Conseils d’un étudiant en théologie à un camarade — Romel Quintero
12 novembre 2020

Romel Quintero est étudiant en théologie en Colombie. Il est l’administrateur du site réformé hispanophone Irenismo reformado dont nous traduisons cet article.


Cet article rassemble quelques conseils pour un nouvel étudiant en théologie typique. Ce sont des choses que j’ai apprises par expérience, en conversant avec d’autres et par mes lectures. Comme le titre l’indique, ce ne sont que des conseils d’un étudiant à un autre ; je n’écris pas ici en tant que théologien accompli et légitime, mais comme un étudiant qui a commis toutes les erreurs décrites ci-dessous, et qui lutte encore pour ne pas y retomber. Je ne présente pas non plus ces conseils comme définitifs ; je sais que certains pourraient être complétés et que de nouveaux pourraient y être ajoutés ; il ne s’agit ici que de diverses remarques pratiques qui me semblent pertinentes dans le contexte qui est le nôtre. Je prie et souhaite enfin que ces conseils soient édifiants pour ceux qui les liront.

Prie

La prière est importante dans le cadre des études de théologie, pour la contemplation et la compréhension intellectuelle et spirituelle des vérités théologiques étudiées. Comme le dit Augustin à ceux qui étudient les Écritures, “priez pour comprendre” (De doctrina christiana III, XXXVII, 55).

Lis avec soin les Écritures

C’est assez évident puisque, comme le dit Thomas d’Aquin, la révélation divine est le fondement de la doctrine sacrée (Summa, Ia, q. 1, art. 2). On ne peut pas étudier la théologie sans lire la Bible. Un vrai étudiant en théologie sera quelqu’un qui “les aura lues en entier et les aura a l’esprit, sinon dans sa mémoire, du moins dans sa lecture constante” (De doctrina christiana II, VIII, 12). Tolle lege1, tolle lege, tolle lege.

Étudie les Écritures avec les Pères

Quand on étudie la Bible avec les commentaires des Pères, on saisit mieux l’esprit qui animait les prophètes et apôtres lorsqu’ils écrivaient ; car nul autre qu’eux n’a su mieux traduire et transmettre cela que les Pères. C’est pourquoi, quel que soit le nombre de nouveaux commentaires, ceux des Pères sont irremplaçables. Ce n’est pas pour rien que Thomas d’Aquin a compilé des commentaires patristiques aux évangiles dans sa Chaîne d’or, et que Jean Calvin, lorsqu’il explique l’Écriture, s’appuie davantage sur les commentaires des Pères que sur ceux du Moyen Âge et de la Réforme elle-même.

Étudie les Pères, et Augustin en particulier

Lis les traités théologiques des Pères. Tu apprendras d’eux la doctrine orthodoxe de Dieu, la Trinité, la personne du Christ, l’Église, les sacrements, etc., et d’autres choses très utiles pour ta vie (sur le mariage, la chasteté, les vertus, les bonnes œuvres, les exercices spirituels, etc.) et pour l’Église (sur la prédication, la discipline, la liturgie, la cure d’âme, etc.). Augustin, bien sûr, est le Père qui s’est le plus distingué par sa production et son apport théologiques, de sorte qu’un étudiant se doit de se plonger dans sa théologie, ou du moins de se familiariser avec elle (ce qui demande plus qu’une simple lecture des Confessions). Après l’époque patristique, pratiquement tous les théologiens d’Occident ont été biberonnés à Augustin ; soit qu’ils aient été formés dans une école de tradition augustinienne, soit qu’ils l’aient lu dans le texte ou par le truchement d’un autre auteur. Un étudiant de théologie qui ne se nourrit pas d’Augustin, directement ou indirectement, aura des lacunes.

