Brève histoire de la genèse de la tradition réformée
4 décembre 2021

J’ai eu à cœur de résumer une lecture récente : Christ’s Churches Purely Reformed de Philipp Benedict, que je recommande fortement.. C’est une somme académique qui raconte l’histoire « sur le terrain » de la Réforme. Je vais dans une série de prochains articles synthétiser le contenu de ce livre en « histoires très rapide » de la taille d’un article de blog, afin de vous partager les richesses de ce livre, et de l’histoire de nos pères.


Andreas Karlstadt, le réformé luthérien

Au départ, la Réforme est à la base une réaction interne à l’Église médiévale, laquelle est plus diverse qu’on ne le croit quant aux modèles de piété. Certains synodes locaux médiévaux préconisaient des catéchismes par exemple, même en Espagne. Dans une atmosphère prête à exploser, les quatre-vingt-quinze thèses de Luther déclenchent une série d’évènements qui cristallisent et précipitent la formation des confessions protestantes.

Il y a une mutation des critiques contre les abus du clergé vers un anticléricalisme plus complet, qui attaque plus largement les modèles de liturgie et de piété admis jusqu’ici : on traite de « nécrophages » [Totenfresser] les vendeurs d’indulgences, on brise des icônes et des statues. L’appel aux Écritures augmente aussi le pouvoir du clergé local : en effet, l’appel aux Écritures est en fin de compte un appel à l’autorité de son interprète le plus proche.

Pourquoi la tradition réformée est-elle née en Suisse plus particulièrement ? Philipp Benedict part de la thèse de Moeller dans Imperial Cities and the Reformation :

  1. Parce que la Suisse participe à la tradition intellectuelle humaniste d’Allemagne, avec son idée de retour aux sources et son intérêt pour la Bible.
  2. Parce que les traditions politiques suisses sont centrées autour des villes dont le gouvernement a l’habitude de prendre soin des affaires morales des citoyens. De fait, les premiers réformateurs étaient des humanistes avant d’être des hommes religieux, et c’est dans des territoires gouvernés par des cités-États que s’est implantée la Réforme. Mais cela dépend aussi du degré d’oligarchie des cités, et surtout de leur dépendance politique à un prince : en Allemagne, l’influence de Luther est énorme (à cause de son charisme), mais Luther dépend des princes pour ses options théologiques [il en vient même à ouvrir la possibilité de la polygamie pour ne pas fâcher un protecteur] par conséquent, le luthéranisme est plus limité dans ses options, alors que l’espace suisse est plus libre d’adopter ce que « les gens » veulent.

Benedict aborde ensuite l’origine de la division entre luthériens et réformés, cristallisée à Wittemberg en 1522. En préambule de cette division, il y a la séparation entre Luther et Andreas Karlstadt. Lorsque Luther fut enlevé et mis à l’abri par l’électeur de Saxe, l’œuvre « sur le terrain » fut continuée par Philipp Mélanchthon et Andreas Karlstadt, ancien collègue de faculté de Luther. Ils initient quelques modifications liturgiques autour de la cène : passage du latin à l’allemand, distribution des deux espèces. Ces mouvements commencent déjà à braquer en dehors de Wittemberg, où l’on commence à condamner les innovations religieuses. Alors que la situation est délicate et dangereuse, Karlstadt décide tout seul d’aller plus loin encore dans la réforme liturgique, en supprimant les images et publiant des traités appelant à une réforme liturgique plus radicale. Luther revient alors dans la vie publique, et s’aligne avec Mélanchthon pour dire que la liturgie n’est pas un sujet si important pour qu’on prenne des lois à son sujet, quitte à annuler les quelques lois d’inspiration réformée1 qui avaient été passées. Alors que Karlstadt préparait une autre défense de sa réforme liturgique, Luther attaque et obtient la censure de ce livre, ainsi que le renvoi de Karlstadt vers une paroisse rurale. Karlstadt se tient coi pendant deux ans, où il essaie une réforme radicale de la liturgie, puis publie un tract où il attaque la présence réelle et le baptême des enfants. Il est banni de Saxe. Cet épisode enseigne trois choses :

