Le canon des Écritures selon Rufin d’Aquilée (340-410)
26 avril 2021

Nous avons déjà publié sur ce site plusieurs articles sur le canon de l’Ancien Testament. Mais puisque, récemment, on m’a posé plusieurs questions et fait parvenir plusieurs critiques sur la distinction entre canon des livres ecclésiastiques (ou canon des lectures publiques) et canon des livres inspirés, j’ai prévu de publier à nouveau sur ce sujet. Je travaille donc à un article visant à représenter fidèlement la position d’Augustin sur ce sujet, avec ses tensions et ses zones d’ombre mais aussi en dialogue avec les autres pères de son temps et la tradition ultérieure.

La thèse que j’ai proposée ailleurs, à la suite d’illustres docteurs, c’est que la plupart des Pères qui incluent les livres apocryphes (qu’ils soient aujourd’hui reconnus comme deutérocanoniques par Rome ou non1) dans leur canon ne parlent pas ici de la liste des livres inspirés mais de ce qui peut être lu publiquement dans les Églises. En préparant l’article sur Augustin, j’ai trouvé un extrait précieux pour notre discussion dans le Commentaire du symbole apostolique de Rufin d’Aquilée.

Ainsi, de l’Ancien Testament les cinq livres de Moïse ont été transmis avant tous les autres : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome ; ensuite ceux de Josué et des Juges, en même temps que celui de Ruth ; puis quatre livres : les livres des Rois, au nombre de deux pour les Hébreux, les Paralipomènes qui sont dits livres des Chroniques, les deux livres d’Esdras [Esdras et Néhémie] qu’ils comptent pour un seul, et celui d’Esther ; ceux des prophètes Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Daniel plus un livre des douze prophètes ; également le livre de Job et les Psaumes de David forment un seul livre. Les trois livres de Salomon furent transmis aux Églises : Proverbes, Ecclésiaste, Cantique des cantiques. Voilà l’ensemble des livres de l’Ancien Testament. Le Nouveau Testament comprend quatre évangiles : celui de Matthieu, de Marc, de Luc, de Jean, les Actes des apôtres qu’a composés Luc, les quatorze lettres de l’apôtre Paul, deux lettres de l’apôtre Pierre, une de Jacques, frère du Seigneur et apôtre, une de Jude, trois de Jean, l’Apocalypse de Jean. Voilà ce que les Pères ont inclus dans le canon et sur quoi ils ont voulu fonder la vérité de notre foi.

Il faut savoir également qu’il existe d’autres livres, appelés par nos ancêtres, non pas canoniques, mais ecclésiastiques, ainsi : la Sagesse, dite de Salomon, et une Sagesse dite de Sira le fils : ce livre chez les Latins est appelé du terme général d’Ecclésiastique, terme qui ne désigne pas l’auteur du livre, mais le genre de l’écrit. Du même ordre les livres de Tobie, de Judith et les livres des Macchabées. Dans le Nouveau Testament, il y a le livre dit du Pasteur ou d’Hermas, celui qui est appelé les Deux Voies, et le Jugement selon Pierre. On a voulu que tous ceux-là soient lus dans les Églises, sans pourtant établir sur eux l’autorité de la foi.

On a nommé apocryphes toutes les autres écritures dont on n’a pas voulu qu’elles soient lues à l’Église. Il nous a paru opportun d’indiquer ici cette tradition des Pères—comme je l’ai dit — pour l’instruction de ceux qui ont charge des premiers fondements de la foi, pour qu’ils sachent à quelles sources il leur faut remplir les coupes de la parole de Dieu.

Rufin d’Aquilée, Commentaire du symbole apostolique, §§ 35-36 (37-38 dans d’autres éditions) cité dans Rufin et Fortunat, Deux commentaires du Credo des Apôtres, Paris : Migne / Brepols, 1997.

Rufin nous propose donc une classification en trois niveaux :

  1. Les livres inspirés, qui sont ceux du canon des Juifs et des protestants2.
  2. Les livres ecclésiastiques, qui peuvent être lus publiquement qui comprennent certains deutérocanoniques et certains écrits des premiers chrétiens.
  3. Les apocryphes, compris dans son sens strict de livres pseudépigraphes ou hérétiques, qu’on ne doit pas lire dans les Églises.

Cette division est très proche, si ce n’est identique, à celle que les docteurs réformés ont proposée pour comprendre les Pères : il existe bien un canon des lectures publiques distinct du canon des écrits inspirés. L’inclusion d’écrits des Pères apostoliques confirme encore la lecture que Turretin fait des Pères, puisqu’il affirme que des écrits comme les récits de martyrs font aussi partie du canon des lectures publiques selon plusieurs conciles anciens.

Ce texte est d’une importance particulière en raison de son antiquité et du fait que Rufin prétend avoir reçu cela “des Pères”, de ses “ancêtres” ou prédécesseurs. Autrement dit, il n’innove pas ici mais transmet une tradition.

Une dernière remarque avant de retourner à la préparation de l’article au sujet de saint Augustin. Rufin considère que les écrits inspirés sont ceux (1) desquels nous tirons les preuves de ce que nous croyons (“fonder la vérité de notre foi”), (2) qui sont invoqués dans les controverses doctrinales3 et (3) auxquels doivent puiser les catéchumènes pour connaître la parole de Dieu. C’est cette méthodologie qu’il applique tout au long de son commentaire, ce que l’on remarque lorsqu’il doit commenter la phrase affirmant que Jésus est descendu aux enfers, qui se trouve dans la version du credo que Rufin utilisait mais qui était à l’époque absente du credo tel que lu dans les autres Églises, qu’elles soient latines ou orientales :

Mais il faut savoir que la clause “Il est descendu aux enfers” n’est pas ajoutée dans le credo de l’Église romaine, ni dans celui des Églises orientales. Elle semble cependant être sous-entendue lorsqu’il est dit qu’il a été enseveli. Mais dans l’amour et le zèle pour les divines Écritures qui vous habitent, vous me dites, et je n’en doute pas, ces choses devraient être prouvées par des témoignages plus évidents des divines Écritures. Car plus les choses que l’on veut croire sont importantes, plus elles ont besoin d’un témoignage sûr et indubitable. Cela est exact. Mais nous, qui nous adressons à ceux qui connaissent la loi, nous avons laissé inaperçue, par souci de concision, toute une forêt de témoignages. Mais si cela est nécessaire, citons-en quelques-uns parmi beaucoup d’autres, sachant, comme nous le faisons, que pour ceux qui connaissent les Écritures, une mer très vaste de témoignages est ouverte.

Rufin d’Aquilée, Commentaire du Symbole apostolique, § 184.

Cet article peut vous intéresser : Jean Damascène sur le canon.

Illustration en couverture : Vincent Van Gogh, Nature morte avec une Bible, huile sur toile, 1885.


  1. Je pense notamment à 3 Esdras.[]
  2. Il est toutefois possible que Baruch soit inclus avec Jérémie, puisque les deux livres font un dans la Septante.[]
  3. La traduction anglaise rend cela plus explicite.[]
  4. Traduction personnelle depuis l’anglais.[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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