Commence par les sujets fondamentaux

Une erreur fréquente est de prendre les études de théologie par le mauvais bout plutôt que par le commencement. Tu ne peux pas devenir “expert” en prémillénarisme, amillénarisme ou postmillénarisme sans maîtriser un sujet essentiel comme la doctrine de Dieu. Ce n’est pas sans raison que l’eschatologie est abordée à la fin de la plupart des dogmatiques, et ce n’est pas seulement parce qu’elle traite des “choses dernières”, mais parce qu’il est nécessaire d’intégrer d’abord les sujets fondamentaux de la science théologique (Dieu, la révélation, Christ, l’homme, la création, le péché, la providence, le salut, les alliances, l’Église, etc.) pour la comprendre correctement. Étudier cela prend beaucoup de temps, et en attendant, quand on te posera des questions complexes d’eschatologie, tu devras apprendre à répondre “je ne sais pas”. Une erreur similaire est de commencer à étudier la théologie en se plongeant dans des thèmes complexes et profonds ayant trait à la prédestination et à d’autres mystères, ou encore dans des sujets très spécifiques tels que l’histoire d’Israël, les coutumes juives, les genres littéraires, les typologies, les prophéties, etc. Commence par les bases, qui sont simples et extrêmement profondes en même temps : Qu’est-ce que Dieu ? Un biographe raconte que ce fut la question que le jeune Thomas d’Aquin posait le plus à son maître (Quid est Deus?).

Aie un maître

Je veux dire par cela de trouver un théologien orthodoxe de ton choix, qui sera pour toi comme un maître et guide dans les études de théologie. Étudie sa pensée en profondeur et suis tous les bons conseils qu’il te fournit pour progresser dans ce domaine. Cela ne veut pas dire que tu ne peux pas lire d’autres théologiens ; mais cela signifie que tu concentreras ton attention sur un théologien en particulier. Dans mon cas personnel, c’est Augustin qui a été mon maître en théologie. J’ai pu ainsi le connaître de manière plus profonde, à travers ses écrits, en lisant ses lettres, ses sermons, ses traités, sa biographie, son autobiographie et ses textes de méthodologie théologique.

Apprends les langues de la théologie

On peut trouver de nombreux textes des Pères en espagnol, et quelques-uns des scolastiques médiévaux ; mais pour lire les réformateurs et scolastiques réformés dans des éditions contemporaines, il faut maîtriser d’autres langues, comme l’anglais, le français, l’allemand et le néerlandais. Le plus facile est de miser sur l’anglais, car on trouve presque partout des cours d’anglais. Si cela ne t’est pas possible ou te coûte trop cher, tâche de l’apprendre par toi-même. Il reste certes encore beaucoup de ressources à traduire en anglais ; mais il ne fait aucun doute que quiconque maîtrise cette langue aura un meilleur accès à des ouvrages théologiques importants. Pouvoir se dispenser de traductions douteuses d’ouvrages traduits de l’anglais est un avantage supplémentaire. En plus des langues mentionnées, il serait évidemment remarquable d’apprendre l’hébreu, le grec et le latin, ou au moins d’en maîtriser les bases, afin de ne pas se laisser effrayer par le premier terme rencontré. Je veux préciser ici qu’en recommandant l’apprentissage de ces langues, je ne veux pas dire qu’il faut les apprendre en même temps, ou que tu dois toutes les apprendre pour être un jour un “vrai théologien”. Va à ton rythme, selon les dons et les occasions dont Dieu t’a fait grâce par sa providence. Si tu peux apprendre ne serait-ce qu’une seule langue (disons l’anglais), il n’y a pas de raison pour se décourager. Bien plutôt, fais tout pour la parler très bien. Quelqu’un qui se consacre à l’étude d’une langue et parvient à la maîtriser couramment a plus de mérite que quelqu’un qui est toujours en train d’apprendre plusieurs langues et finit par ne jamais les parler.

Ne te laisse pas guider par ta curiosité

La curiosité est le plus mauvais guide pour les études de théologie, car elle ne te mène au bout du compte nulle part. Voici à quoi ressemble la curiosité : tu consultes un jour ce que dit Calvin sur la fréquence de la communion, un autre tu entends quelque chose sur l’apologétique, puis tu regardes un débat sur le baptême des enfants et lis ensuite un article exposant une interprétation de l’Apocalypse. L’homme curieux, dans un laps de temps très bref, passe du coq à l’âne sans rien approfondir. Il en va de même avec la lecture de livres ; la curiosité te pousse à lire tel ou tel livre, mais à peine en es-tu au deuxième chapitre que tu le délaisses pour un autre qui t’attire davantage. Le remède à la curiosité est l’assiduité. La curiosité, c’est apprendre pour le simple fait de savoir quelque chose, tandis que l’assiduité, c’est apprendre pour croître en sagesse. L’assiduité est disciplinée et fixée sur son objectif. Elle pousse à se concentrer, pendant le temps et avec la réflexion qui sont nécessaires, sur un auteur et un thème en particulier, jusqu’à les maîtriser.