  1. Les idées radicales « étaient dans l’air » de partout, et n’attendaient qu’un contexte favorable pour s’enraciner.
  2. Cette querelle fut l’occasion de cristalliser la liturgie luthérienne, et son caractère « semi-papiste ».
  3. Le rejet de Karlstadt par Luther prédispose ce dernier à rejeter les propositions réformées. Considérant que tous ses ennemis étaient des agents de Satan aux yeux de Luther, Karlstadt est devenu un faux frère, et ceux qui défendent ses idées sont des démoniaques, avant même qu’ils n’aient ouvert la bouche.
Andreas Karlstadt, collègue de Luther, partisan d’une réforme liturgique plus aboutie.

Zwingli à Zurich

Il est temps de parler de l’émergence de l’Église évangélique à Zurich. A Zurich, comme on l’a déjà dit, le gouvernement avait fermement en main la vie religieuse et morale de ses concitoyens, et considérait comme son devoir de promouvoir une vie conforme à la volonté de Dieu. Huldrych Zwingli est né en 1484 d’un Ammann de village. Ainsi, il a probablement été prédisposé à considérer le bras politique comme un outil de promotion de l’Évangile, et une intégration de l’Évangile dans la vie publique dès le départ. À la fin de ses études de théologie, il tombe dans l’orbite humaniste d’Érasme. C’est probablement de façon graduelle qu’il en est venu à une compréhension évangélique du salut. En tout cas, dès 1519 il prend son poste à Zurich, il attaque la liturgie et les pratiques de piété supersititieuses. Il organise toutes sortes de contestations des lois ecclésiales qui amènent l’evêque local à demander aux autorités de Zurich de déposer Zwingli en 1522. Celles-ci gagnèrent du temps en refusant le motif de suspension après des disputes publiques.

Hyldrich Zwingli, pasteur à Zurich

De 1524 à 1525, le gouvernement de Zurich met en place de nouvelles lois religieuses, en suivant l’inspiration de Zwingli et ses disciples.

  1. Refus des images en Église.
  2. Saisie des monastères : les revenus servent à une réforme de la charité, où l’on cherche à remplacer la charité privée et abusive du Moyen Âge par quelque chose de plus institutionnel.
  3. La messe est abolie en faveur d’un service évangélique. On réforme vers la simplicité liturgique.
  4. Prise en charge des écoles locales. On met en place la Prophezei, des études bibliques publiques, où Bullinger fait ses premières armes d’enseignant.
  5. Rejet du tribunal épiscopal : Zurich met en place un tribunal purement civil, l’Ehegericht sur le même périmètre religieux et moral.
  6. Suppressions de nombreuses fêtes religieuses.
  7. Établissement de synodes deux fois par an, contre l’usage médiéval des synodes diocésains assemblés quand on voulait.

Premières controverses eucharistiques

Zwingli n’est pas le seul à interpréter « Ceci est mon corps » de façon large : dès le début, c’était aussi le cas de Cornelis Hoen et de Johannes Œcolampade, patrologue réputé. Luther ouvre les hostilités en 1524 avec son livre Contre les célestes prophètes en matière d’images et de sacrements, écrit contre Karlstadt. Strasbourg essaie de calmer le jeu et unir le camp protestant, et organise le colloque de Marbourg en 1529 qui rassemble Luther et Zwingli. Hélas, le colloque n’aboutit à rien, et c’est la division définitive entre réformés et luthériens sur le sujet de l’eucharistie.

Expansion de la réforme et union politique évangélique

Ces controverses eucharistiques ne freinent pas l’expansion du réseau réformé. Zwingli développe son réseau en Suisse et en Allemagne.

  • En 1528, Saint-Gall passe à la Réforme ainsi que Berne, ce qui ouvre les portes de la francophonie (puisque Lausanne fait partie du territoire de Berne).
  • 1529, Bâle et Mulhouse, Schaffhouse passent à la réforme zurichoise, ainsi que plusieurs paroisses en Suisse alémanique.

