouvoir sur l’essence et l’étendue de cet organe. Par exemple, ce n’est pas à l’élu de choisir ses électeurs, c’est plutôt l’inverse.
  2. Or la société précède et fait procéder les hommes politiques. Ils existent de façon conséquente à la société et en émanent.
  3. Donc les hommes politiques n’ont pas le droit de censurer et définir autrement la société, en la restreignant à ceux qui sont vaccinés.

En agissant à l’inverse, le gouvernement s’arroge des droits qui ne lui appartiennent pas, même dans les principes les plus abstraits. Il s’affranchit de la loi naturelle. Sa décision est donc innaturelle et sans objet.

Foires aux objections

Objection : Il existe déjà des obligations vaccinales, avec parfois l’interdiction d’accéder à certains organes de la société (comme les écoles ou les professions de soins). Ces interdictions ne sont donc pas sans précédents légitimes.
Réponse : L’homme politique a le devoir de gérer l’organisation d’une nation, et pour sauvegarder cette société, doit parfois restreindre les libertés naturelles dans des cas particuliers. Mais ces restrictions doivent avoir les caractéristiques suivantes :

  1. Elles ne doivent exister que pour mieux assurer encore la mission des organes de la société. Ainsi, il y a une obligation spéciale de vaccination pour les soignants parce que c’est ainsi qu’ils peuvent encore mieux assurer leur mission de lutte contre les maladies.
  2. Elles doivent être rationnelles : c’est-à-dire, correspondre à un besoin réel, être proportionnelles au problème, et viser la fin que doit atteindre l’organe sur lequel porte l’obligation. C’est ainsi que l’obligation des vaccins pour être inscrit à l’école est rationnelle, dans la mesure où elle correspond au besoin de lutter contre des maladies infantiles réellement dangereuses, qu’elles sont une mesure proportionnée au problème, et qu’elles permettent à l’école de bien fonctionner sans être un lieu d’épidémie à fermer.

Or le passe sanitaire ne remplit pas ces critères :

  • Il ne permet pas de mieux faire fonctionner la société : les restaurants vont ils mieux tourner si l’on restreint l’accès aux vaccinés ? Les lieux de culture sont-ils vraiment empêchés de fonctionner à cause de l’épidémie ? Est-il nécessaire d’interdire les hôpitaux aux non vaccinés pour que les hôpitaux soignent mieux ?
  • Il est irrationnel, parce qu’il ne correspond pas à un besoin réel ; il est disproportionné et n’atteint pas la fin qu’il se donne.
    • Il ne correspond pas à un besoin réel, et il n’atteint pas sa fin : ce dont nous avons réellement besoin, c’est de restreindre temporairement les déplacements des personnes malades. C’est ce que dit McCullough et ses collègues au sujet des contraintes légales. Or ce passe restreint durablement les déplacements des personnes saines, mais non vaccinées tout en permettant celui des personnes infectées, mais vaccinées.
    • Il est disproportionné : d’après le secrétaire d’État aux transports, on se contamine très peu dans les transports (source). Et pourtant le passe sanitaire va être obligatoire dans les transports longues distances. Il semble faire consensus que les contaminations à l’extérieur sont exceptionnelles. Et pourtant les terrasses de café sont interdites. La covid est une maladie très peu mortelle, et pourtant l’on va interdire l’accès à des surfaces commerciales dont nous tirons notre subsistance. On pourrait multiplier ce genre de contradictions et d’excès.

Je rejette donc cette comparaison.

Objection : Ainsi que vous l’avez vous-même défendu, en matière de restriction, le magistrat a en principe le pouvoir de mettre les restrictions qu’il veut. La tâche du chrétien, en obéissance à Romains 13 et au cinquième commandement, est de se soumettre au magistrat sans reguimber.
Réponse : C’est plus complexe que cela, comme nous l’avons aussi défendu. Le pouvoir du magistrat n’est pas absolu, mais lui-même soumis à la loi des nations, qui est soumise à la loi de la raison, elle-même soumise à la loi naturelle. Le cinquième commandement n’exige pas seulement que nous obéissions et respections les autorités, mais aussi que les autorités soient respectables à l’égard des gens ordinaires et qu’elles obéissent et respectent elle-même le roi des rois qui leur est infiniment supérieur. Le point essentiel est donc que nous ne défendions pas une soumission aveugle, mais rationnelle à l’égard du magistrat. Et nos pères réformés ont défini cette soumission rationnelle en inventant les bases de l’État de droit, et le principe même de constitution.

