L’empereur Constantin est une des figures les plus blรขmรฉes et maudites de l’histoire chrรฉtienne, une de celles que l’on adore dรฉtester. On lui prรชte d’avoir jouรฉ au calife Uthman avec la Bible, d’avoir choisi le christianisme pour des raisons purement politiques, d’avoir corrompu l’รglise, d’รชtre un faux chrรฉtien, etc. Dans cette sรฉrie d’articles, je vais synthรฉtiser diffรฉrents chapitres du livre de Peter J. Leithart Defending Constantine qui dissipe la plupart de ces malentendus et s’efforce de rรฉtablir une juste image de notre frรจre Flavius Valerius Aurelius Constantinus, fils de Constance Chlore et notre sลur Hรฉlรจne. Pour cet article, commenรงons par la question la plus couranteย : celle de la sincรฉritรฉ de la conversion de Constantin.
Vous pouvez dรฉjร consulter le premier article de cette sรฉrie : La conversion sincรจre de Constantin.

En quoi consiste exactement la politique religieuse de Constantin ร l’รฉgard des paรฏens ? Tout d’abord, commenรงons par prรฉciser : Constantin n’a pas fait du christianisme une religion d’รtat. Il a simplement accordรฉ au christianisme un statut lรฉgal et a accordรฉ des privilรจges ร l’รglise qui รฉtaient comparables, voire supรฉrieurs, ร ce que les empereurs prรฉcรฉdents accordaient aux temples paรฏens.
Il y avait une grande diversitรฉ d’opinions des chrรฉtiens de l’รฉpoque sur le sujet, depuis des quiรฉtistes jusqu’aux revanchards. Lactance, ami de Constantin et prรฉcepteur de ses enfants, dรฉfendra une forme de tolรฉrance religieuse, sur la base de la nature volontaire de la religion (De Ira Dei). C’est ce que va suivre Constantin : il tolรจre tout ร fait le paganisme dans les lois, mais l’attaque dans ses รฉcrits. Cela satisfait les paรฏens, qui certes sont humiliรฉs, mais au moins gardent l’essentiel, et satisfait aussi les chrรฉtiens revanchards, voyant que mรชme si l’empereur ne cherche pas ร exterminer les paรฏens, il prend au moins la chose ร cลur. Constantin dรฉfend donc une rรฉelle libertรฉ religieuse, mais non une neutralitรฉ religieuse. Constantin applique la libertรฉ sans la laรฏcitรฉ. Constantin affiche son christianisme, il construit des basiliques de partout.
Qu’est-ce que le christianisme de Constantin a changรฉ dans sa lรฉgislation ?
Eusรจbe raconte (De la vie de Constantin 2.45) qu’en 324 Constantin a interdit les statues et l’art divinatoire. En rรฉalitรฉ, c’est un peu plus compliquรฉ que รงa : il y a bien un รฉdit impรฉrial interdisant ces choses-lร . Mais on aurait tort d’imaginer que c’est un document purement lรฉgal. Le fait que les codes romains ultรฉrieurs ont extrait les passages purement lรฉgaux des รฉdits, en rejetant les 95 % restants, faussent notre vision sur ce point d’ailleurs. En rรฉalitรฉ, un รฉdit est surtout une exhortation morale adressรฉe aux gouverneurs : 95 % de morale et 5 % de lois. Cependant, les arguments et la rhรฉtorique de cette exhortation sont trรจs ouvertement anti-paรฏens, et crรฉent une atmosphรจre anti-paรฏenne dans tout l’empire, aidant fortement les conversions au christianisme.
Tolรฉrance des hรฉrรฉtiques
Il en va de mรชme pour les hรฉrรฉtiques : la rhรฉtorique est dure et fรฉroce, mais la rรฉalitรฉ plus lรฉgรจre. Il crรฉe surtout une atmosphรจre hostile aux hรฉrรฉtiques. Il n’y a que pour les donatistes oรน Constantin va aller jusqu’ร la persรฉcution, avec regrets.
Les donatistes sont un groupe dissident de l’รglise, qui dรฉfendent l’exclusion dรฉfinitive des pasteurs et chrรฉtiens ayant cรฉdรฉ sous la persรฉcution et livrรฉ (tradere) les รcritures des รglises entre les mains des magistrats lorsqu’ils l’exigeaient. Ils les traitaient du nom de traditores, ce qui a donnรฉ le mot ยซ traรฎtre ยป en franรงais, et affirmaient qu’il n’y avait pas de pardon pour les pasteurs et fidรจles ayant cรฉdรฉ ร la persรฉcution. C’est un dรฉbat trรจs vicieux et violent qui a durรฉ une bonne partie du IVe siรจcle.
Constantin est sollicitรฉ par les donatistes dรจs le pont Milvius en 312 et il intervient dans la querelle des donatistes lors du concile dโArles en 314. Il nโintervient pas directement dans le concile, se contentant de le convoquer. Il nโapplique pas non plus les sanctions prises ร ce concile. En consรฉquence, les donatistes repartent ร la charge, augmentant dโun cran les tensions au passage. ร cause de lโinaction de Constantin, la situation a dรฉgรฉnรฉrรฉ en รฉmeute ร Carthage en 317, amenant toute une รglise donatiste ร รชtre brรปlรฉe vive. Il dรฉcide donc de prendre en main lui-mรชme lโapplication des sanctions plutรดt que laisser les tensions monter, mais il en vient ร ressembler ร Dioclรฉtien en persรฉcutant des chrรฉtiens. Des schismatiques, certes, mais des chrรฉtiens quand mรชme. Il y renonce deux ans plus tard, en disant que cโest ร Dieu de le faire. Lors de la querelle arienne, il prรฉfรฉrera dรฉposer et exiler les รฉvรชques trop excitรฉs des deux camps, plutรดt que de risquer encore de tuer des chrรฉtiens.