Mais une opposition se monte de la part des cantons ruraux : Uri, Schwyz, Unterwald, Zug. En 1524 s’y rajoute Lucerne, dont l’économie repose sur le mercenariat au service de Rome. En 1527, Fribourg est le premier État d’Europe à exiger de ses citoyens un serment de loyauté à Rome. En réaction à cette alliance catholique suisse, Zwingli demande une alliance protestante.

Au sud de l’Allemagne, il y a un conflit idéologique entre les zwingliens et les luthériens : les zwingliens ont l’avantage parce qu’ils sont plus cohérents et plus « purs ». Au début de la décennie 1530, le sud de l’Allemagne semble prêt à basculer dans la réforme zwinglienne plutôt que luthérienne. Mais les choses changent brutalement en 1530 et 1531 :
1. La ligue de Smalkalde2 se forme autour de la confession d’Augsburg, ce qui laisse les réformés à la porte.
2. Luther élabore une théorie de la résistance basée sur le droit de résistance du magistrat inférieur. Elle donne un fondement théologique à cette alliance, chose que les réformés n’ont pas encore, et ils sont donc moins audibles alors que les princes protestants se préparent au conflit contre l’Empereur.
3. La stratégie de Zwingli tourne à la catastrophe : à force de pousser sa réforme par tous moyens politiques et diplomatiques, il déclenche les guerres de Kappel où il meurt sur le champ de bataille. Œcolampade meurt par ailleurs quelques mois plus tard.

Autrement dit, au moment où les luthériens se soudent, les réformés sont en flottement :

  • Ils n’ont plus de figures dirigeantes comme Zwingli et Œcelampade.
  • Zurich perd le droit de faire alliance en dehors de la Suisse, ce qui revient à perdre l’Allemagne du Sud pour la réforme.
  • Le gouvernement de Zurich devient frileux et diminue le pouvoir du clergé pour ne plus avoir d’autre Kappel.
  • Une partie de la Suisse est définitivement fermée à la réforme évangélique.

C’est la fin de la première génération réformée.

La deuxième génération

Nous allons parler de trois figures qui sont les figures principales de la deuxième génération:

  1. Heinrich Bullinger, qui succède à Zwingli à Zürich.
  2. Jan Łaski qui va organiser les Églises de réfugiés français et néerlandais en Frise orientale, et sera le fondateur du modèle presbytérien.
  3. Jean Calvin, pasteur et organisateur de l’Église de Genève.

À eux trois, ils vont réorganiser l’Église réformée pour faire une grande avancée dans les années 1560. Il est très important de comprendre que Calvin n’est ni la seule figure, ni la plus importante du camp réformé de son époque :

  • Bullinger est le plus influent sur ses contemporains ; les Décades sont presque autant diffusées que L’Institution Chrétienne à l’époque. Ses lettres font de lui la figure de référence chez les réformés en dehors de la Suisse. Les précisianistes anglais,précurseurs des puritains, feront appel à lui par exemple3 ;
  • Il y a aussi Pierre Martyr Vermigli qui se distingue par ses Lieux communs ;
  • Wolfgang Musculus se fait connaître par ses commentaires bibliques.