Or :

  • Il n’est pas clair que ce pass sanitaire soit conforme aux lois françaises : il est probable que le Conseil constitutionnel ait à statuer sur la constitutionnalité de cette loi.
  • De même, il semble être en contradiction avec les lois qui entourent l’Autorisation de mise sur le marché (AMM) exceptionnelle. C’est l’avis de maître Di Vizio, qui va porter la question devant les magistrats.
  • De plus, le Conseil d’État, un haut organe de justice de notre pays, a déjà rendu un avis sur les limites du pass sanitaire existant, et elles sont beaucoup plus restreintes que ce que ne permet le projet du gouvernement. Nous n’ignorons pas qu’il ait rendu un avis contraire depuis, mais : 1° ils disent eux-mêmes ne pas avoir eu le temps nécessaire pour faire un bon conseil. 2° Ils ne disent pas pourquoi ce qui était inacceptables la fois précédente l’était soudainement devenue, alors que les lois n’ont pas changé. 3° Il y a un conflit d’intérêt de la part d’un des rapporteurs, qui était candidat pour le parti présidentiel il y a seulement quelques semaines. Il n’y a donc pas de raisons évidentes de renverser le précédent arrêt par le suivant.

Donc je n’enfreins pas Romains 13 et le cinquième commandement en m’opposant au gouvernement : au contraire, je suis tout à fait en alignement avec la constitution de notre République, la loi française, mes pères et la foi chrétienne.

Objection : Un chrétien doit aimer la vérité et la paix, et pour cette raison ne pas être complotiste comme tu l’es.
Réponse : La vertu ne consiste pas dans l’adhésion à des doctrines (fussent-elles des doctrines de politique sanitaire) mais à des bonnes habitudes dans la façon de faire nos raisonnement. Je n’ai rien d’autre à faire pour prouver mon bon raisonnement que de vous inviter à relire mon article.

Du rôle de l’Église sur cette question

Je dois cependant conclure sur le rôle que doit tenir l’Église en général, et des pasteurs en particulier sur ces questions. Comment devrions-nous appliquer nos convictions sur cette question?

  • C’est une question civile et politique qui est du domaine du magistrat, assisté de ses conseillers techniques. Il n’est donc pas souhaitable que les pasteurs et théologiens invoquent l’autorité de la parole de Dieu dans un sens ou l’autre, sauf dans les domaines où c’est vraiment pertinent. C’est ce que j’ai essayé de faire ici, citant les scientifiques sur les questions scientifiques, les juristes sur les questions de droit, et n’ayant recours à la théologie que sur les questions morales et métaphysiques de haut niveau.
  • Il n’y a rien de plus urgent pour les pasteurs et les assemblées que d’accomplir leurs cultes et leurs activités comme avant, sans se perdre dans des délires de “voix prophétiques”. Nous avons besoin de la grâce de Dieu transmise par les sacrements et la droite prédication, pas que l’Église devienne un collectif d’agitateurs. Nous avons besoin de l’unité de l’Église universelle, pas qu’elle “prenne parti” pour une guerre qui finira mal.
  • Il est permis et même désirable que les chrétiens se fassent une conviction sur les sujets sanitaires et de politique sanitaire, et même qu’ils s’organisent pour joindre d’autres citoyens sur ces questions. Nous ne devons pas nous interdire de réfléchir et parler comme un chrétien, mais nous devons simplement nous garder de lier l’autorité du nom de Dieu à une position faillible dans une querelle confuse. Dans cet article,je n’ai pas suspendu mon christianisme, mais c’est bien plutôt à cause de ma foi que j’ai été guidé vers les conclusions que j’ai partagées. Néanmoins, j’accepte dès maintenant que l’on diffère de moi sans que cela ne remette en cause la maturité spirituelle de mon frère. C’est sur l’argumentation que nous distinguerons, et non sur la foi.
  • Ne soyez pas des poissons morts, portés par le courant. Soyez vivants et intercédez pour notre nation, de toute notre force. Lisez les psaumes et voyez combien ils sont remplis de requêtes d’intervention politique à l’attention de Dieu. Suivez l’exemple du psalmiste.

Illustration : ex-voto représentant le grand lazaret de la grande peste de Vienne en 1679.

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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