Lis et relis

La relecture fait partie à part entière de la lecture ; on pourrait dire que si l’on n’a pas relu, on n’a pas lu du tout. Au lieu de survoler un paragraphe et de passer vite au suivant, mieux vaut t’arrêter, le lire de nouveau et réfléchir à ce que tu as lu. Certainement, faire ainsi prendra plus de temps, mais à quoi sert de lire à la hâte sans avoir rien appris ? En fin de compte, c’est la lecture rapide qui te fait perdre du temps, si tu n’as rien appris du tout la première fois !

Lis des ouvrages théologiques de ton niveau

Ne lis pas des théologiens et des œuvres que tu ne peux pas digérer en ce moment. Tu n’y apprendras pas grand-chose et finiras frustré et découragé. Nous savons tous à quel niveau nous sommes, il s’agit seulement de le reconnaître. Une fois cela reconnu, cherche des théologiens et des œuvres qui soient à ton niveau, tout en te faisant aussi progresser. Au lieu de lire la Cité de Dieu d’Augustin, lis ses Confessions, ses Sermons, ses Commentaires sur les Psaumes et ses traités théologiques et moraux. Au lieu de lire Owen, Witsius, Voetius, à Brakel, Heidegger et Turretin, lis Luther, Zwingli, Bullinger, Calvin, Mélanchthon, Vermigli, Ursinus et Perkins. Lis les confessions de foi, les symboles et les catéchismes ; lis-en des commentaires, et des commentaires des livres canoniques, du Décalogue et du Notre Père. Lis des introductions systématiques à la théologie. Lis des chercheurs contemporains, qui peuvent te guider vers tous ces théologiens et vers ces documents.

Ne préjuge rien d’un grand théologien

Quand tu étudies un théologien, ne préjuge rien de lui. Ou plutôt, suppose que tu ne sais rien de lui, et questionne même ce que tu crois savoir avec certitude sur lui. Questionne tout ! Ouvre-toi complètement à ce théologien et fais-toi une opinion sur tout en fonction de ses propres mots. Procède ainsi surtout au sujet de ce que tu crois savoir et qui t’inquiète sur ce théologien. Par exemple, tu vas faire des recherches sur le baptême chez Augustin, et tu sais déjà qu’il enseigne la “régénération baptismale” (quoi que ce terme veuille dire). Demande-toi ici si Augustin croyait cela, et continue à exposer pour toi-même ce qu’il croyait, en étudiant objectivement et honnêtement Augustin lui-même. Tu découvriras ainsi qu’il ne croyait pas une telle chose.

Retourne aux sources

Quand tu entends parler dans tes lectures d’un théologien, consulte toujours les sources. Ne tiens rien pour acquis. Ne crois jamais rien simplement parce qu’un chercheur ou théologien célèbre et estimé l’a dit. Ne fais même pas confiance aux grands théologiens du passé. De temps en temps, ils font des références erronées à un passage de l’Écriture ou à une phrase d’un Père — et parfois même inventent des phrases ! Ou pire, il se pourrait à l’occasion qu’ils interprètent mal un autre auteur ! Il peut être ici très utile de lire des éditions critiques, établies par les chercheurs modernes (évite de lire des éditions douteuses sur internet). Ad fontes2ad fontesad fontes.

Sois humble

Apprends à dire que tu ne sais pas. C’est une des choses les plus difficiles, car lorsque quelqu’un te pose une question, tu souhaites lui répondre pour ne pas paraître ignorant devant cette personne, ta famille ou tes amis. En tout cas, je sais que ça m’est arrivé. En vérité, tu ne sais pas tout, et tu n’as pas réponse à tout.

Ne débats pas sur les réseaux sociaux

Nous savons d’expérience que les débats virtuels en public sont souvent inutiles. De plus, ils nous créent des ennemis, à cause de l’animosité qui s’y exprime typiquement. Fais-toi plutôt de bons amis et des frères avec qui tu pourras partager et discuter de théologie, que ce soit virtuellement ou en chair et en os. Crée des espaces pour ce faire ; que ce soit au café, à la maison, à l’église, sur un groupe WhatsApp ou en vidéoconférence.