Tolรฉrance des juifs
On a beaucoup accusรฉ Constantin d’antisรฉmitisme, voire d’avoir inventรฉ l’antisรฉmitisme chrรฉtien. Mais cela ne tient pas car :
- L’opposition thรฉologique entre juifs et chrรฉtiens remonte au Nouveau Testament.
- L’opposition politique, et lรฉgale, romaine รฉtait pire avant Constantin. La plupart des lois opprimant les juifs datent d’avant Constantin.
- La thรฉorie du remplacement d’Eusรจbe prรฉcรจde l’avรจnement de Constantin.
En vrai, il dรฉfend certaines coutumes juives et il est le premier empereur romain ร autoriser des pรฉlerinages juifs ร Jรฉrusalem depuis sa destruction en 70. Cela ne fait pas de lui un ยซ ami d’Israรซl ยป, loin de lร , mais il n’est pas particuliรจrement antisรฉmite, contrairement ร ce qu’on lui reproche.
Tolรฉrance ou concorde ?
Elizabeth Digeser utilise une distinction mise en lumiรจre par Mario Turchetti 1 : la distinction entre laisser-faire, tolรฉrance, et concorde.
- Le laisser faire est une simple attitude pragmatique, qui consiste ร laisser un groupe religieux tranquille sans s’y intรฉresser, sauf quand on dรฉcide d’appliquer les textes de lois. C’est la politique romaine jusqu’ร Constantin. Cette forme de tolรฉrance peut se changer en persรฉcution ร tout moment.
- Dans un rรฉgime de tolรฉrance, on s’interdit volontairement de persรฉcuter, tout en dรฉsapprouvant la minoritรฉ religieuse. ยซ La tolรฉrance est ยซย la dรฉsapprobation ou le dรฉsaccord couplรฉ avec un refus d’agir contre ceux qui tiennent ces positions rejetรฉes, ร cause d’un principe morale ou politique. ยป – Leithart Peter J, Defending Constantine: The Twilight of an Empire and the Dawn of Christendom., Westmont : InterVarsity Press, 2010. p.139
- Dans un rรฉgime de concorde, on s’interdit de persรฉcuter, en vue d’obtenir l’unitรฉ religieuse de la communautรฉ. Il y a donc des efforts lรฉgaux qui sont fait pour faciliter les conversions, sans attaquer directement la libertรฉ religieuse du groupe.
Au dรฉbut de son rรจgne, Constantin pratique la tolรฉrance, mais ร la fin il va vers la recherche de la concorde.
Libertรฉ chrรฉtienNE, Tyrannie lockรฉenne
Peter Leithart considรจre cette attitude comme meilleure que notre modรจle actuelle de tolรฉrance religieuse, qui vient de Locke :
- La tolรฉrance lockรฉenne requiert une sรฉparation entre vie publique et vie privรฉe qui n’existe pas en rรฉalitรฉ.
- Locke dรฉfend un christianisme dรฉ-judaรฏsรฉ, dรฉbarassรฉ de ses รฉlรฉments trop collectifs et politiques.
- Il donne tout pouvoir religieux au magistrat, sans frein particulier : Locke prรฉsuppose sans doute que les valeurs chrรฉtiennes resteront, mรชme dans un monde sรฉculier.
- La principale tรขche du magistrat devient non pas la dรฉfense de l’รglise ou de l’orthodoxie, mais de supprimer tous les zรฉlรฉs. Il doit en fin de compte empรชcher les religions de grossir, voire les supprimer si elles prennent trop de place. C’est incompatible avec l’รvangile.
Contre cette tyrannie lockรฉenne, Constantin a le mรฉrite d’avoir une politique plus honnรชte et ouverte, surtout quand on considรจre que la neutralitรฉ religieuse est un mythe.
Conclusion
Cependant, cette politique a connu trois faiblesses :
- Elle n’a pas durรฉ dans le temps. Quelques gรฉnรฉrations plus tard, il y avait des pogroms de chrรฉtiens contre les paรฏens et les juifs.
- L’afflux de convertis a singuliรจrement compliquรฉ la tรขche pastorale des รฉvรชques et a crรฉรฉ des troubles de corruption liรฉe au nouveau pouvoir des chrรฉtiens.
- L’unitรฉ chrรฉtienne รฉtait un grand dรฉfi ร surmonter.
Tout compte fait, la politique religieuse de Constantin peut inspirer la doctrine chrรฉtienne actuelle sur la tolรฉrance religieuse. Il y a d’autres choix que la laรฏcitรฉ ou l’intolรฉrance mรฉdiรฉvale. Si demain un dirigeant chrรฉtien devait diriger une France constituรฉe ร 90 % de non-chrรฉtiens, il a un modรจle intรฉressant ร mรฉditer.
Image d’illustration : La bataille du Pont Milvius, Gulio Romano
- Mario Turchettti, โReligious Concord and Political Toleration in Sixteenth- and Seventeenth-Century France,โ Sixteenth Century Journal 22, no. 1 (1991).[↩]





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