Bullinger et la Suisse alémanique

  • Heinrich Bullinger est né en 1504 à Aargau ; il est le cinquième et dernier fils d’un prêtre. Oui, l’évêque local était tolérant sur le concubinage des prêtres.
  • Il étudie à Cologne en 1519 : il décide notamment de se déterminer sur les propositions de Luther ; il fait une lecture croisée de Pierre Lombard, le théologien de référence du Moyen Âge, très influent, les pères cités par Lombard et la Bible. En fin de compte, il détermine que c’est Luther qui est le plus conforme à l’original et passe dans le camp des protestants.
  • À Bremgarten en 1522, il enseigne à l’école du cloître de Kappel (à une audience de moines) selon le mode de la prédication textuelle suivie, ce qui n’est pas l’usage de l’époque. Ces études sont ouvertes à tous.
  • Il effectue un séjour à Zurich en 1527 pour étudier davantage les langues anciennes, découvre la Prophezei et est remarqué par les autorités zurichoises.
  • Il devient officiellement pasteur réformé à Kappel en 1528.
  • En 1529, le père de Bullinger est exclu de son Église lorsqu’il annonce son passage au protestantisme. Lors des auditions, le fils Bullinger casse la baraque. Littéralement. Plusieurs candidats furent invités à prêcher des sermons d’essai en vue du recrutement. Le jeune Bullinger en faisait partie, et son audience en était à tout casser littéralement — son sermon était si puissant que les bremgartois ont retiré les images de leur Église et les ont brûlées. Il obtint le poste4.
  • En 1531, à 27 ans, Bullinger est recruté à Zurich. Il restera en poste jusqu’à sa mort en 1575. Il défend la discipline zurichoise qui est administrée par un tribunal purement civil, l’Ehegericht, et il est recruté à condition que ses conseils et critiques politiques restent privés, contrairement au temps de Zwingli où les intrusions étaient plus ouvertes.

En dehors de cela, il se passe les choses suivantes autour de Zurich :

  • En 1536, on tente d’unir protestants luthériens et réformés. C’est Strasbourg (Bucer et Calvin) qui est à la manoeuvre, et Bucer a de grands espoirs à ce sujet. Luther a fait savoir qu’il était d’accord avec la concorde de Wittemberg, mais Bullinger est circonspect et hésitant sur le langage de l’eucharistie.
  • En 1541, Luther sabote lui-même cet effort en publiant la Brève confession sur le Saint-Sacrement où il incendie tout le parti de Zurich. La concorde avorte.
  • En 1546-1547, les luthériens sont défaits à Mühlberg, ce qui les rend moins attractifs. Berne s’éloigne de toute façon de l’Allemagne, et affirme davantage sa spécificité réformée.
  • En 1549 est signé le Consensus Tigurinus (du nom latin de Zurich), union confessionnelle entre Genève, Berne et Zurich, qui scelle l’union entre Bullinger et Calvin.
  • En 1566, la Confession de foi helvétique postérieure, à partir de la confession personnelle de Bullinger en 1561, est adoptée. C’est un succès international.

Bullinger est énormément diffusé : là où Zwingli a connu au mieux six éditions d’un seul livre, il y a en tout 401 éditions des livres de Bullinger. Ses principales œuvres sont :

  • De l’origine des erreurs (1528) : ce livre est à la base de tous les sentiments de rejet des innovations liturgiques que l’on trouve chez les réformés.
  • Décades (1549-1551) : cinquante sermons de Bullinger. Il devient le petit manuel de la religion réformée et un recueil de prédications pour les pasteurs mal assurés. Elles sont imprimées jusqu’au XVIIe siècle en Hollande.
  • Somme de la Religion Chrétienne (1556) : ce sont les Décades en format plus systématique.

La sacramentologie de Bullinger reprend celle de Zwingli, mais il accepte qu’il y a une vraie communion à Christ lors de la Cène. Il est l’introducteur du concept d’alliance en théologie ; il affirme qu’il n’y a qu’une seule alliance de grâce dans un livre publié en 1534.

D’autres Zurichois sont passés à la postérité :

  • Pelikan, hébraïste et commentateur biblique.
  • Bibliander, premier traducteur du Coran en latin.
  • Vermigli, qui y finit sa vie.

La grande œuvre de Bullinger est son réseau et sa correspondance : on a gardé près de 15 mille lettres de lui ! C’est près de trois fois plus de lettres que Calvin ou Luther. Il est le réformateur de référence pour les Églises des Grisons, d’Angleterre, de Hongrie et de Pologne.

