Une histoire très rapide de l’Église réformée de France (ERF)
15 octobre 2020

Cet article est une synthèse du livre de Frédéric Gonin, 1938-1975 : L’Évolution de l’Église réformée de France. Dans la lignée de l’article sur l’histoire très rapide des évangéliques américains, il s’agit ici de survoler l’histoire des réformés français, et comment ils ont géré l’opposition avec le libéralisme. Il s’agit aussi d’éclairer les protestants français sur une histoire qu’ils ignorent eux-mêmes la plupart du temps.

Avant le XIXe siècle

Faisons un rapide résumé historique :

  • Premier synode national de l’Église réformée en 1559. On y adopte deux documents fondateurs : la confession de foi de la Rochelle (qui définit la doctrine) et la discipline (qui définit une constitution presbytéro-synodale)
  • Révocation de l’édit de Nantes en 1685 : disparition de quasiment tout notre héritage dans la persécution, alors que les pasteurs orthodoxes se font presque tous arrêter et mettre aux galères, tandis que ce sont des jeunes modernistes qui les remplacent.
  • Existence légale de l’Église réformée sous le concordat (1801) : Certes, nous avons acquis le droit d’exister, mais au prix d’une constitution et d’une organisation qui ne correspondent pas à la doctrine réformée.

Au début du XIXe siècle, il y a beaucoup de rationalisme et de fidéisme (deux théologies des Lumières), et l’influence du Réveil (méthodisme), avec la présence continue de calvinistes “historiques”.

Le synode de 1872 et la préparation à l’union de 1938

Le premier synode général des Églises réformées après la révocation de l’édit de Nantes a lieu au synode de Paris en 1872. Deux partis s’y opposent : les orthodoxes attachés à l’autorité de la Bible, à la doctrine évangélique et à l’héritage réformé, et les libéraux. La conclusion du synode est la confirmation de l’autorité de la Bible et l’attachement à la confession de foi de la Rochelle (1559), votée à 61 voix contre 45. Une fraction libérale quitte alors l’Église réformée.

En 1905, la laïcité impose aux Églises de se constituer en associations cultuelles, puis en unions d’associations. Pendant que l’on récupère notre liberté organisationnelle, naît alors l’idée de réintégrer dans l’Église réformée les Églises plus libérales. En 1927, il y a 356 Églises orthodoxes et 176 Églises libérales. Le pari est que l’on réussira à gagner les libéraux à l’orthodoxie. Pour ce faire, on adapte la formule de confession suivante : on exige toujours l’adhésion à la confession de la Rochelle, mais formulée ainsi : 

Vous lui donnerez votre adhésion joyeusement comme une libre et personnelle affirmation. Sans vous attacher à la lettre de ces formules, vous proclamerez le message de salut qu’elles expriment.

Cette formule souffre les critiques des extrémistes des deux bords :

L’ultra-libéral P. Teissonière fit paraître deux fascicules intitulés Eglise Réformée de France, où vas tu? dans lesquels on peut lire les phrases suivantes: “Grâce à cette restriction mentale, tous les dogmes étant acceptables, le martyr devient superflu… Avec de semblables procédés, un beau jour nous éveillant, nous risquons de trouver au fronton de notre établissement : Église catholique romaine […]. Grâce aux formules d’interprétation, le monde eut fait l’économie de la Réforme et même du christianisme.”

De leur côté, les orthodoxes du Midi, constitué en comité d’Entente évangélique, publièrent une série de brochures pour alerter les fidèles. De l’une d’elles, Les Raisons de notre résistance aux projets actuels de fusion des Églises, extrayons ces lignes du pasteur A. Lamorte: “L’union de ceux qui croient aux grands faits chrétiens avec ceux qui les nient serait le triomphe de l’anarchie des idées doctrinales […] ; le résultat pratique c’est de la casuistique […] ; la masse est surtout mûre pour aller grossir les rangs de l’indifférence.”

