La Pologne, une bonne terre pour les missions réformées — Dariusz Bryćko
25 novembre 2020

Nous vous annoncions le mois dernier un nouveau partenariat conclu avec l’institut Tolle Lege. Cette jeune œuvre réformée se veut polyvalente et ambitieuse dans un pays où le protestantisme, qui y a pourtant laissé un héritage important, est le plus souvent méconnu. Nous voulons aujourd’hui vous présenter plus en détail ses activités.

L’institut Tolle Lege est dirigé par le pasteur Dariusz Bryćko et est installé à Varsovie depuis 2016. Il a effectué le gros de sa formation théologique aux États-Unis d’Amérique et est docteur du Calvin Theological Seminary (Michigan) ; il a enseigné la théologie et l’histoire de l’Église en Pologne et en Lituanie.

Dans ses locaux situés dans le centre de la capitale polonaise sont organisés diverses conférences et formations. Le 24 septembre dernier, par exemple, a eu lieu la présentation de la première traduction polonaise de l’Institution de la religion chrétienne de Jean Calvin.

Dariusz Bryćko (à droite sur la photographie) et les traducteurs de Calvin en polonais.

D. Bryćko a quant à lui traduit et publié l’ouvrage le plus connu du théologien américain J. G. Machen, Christianisme et libéralisme, ce qui témoigne de l’orientation fortement confessante et apologétique de son institut. Ce samedi 28 novembre, enfin, il organise (en partenariat avec l’Institut biblique de Varsovie) un colloque en ligne sur l’histoire du puritanisme (Les Puritains : médecins des âmes, théologiens de l’esprit). Mais au-delà du protestantisme français ou anglo-saxon, c’est aussi l’histoire réformée et protestante de la Pologne que l’institut se propose d’explorer et de faire découvrir.

L’année que nous traversons n’est pas facile pour la survie et le développement de cette œuvre, et pour le pasteur Bryćko personnellement. Tout soutien que vous pourrez lui apporter sera vivement apprécié.

En 2019, un journaliste de RCF a également réalisé un reportage sur Tolle Lege et le pasteur Bryćko (disponible gratuitement en ligne). Nous traduisons et publions ci-dessous un bref article de D. Bryćko (paru initialement en 2012 sur le portail Reformation 21).


Atteindre la Pologne est une tâche d’importance cruciale pour la mission, que l’on soit à l’ouest ou à l’est de l’Europe. Pourtant, les réformés ont longtemps ignoré cette réalité et négligé d’envoyer des missionnaires dans ce grand pays européen. Je veux ici plaider la cause de la Pologne et initier une discussion sur ce sujet. Sans plus attendre, voici sept arguments pour faire de la Pologne une base avancée de nos missions réformées et presbytériennes.

1. Un attachement à la chrétienté

De toute l’Union européenne, la Pologne est le pays le plus attaché à la chrétienté. Les Polonais se considèrent comme défenseurs du christianisme au moins depuis la victoire du roi Sobieski à Vienne en 1683. Contrairement à beaucoup d’autres États-nations européens, l’IVG est illégale en Pologne, et les écoles publiques enseignent la religion (catholique). Néanmoins, l’anti-cléricalisme augmente ; c’est une opportunité unique pour les Églises réformées de proposer un christianisme libéré de Rome.

2. Le triste état du protestantisme polonais

L’Église réformée polonaise historique est faible, de taille très modeste, et n’est pas apte à répondre aux besoins de la société polonaise. En outre, les protestants polonais constituent l’une des plus petites communautés en Europe ; leur nombre s’élève à moins de 100 000 dans un pays de 40 millions d’habitants. La plupart des Polonais n’ont jamais rencontré de leur vie un Polonais protestant. Une Polonaise salariée à l’université de Harvard me disait un jour que le protestantisme polonais n’existait pas. Des missions réformées conduites dans un esprit irénique pourraient renforcer la minuscule communauté réformée polonaise, en offrant des ressources théologiques utiles à tous les protestants. Pas plus tard qu’aujourd’hui, j’ai reçu un courrier électronique d’un pasteur et implanteur d’Église baptiste polonais, qui a lu Putting Amazing Back into Grace et souhaite le voir traduit et publié en Pologne. 

3. Une culture profondément confessante

Contrairement à bien des missions évangéliques, des missions réformées confessantes ne réduiraient pas à néant la haute conception de l’Église et des sacrements qui est ancrée dans la culture polonaise, façonnée par le catholicisme, mais elle la réformerait et s’en servirait pour expliquer la doctrine réformée.  