Courants réformés dans l’Empire

Pendant que la Réforme se répand en Angleterre et en Pologne, elle recule en Allemagne :

  1. Luther s’en prend violemment à la sacramentologie zwinglienne.
  2. La ligue de Smalkalde exige de rejeter la sacramentologie zwinglienne. Après la mort de Zwingli, Luther a lâché tous les freins, traitant les sacramentariens d’ennemis plus dangereux que les catholiques. Par conséquent, il est impossible pour un prince protestant d’avoir un soutien politique sans confesser le luthéranisme.
  3. Les guerres smalkaldiques ont un résultat qui n’est pas favorable aux réformés : après 1547, les protestants doivent admettre une liturgie déjà difficilement supportable pour les luthériens, mais impossible pour les réformés. Après la deuxième guerre de Smalkalde (1552-1555), l’Empereur accorde une tolérance aux princes protestants… qui confessent Augsburg. Les autres non.

Cependant, la Réforme ne disparaît pas de l’empire : la Frise orientale, qui a pour capitale Emden, futur lieu d’Althusius, reste réformée grâce à son isolement géographique. D’ailleurs il y a beaucoup d’individus à l’intérieur de l’Empire qui restent attirés par la pureté réformée plutôt que l’orthodoxie luthérienne. En Frise orientale, il y a même des développements intéressants lorsque la comtesse Anna von Oldenburg assume une régence en 1542 et nomme Jan Łaski5 surintendant des Églises de Emden. Présentons-le rapidement :

  • Il naît en 1499 à Łask en Pologne, et est issu de la petite noblesse polonaise.
  • Il est ordonné à 22 ans après des études humanistes (il a été élève de Pelikan). Il a visité Zurich, Bâle et il est convaincu par la cause protestante lors d’un débat entre Œcolampade et Érasme en 1525.
  • Suite à la bataille de Mohács en 1526, défaite écrasante de la Hongrie qui mène à la partition entre Ottomans et Habsbourg, la famille Łaski soutient le mauvais prétendant, car c’est la famille Habsbourg qui gagne le territoire. Jan Łaski ne pourra donc pas devenir évêque comme prévu. Il se rapproche de ses anciens amis occidentaux, faisant deux voyages.
  • À Louvain en 1540, il se marie, ce qui constitue son coming-out réformé. Il doit fuir à Emden.
  • En 1542, il y devient surintendant, une sorte d’évêque pour les réformés.

C’est le plus érasmien des réformateurs. Il n’est pas très bon dogmaticien, mais il est excellent en organisation. C’est lui l’inventeur du consistoire soit un organe de gouvernance composé à moitié de pasteurs et à moitié d’anciens, laïcs, avec pouvoir de discipline. Il invente aussi le principe du colloque ou cœtus, un petit synode hebdomadaire des pasteurs locaux. Cela donne à l’Église réformée locale plus de cohérence, nécessaire pour résister aux anabaptistes locaux et pressions luthériennes à l’extérieur. À terme, cela permettra à Emden de devenir un centre de rayonnement réformé et non anabaptiste, alors que la ville contient pourtant de nombreux réfugiés anabaptistes.

  • Pendant l’intérim d’Augsbourg (1548-1553), la comtesse Anna négocie un compromis un peu dilué pour garder son autonomie. Łaski rejette le compromis et s’exile à Londres, où Édouard VI le nomme surintendant des Églises de réfugiés français et néerlandais.
  • En 1555, il publie son œuvre principale, Formulaire complet du ministère ecclésiastique établi dans l’Église des étrangers de Londres. C’est le premier recueil liturgique complet et utilisable dans le camp réformé.

L’ordre défendu par Łaski est un peu différent de celui de Genève : il y met davantage l’accent sur la discipline, considère le magistrat comme un office aussi chrétien et ordonné par Dieu que pasteur et ancien, ainsi que le poste de surintendant. Il introduit aussi une procédure de vote pour le choix des pasteurs : l’assemblée choisit à bulletin secret ceux qu’elle estime les plus qualifiés, le consistoire choisit parmi les mieux élus.