Ne partage pas sans réflexion tes recherches théologiques sur les réseaux sociaux

Il y a une attitude infantile que l’on rencontre souvent chez l’étudiant en théologie lambda, qui est de partager et commenter tout ce qu’il est en train d’étudier et de découvrir. Je dis infantile, parce qu’elle est similaire à celle de l’enfant qui veut montrer à ses copains son nouveau jouet. Même si ton intention n’est pas de te vanter de ce que tu sais, c’est probablement le signe que tu es théologiquement immature ; car derrière un comportement compulsif, il y a toujours peu de réflexion et de profondeur. Je pense que nous avons tous fait ça lorsque nous étudions la théologie et utilisons les réseaux sociaux. En général, ce qui se passe est que nous lisons quelque chose qui nous paraît incroyable, et que nous nous précipitons d’aller le partager avec le monde entier (le monde entier doit le savoir !) À la place, prends le temps de réfléchir à ce que tu as lu, de le digérer avec soin (cela peut parfois prendre des jours voire des semaines), et partage-le ensuite. Même ainsi, je te suggère de bien réfléchir à quel endroit, sur quel réseau social tu le partageras. Il se peut qu’une story sur WhatsApp ne soit pas le meilleur endroit, car je ne crois pas que ta tante sache qui était Johannes Cocceius, ni ce qu’était la haute orthodoxie. Il en va probablement de même de ton mur Facebook : ton camarade du collège n’a guère d’intérêt à savoir ce que dit Thomas d’Aquin sur la question de savoir si le Christ a une volonté sensible en plus de sa volonté rationnelle. Je ne suis pas contre le partage de certains documents théologiques sur ces plate-formes, je veux seulement dire que nous devons être sages et discerner si ce que nous partagerons sera adapté à notre public. Partager des contenus théologiques là où nous savons qu’ils ne seront pas bien reçus peut être un indice de narcissisme. C’est-à-dire que nos réseaux deviennent notre tribune : nous donnons un monologue où nous faisons part aux autres de ce que nous savons dans le seul but de nous exprimer, ou pis encore, simplement pour discourir tout seul. Pour conclure, dans vos recherches, après la réflexion qui s’impose, partage tes découvertes là où tu sais que d’autres en bénéficieront véritablement, tout comme toi, et où il y a des gens qui sont au même niveau théologique que toi.

N’achète pas de livres compulsivement

L’achat frénétique d’ouvrages de théologie est si courant qu’il semble normal, et certains en font même l’étendard orgueilleux de leur “amour des livres et de la théologie”. Cependant, on n’aime pas un livre en l’achetant, mais en le lisant et en en profitant ; et on aime la théologie quand elle s’installe dans notre esprit et notre cœur, non pas dans une bibliothèque. En général, cet achat compulsif est lié à la curiosité déjà mentionnée, ce qui explique qu’au bout du compte, tu ne lises pas tous ces livres que tu achètes. Mon conseil est que tu achètes un livre, le lises et en achètes un autre ensuite, que tu te mettras à lire aussitôt. Ce modus operandi strict t’aidera à éviter tout achat compulsif, qui nuit à l’esprit et au portefeuille. Je comprends qu’il y ait des cas où tu veuilles acheter un livre car il sera bientôt épuisé ou est en promotion, mais ces cas devraient rester exceptionnels. Ne cherche pas comme un fou des réductions sur des livres dont tu n’as pas besoin et dont tu sais que tu ne les liras probablement jamais. Je peux aussi comprendre que tu acquières un livre pour le consulter ; mais assure-toi qu’il fasse vraiment référence. Nous nous mentons très souvent à nous-mêmes avec de telles excuses, pour continuer à alimenter notre avidité d’acheter de plus en plus de livres pour le seul plaisir de les posséder.

  1. Prends et lis.[]
  2. Aux sources[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université et étudiant de deuxième cycle en théologie à la faculté Jean Calvin, Arthur participe au blog notamment en tant que relecteur et traducteur. Il s'intéresse notamment à l'ecclésiologie et à la liturgie, ainsi qu'aux Églises d'Europe centrale et orientale, en particulier des pays baltes où il a vécu plusieurs années.

4 Commentaires

  1. Jérôme, Didier DELON

    Bonjour
    J’ai lu votre article et merci.
    Je serais fortement intéressé cependant le temps et les moyens et connaissances (mentor) n’y sont pas.

    Réponse
  2. Jérôme, Didier DELON

    Re bonjour
    Une question
    Serait il possible de savoir les bons plans pour ceux qui sont intéressés pour ce qui concerne la théologie et des groupes pour étudier. Mais aussi au niveau des lectures.

    Réponse

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