4. Une situation stratégique est–ouest et un carrefour d’idées

La situation géographique de la Pologne a son importance pour la circulation des idées d’occident en orient et d’orient en occident. Cela s’est révélé vrai à la Renaissance et l’est encore aujourd’hui. Si vous en doutez, vous n’avez qu’à lire la dédicace que fait Calvin à son commentaire de l’épître aux Hébreux, ou à vous souvenir du fait que la Pologne a été la première nation à se libérer du socialisme en 1989. Le premier État à adopter une confession de foi protestante (la confession d’Augsbourg) fut la Prusse orientale, qui était à l’époque vassale de la Couronne polonaise et fait maintenant partie de la Pologne1 Enfin, à l’époque de la Réforme, la Pologne (unie avec la Lituanie) constituait le plus grand pays d’Europe après la Russie, et s’étendait sur la Biélorussie et l’Ukraine contemporains. Une mission solide en Pologne rayonnerait aussi à l’est et à l’ouest.

5. Croissance et prospérité économiques

La Pologne a ceci de particulier dans le paysage économique européen qu’elle a connu une nette croissance, sans ralentissement ces dernières années. Cela fait de la Pologne un futur leader économique prometteur en Europe centrale. Cela donne de bonnes perspectives de stabilité financière, et peut-être même d’auto-suffisance, pour une mission réformée.

6. Une importance politique stratégique

Le poids politique de la Pologne est en augmentation ; sa situation géographique entre l’Allemagne et la Russie fait automatiquement de la Pologne la protectrice de la frontière européenne la plus sensible. On pourra remarquer que Mitt Romney avait ciblé la Pologne, le Royaume-Uni et Israël lors de sa récente tournée internationale2. Comme la Corée du Sud, la Pologne pourrait servir de base avancée pour un travail missionnaire réformé vers l’Est, eu égard à sa proximité avec l’Europe de l’Est et la Russie. L’appartenance de la Pologne à l’Union européenne et à l’espace Schengen permettent la libre circulation vers l’ouest à travers les frontières : la Pologne pourrait être le lieu idéal d’un quartier général pour les missions réformées et presbytériennes en Europe.

De plus, le regretté Karol Wojtyła (le pape Jean-Paul II) avait confié aux Polonais la réévangélisation de l’Europe occidentale — une tâche qui est en bonne voie à bien des égards, vu le nombre élevé de prêtres que la Pologne envoie dans des paroisses partout en Europe. Une mission réformée / presbytérienne pourrait utiliser à son propre avantage cette ferveur culturelle et trouver des moyens d’apporter l’Évangile aux protestants sécularisés d’Europe occidentale.

C’est à juste titre que j’ai un souci particulier de la Pologne.

Jean Calvin, lettre à Janusz Radziwiłł, 1555.

7. L’héritage réformé polonais oublié

Historiquement, la Pologne, avec la Lituanie, a un héritage réformé estimable, ayant produit et hébergé plusieurs grands théologiens (et hérétiques !) de la Réforme et de l’époque qui suivit : Mikołaj Rej, Jean de Lasco (Jan Łaski), Fausto Socin, Johannes Maccovius (Jan Makowski), Bartholomæus Keckermann et le tchèque Comenius (Jan Amos Komenský). Ainsi, l’entreprise missionnaire réformée et presbytérienne pourrait s’appuyer sur ces racines historiques et nationales, afin que que sa présence ne soit pas perçue ou traitée comme un corps étranger à la culture nationale.

Ajoutons à cela que les Églises de Pologne ont moins souffert des restrictions gouvernementales pendant la crise sanitaire de cette année que celles de bien d’autres pays d’Europe occidentale ; la pratique du culte ou l’aumônerie n’y ont jamais été interdites par exemple, même si certains règlements contraignants (quotas de fidèles) ont pu être introduits.


Illustration de couverture : illuminations au château de Małbork.

  1. Pour partie uniquement ; le cœur de la Prusse orientale constitue l’oblast’ de Kaliningrad (ex-Königsberg) au sein de la fédération de Russie, et la région de Klaipėda (ex-Memel) appartient à la Lituanie (NDT).[]
  2. Sur ce voyage de 2012, cf. cet article.[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université et étudiant de deuxième cycle en théologie à la faculté Jean Calvin, Arthur participe au blog notamment en tant que relecteur et traducteur. Il s'intéresse notamment à l'ecclésiologie et à la liturgie, ainsi qu'aux Églises d'Europe centrale et orientale, en particulier des pays baltes où il a vécu plusieurs années.

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