Parallèlement, Emden devient un centre de rayonnement de la Réforme : elle abrite toute sortes de réfugiés pour raisons religieuses, dont une bonne population d’imprimeurs réformés, qui publient 230 livres protestants de tous types entre 1554 et 1569. Emden devint l’Église-mère de l’Église des Pays Bas. De manière générale, ces Églises de réfugiés, où qu’elles soient, ont servi d’incubateurs à la prochaine vague d’avancée de la Réforme.

Par ailleurs, l’isolement qui a marqué la position réformée à partir de 1530 se rompt à partir de 1540, lorsque Mélanchthon modifie l’article sur la Sainte-Cène qui déclenche la querelle entre philippistes (minoritaires) et gnésio-luthériens. Une partie des luthériens allemands sont à nouveau ouverts à un dialogue avec les réformés. Par leur diplomatie et leur réseau énorme, Bullinger et Łaski ont assuré le lancement achevé de l’Église Réformée. Selon Benedict, Calvin ne fait que perfectionner une œuvre déjà accomplie par eux.

Jean Calvin

Pasteur de Genève à partir de 1526, Calvin a un héritage plus formidable que ses collègues déjà mentionnés : la réforme morale de Genève surpasse celle de Emden et il y a deux fois plus d’imprimeries, son académie est trois fois plus grande que celle de Zürich, il intervient plus souvent dans les questions internationales que Bullinger.

L’expansion de la Réforme dans la Suisse romande

Le protestantisme est présent à Genève dès 1533 par l’oeuvre de Guillaume Farel. En même temps, la ville a entamé un processus récent d’autonomie, se libérant de la tutelle des ducs de Savoie en 1526 par un pacte d’alliance (combourgeoisie) avec Berne et Fribourg. Entre 1533 et 1536, c’est une situation tendue entre protestants et catholiques, où les protestants provoquent les catholiques, et les catholiques agressent les protestants. En 1535, une dispute entre le tandem de Farel et Pierre Viret et deux adversaires romains ne convainc pas le conseil municipal. Ce sont des émeutes iconoclastes qui gagnent la cité à la Réforme, et les troupes de Berne dispersent le siège initié par le duc de Savoie et l’évêque de Genève.

Guillaume Farel

C’est dans le contexte des premières lois de réforme morale selon le mode suisse, en 1536 que Farel apprend qu’un jeune théologien français nommé Jean Calvin passe par là pour aller à Strabourg. Farel l’embarque dans l’aventure genevoise par la menace d’une malédiction.

Calvin le théologien

Calvin a 27 ans en 1536, et il a déjà publié la première édition de L’Institution chrétienne qui contient le noyau de sa théologie. Jean Calvin est le fils d’un fonctionnaire ecclésiastique de Noyon en Picardie. Il a reçu une bonne éducation en droit terminée en 1531. Ses études supérieures ont assuré qu’il serait l’expert juridique du gouvernement de Genève, et lui ont appris des habitudes exégétiques très littérales qui feront le succès de ses commentaires bibliques, mais elles n’ont pas eu de marques prouvées sur sa théologie, influencée plus tardivement.

Nous n’avons pas de document qui marque son passage au protestantisme : simplement, en 1533 il fuit Paris de peur d’être arrêté dans un vent de représailles anti-protestantes ; il renonce à sa chapellenie de Noyon en 1534, et écrit en exil son épître à François Ier, pour lui montrer que la foi protestante n’est pas séditieuse.

Calvin a un style excellent, aussi bien en latin qu’en français ; il est capable de restituer des sujets compliqués en un langage accessible. Ses capacités de travail sont exceptionnelles. Son Institution connut plus d’éditions que les Décades et la Somme de Bullinger (76 contre 62), et plus de traductions, jusqu’en espagnol ! À cela s’ajoute ses commentaires bibliques issus de ses prêches (trois par semaine) dont il commence la publication en 1540. Il publia plus que Bullinger, et fut plus diffusé que lui (à l’exception peut être de l’Allemagne).

Calvin achève la réforme genevoise

De 1536 à 1560, il fait de Genève la ville réformée parfaite selon les uns, le Mordor des hérétiques pour les autres. Il se révèle être l’homme idéal pour ce poste, ayant à la fois l’expertise légale et théologique nécessaire pour mettre en place le projet réformé dans son intégralité.