François Gonin, L’Évolution de l’Eglise Réformée de France: 1938-1975, Aix-en-Provence : La pensée universitaire, 1975, p.12

En fin de compte, tous les pasteurs libéraux rejoindront l’ERF, car au synode d’Agen (1935) on les a assurés qu’ils n’auraient pas à confesser la naissance virginale ou la résurrection de Christ. Du côté des conservateurs, une fraction refusa l’union et constitua l’union des Églises réformés évangéliques Indépendantes (UNEREI, devenue UNEPREF).

Émile-Guillaume Léonard explique les raisons et la mentalité de cette union :

Tout au long du XIXe siècle, le protestantisme français pâtit d’une constitution si contraire à son esprit, et qui contribua grandement à répandre dans le corps pastoral un cléricalisme et un fonctionnarisme responsable de bien des difficultés, parmi les fidèles de l’habitude de se reposer en toutes choses sur leur pasteur. La Séparation rendit bien au protestantisme son organisation primitive, mais sans que les fidèles, déshabitués de la direction de leurs communautés, en assumassent vraiment les responsabilités. Les paroisses furent désormais aux soins de leurs pasteurs et de notables fortunés. Les possibilités financières de ces derniers ayant considérablement diminué entre les deux guerres, ce qu’ils représentaient encore de direction laïque de l’Église en a été fort atteint, au bénéfice d’une organisation cléricale et centralisée. La fatigue générale de l’auto-gouvernement y concourant, la masse des fidèles accepta sans difficulté, ni beaucoup d’intérêt que l’unité réformée donnât à l’Église un régime fort proche de celui qu’avaient souhaités avant la Révolution les Rabaut-Saint-Étienne, les Jean-bon-Saint-André et autres “pasteurs distingués” [et maçonniques]. Contre les stipulations de la Discipline réformée et contre l’effort tenace des générations du Désert, une hiérarchie et une bureaucratie ont été créées […] qui limitent le rôle et l’importance des synodes, mis en présence de résolution très préparées, et les prérogatives des Églises locales […]. Il semble que, aujourd’hui, de nombreux réformés s’aperçoivent du péril.

Malgré tout, l’Église réformée de France est unie au synode de Lyon en 1938.

La libéralisation de l’ERF

Le pari de l’union de 1938 a plus ou moins réussi… pendant les quinze ou vingt premières années. La doctrine dominante était alors celle de Barth (néo-orthodoxe). Mais l’irruption tardive de la doctrine agressivement libérale de Bultmann1 dans les années 50 a rompu tout espoir non seulement d’atteindre la pleine orthodoxie, mais même celui d’avoir tout simplement une unité doctrinale. Pour compenser, il y a eu une inflation de l’unité administrative, et une centralisation de l’ERF autour du Conseil national à Paris.

  • En 1958, le synode de Poitiers supprime la notion de membre responsable. Jusque là ne pouvaient siéger aux synodes que les membres qui confessaient personnellement la confession de foi de la Rochelle. À partir de 1958, n’importe quel athée pouvait venir siéger et voter au gouvernement de l’Église réformée.
  • En 1964, le synode de Saint-Jean-du-Gard vote que le président de région sera désormais choisi par le Conseil national à Paris, et non plus élu par les Églises locales. Le Monde du 2 avril 1966 titre : “L’Église réformée de France va-t-elle instituer des évêques ?”
  • En 1969, le synode d’Avignon change le découpage régional : on passe de quinze régions à huit, ce qui fait des ensembles tellement grands que les délégués synodaux sont désormais trop nombreux pour se connaître, s’organiser et débattre efficacement. Il renforce le pouvoir de l’échelon central.

Le pluralisme doctrinal est si avancé que le synode de Valence en 1961 proclame que “l’adhésion de l’ERF à la base trinitaire du conseil œcuménique n’engage pas individuellement ses membres, en vertu du caractère pluraliste des communautés qu’elle représente”. Cela revient à abandonner la confession de foi de la Rochelle.

Le pastorat féminin passe au forceps :

  • En 1961, plusieurs synodes régionaux demandent à l’échelon central une étude sur la place de la femme dans l’Église. En 1964, on publie une étude uniquement sur l’accession de la femme au pastorat.
  • Le Conseil national transmet aux Églises locales des documentations biaisées ne présentant qu’un seul côté de l’argumentation (il en sera de même en 2015, avant le synode de Sète qui permettra la bénédiction des mariages homosexuels).
  • Le synode de Nantes en 1965 adopte l’ouverture du pastorat aux femmes, mais avec moins que les 2/3 nécessaires.