Dans les vingt-cinq années que Calvin passa sur les bords du Lac Léman, il réussit à établir un système de discipline d’Église indépendante que les autres réformateurs ont cherché en vain. Il a mené une réforme des mœurs promue en collaboration entre l’Église et l’État, qui a transformé sans conteste la culture politique de la ville et le comportement de ses habitants. Il a supervisé le bannissement de beaucoup de rivaux politiques et intellectuels et a vu l’arrivée de toujours plus de réfugiés attirés par Genève par sa réputation de communauté pieuse — des réfugiés qui ont enrichi l’économie de Genève et ses capacités d’impression, bien plus que ceux qui ont afflué à Emden à cette époque. Toutes ces transformations ont contribué à faire de la ville le plus grand foyer de dispersion des idées réformées. Aucun de tous ces projets ne s’est déroulé facilement.

Benedict Philipp, Christ’s Churches purely reformed, p. 93.

Il propose ses premières lois ecclésiales en 1537, avec une discipline proprement ecclésiale. Mais une querelle se développe sur la nature du pain distribué6. Les pasteurs genevois refusent de s’y soumettre parce que ce n’est pas au magistrat de décider cela, et font la grève de la cène à Pâques 1538. Calvin est congédié.

Il se retire à Strasbourg, où il passe les trois années les plus heureuses de sa vie comme pasteur de l’Église des réfugiés français, qui a le droit de gérer son gouvernement comme elle l’entend à cause de son statut d’Église d’étrangers. Il se fait connaître en Europe par sa participation au colloque de Regensburg, avec Bucer. À Genève cependant, un parti nommé les Guillermins est insatisfait de l’état de l’Église sans Calvin : les pasteurs n’ont pas le talent nécessaire pour défendre leur foi face à une populace réticente, l’évêque de Carpentras Sadolet appelle Genève à revenir à Rome et Calvin lui répond depuis Strasbourg. Les opposants à Calvin et Farel se décrédibilisent dans un accord avec Berne qui cède trop de territoire. Calvin est rappelé en 1540, ce qu’il accepte en 1541 avec les encouragements de Zurich.

Les ordonnances qu’il écrit réaffirment sa vision, renforcée par son expérience strabourgeoise : les pasteurs sont choisis par l’Église, approuvés par le gouvernement et le peuple. Il prône des conférences (équivalent des colloques) hebdomadaires pour garder les pasteurs unis. La discipline est exercée par des consistoires de pasteurs et d’anciens. Les lois qui passent sont volontaristes en matières de mœurs :

Une loi de 1546, abandonnée après moins d’un mois, exigeait que les habitants désirant boire ou manger au restaurant le fassent dans une des cinq nouvelles « abbayes » surveillées par des membres du gouvernement. Aucune danse ou jeu de dés n’était permis ; les gérants d’établissement devaient dire une prière avant que l’on ne mange ce qui était servi ; et une Bible était disponible pour servir de base à une discussion édifiante. –

Op. cit., p. 98.

Il y a plusieurs milliers de migrants par an qui s’installent à Genève, généralement sans se marier avec les Genevois. Les autochtones réagissent : le parti des bon genvoysiens s’oppose à Calvin et ses lois. Le conflit dure dix ans à partir de 1546, lorsqu’un barbier veut baptiser son fils du nom de Claude, et que le pasteur le nomme Abraham à la place. Des mécontentements se manifestent de plus en plus, et se cristallisent autour de Phillibert Bertelier en 1548. Ce dernier, soumis à une censure ecclésiastique, essaie de court-circuiter son excommunication en demandant au conseil gouvernemental de lui accorder l’accès. Le conseil, à ce moment hostile à Calvin, la lui accorde. Les pasteurs de Genève promettent la grève des sacrements. Berthellier et le conseil plient, les pasteurs gagnent cette fois-là. La compagnie des pasteurs traverse une brève période de panique morale l’amenant à être encore plus intolérante sur les mœurs, jusqu’à une victoire définitive en 1555 : les bons Genevois perdent les élections, et l’on passe à deux doigts de l’émeute, heureusement désamorcée. Il en suit une répression brutale qui purge la ville de tout opposant à Calvin.