Dans les années 60, beaucoup de lettres aux journaux réformés signalent la lassitude des fidèles réformés envers le libéralisme qui infecte les pasteurs. Cependant, la commission juridique de l’ERF découvre que ces derniers synodes, depuis celui de Valence (1961) sont tous nuls !

  • On y avait admis comme observateurs des représentants des œuvres et mouvements protestants (des ONG réformées, en clair). On y avait aussi admis comme observateurs des représentants de l’Église protestante réformée d’Alsace-Lorraine, pourtant indépendante et donc non concernée par les synodes organisés selon la loi de 1905. Sauf que les observateurs y ont voté…
  • Indépendamment de cela, certaines dispositions ont été votées en infraction de la constitution de l’Église (pas de vote préalable des synodes régionaux, ou avec une majorité inférieure à celle requise).
  • Enfin, les sessions extraordinaires des synodes régionaux qui ont légitimé les synodes nuls en 1966, avant le synode de Clermont-Ferrand n’étaient même pas connus des Églises locales, et ont eu lieu à huis clos. C’est une infraction à la constitution de l’ERF.

Enfin, en mai 68, la vague marxiste touche de plein fouet tous les organes intellectuels de l’Église :

  • Des instituts de formation de laïcs. “C’est ainsi que le centre des protestants de l’Ouest se définit actuellement comme un “lieu de libre parole, ouvert à tous, sans discrimination idéologique, confessionnelle ou politique” tout en formulant des objectifs plus précis: “susceptibles d’entamer les conditionnements et aliénations multiples qu’imposent journellement le système capitaliste et la société libérale […] pour se forger des armes théoriques et élaborer des stratégies (ripostes personnelles ou collectives)” (F. Gonin, pp. 37-38).
  • Des mouvements de jeunesse :  Le journal des scouts protestants publie “La théologie est morte, parler de Dieu est vain… une fuite, une sécurité et il s’agit de se transférer du céleste au terrestre, du religieux au politique, sans être une nouvelle cause d’aliénation, mais en libérant notre société de sa religion”.

Les organes œcuméniques sont gagnés au libérationnisme le plus radical. C’est ce que constate Jacques Ellul, qui n’est pourtant pas à cheval sur La Rochelle.

C’est ainsi qu’en 1966, Louis Simon disait déjà:

Dieu n’est que Jésus de Nazareth […]. Les catégories judicieuses de jadis (miracles, naissances miraculeuse, préexistence, omniprésence, ciel, démons, anges etc…) sont devenues un scandale supplémentaire qui cache au lieu de communiquer le vrai scandale de l’amour de Dieu […]. Il faut oser mettre en place un athéisme chrétien […], dénoncer Dieu, le dieu de la conscience comme celui du Ciel, tous faux dieux, puisque tout dieu, autre que celui qu’est l’homme Jésus dans sa détresse et dans sa mort est une idole dérisoire. Il y a parfois dans notre façon de parler de la Résurrection une façon abominable de mystifier Jésus en lui volant sa mort, c’est à dire son humanité […]. Depuis Pâques, Jésus habite le monde, notre monde. Voilà le mystère de Pâques. Il est parmi les vivants, cachés sous les traits des pauvres.

Pour son insolence, il devint président de région à Paris.

Bref. Rien d’étonnant à ce que l’ERF, devenue l’EPUdF en 2013, soit un naufrage.

  1. Bultmann enseignait qu’il fallait démythologiser les évangiles, c’est-à-dire considérer les éléments surnaturels/dérangeants comme des mythes à interpréter, pour en dégager le kérygme, c’est-à-dire l’enseignement essentiel du texte biblique, qui n’est pas dans le texte superficiel.[]

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

2 Commentaires

  1. Bruno Gayot

    Un seul mot pour cet article: merci. Que l’Éternel dans sa bonté ouvre les yeux des réformés. L’Eglise est à reconstruire.

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