Après cela, son pouvoir est sans frein : le nombre d’excommunications et le contrôle des moeurs augmente, non sans effets :

À la suite des évènements de 1555, un chroniqueur écrit : « Tous se consacrent au service de Dieu désormais, même les hypocrites ». Les registres paroissiaux de cette époque révèlent des taux incroyablement bas de naissances illégitimes et de conceptions prénuptiales : 0,12 et 1 pourcent, respectivement, probablement les plus bas taux jamais observés par des historiens de la démographie européenne. Jusqu’à 30 % des enfants nouveau-nés recevaient des noms tirés de l’Ancien Testament, alors qu’une génération auparavant, il y en avait à peine 3 %. Parmi les nombreux témoignages contemporains décrivant à quel point les mœurs avaient été réformées, celui qui est probablement le plus convaincant, à cause de sa source, nous vient d’un jésuite italien qui passait par la ville en 1580 : « Ce qui m’a causé le plus de surprise fut que pendant les trois jours que j’ai passé à Genève, je n’ai entendu aucun blasphème, juron ou parole indécente, que j’attribue aux intrigues diaboliques pour tromper le simple d’esprit en ayant l’apparence d’une vie réformée. » La réforme des mœurs pour laquelle Genève en vint à être célébrée par les pieux visiteurs a l’air d’avoir été un succès.

Op. cit., p. 103.

On notera que le succès de Calvin n’est pas dû uniquement à son talent personnel : le contexte était aussi favorable, avec une Genève prête à se laisser façonner par cette religion nouvelle.

Influence internationale de Calvin

Dans les dernières décennies, il augmente l’étendue de sa correspondance et ses interventions dans les débats étrangers. Il a un immense intérêt pour la France. Il fonde l’Académie en 1559, qui servira de principal organe de formation des pasteurs français.

Résumé

Dans ces premières décennies, on a connu deux phases : une consolidation autour de Genève et d’Emden, puis une grande expansion dans les dernières années de cette époque. On remarque que le succès de la Réforme est dû au grand talent des théologiens qui l’ont menée, malgré le fait qu’ils n’étaient pas unanimes ni en accord complet sur le gouvernement de l’Église. Il y avait une recherche sincère d’accord.

Enfin, on remarquera que l’institution du synode provincial vient de l’Église des Grisons, qui était par nature décentralisée (montagnes, vallées) en 1537. Enfin, l’insistance sur la pureté du culte gravée dans la deuxième confession de foi helvétique fait que l’on cherche à établir des Églises parallèles en plus de fournir un modèle. Ce sera le sujet d’autres articles à venir.

J’en tire les conclusions suivantes, en guise d’édification :

  1. Il y a des situations où tout se joue réellement à l’action de quelques grandes figures, surtout dans les petits commencements.
  2. Notez comment ils ont su garder la fidélité dans l’isolement, en recherchant l’unité. Alors même qu’ils avaient des différences entre eux, Jan Łaski, Jean Calvin et Heinrich Bullinger ont su trouver un terrain commun leur permettant d’être les pères d’une œuvre grandiose, parce qu’ils se sont abstenus de se provoquer sur leurs désaccords.

Que Dieu nous en donne d’autres comme eux.


Illustration de couverture : Édouard VI permettant à Jan Łaski de venir s’installer à Londres.

  1. Les ordonnances de Wittemberg.[]
  2. Alliance militaire entre princes protestants.[]
  3. Voir cet article.[]
  4. Benedict Philip, Christ’s Churches purely reformed, p. 53.[]
  5. Nommé aussi Jean dee Lasco, quoique ce soit abusif.[]
  6. La gauffre spéciale bernoise vs le pain ordinaire des pasteurs genevois[]

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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