Apprendre à raisonner (22) : Les erreurs de simplification excessive (erreurs informelles, 3)
3 mai 2022

Cet article est le vingtième-et-deuxième d’une série consacrée à la logique classique (ou aristotélicienne, c’est-à-dire développée par Aristote). Dans le vingtième-et-unième, j’ai présenté les erreurs de diversion, un second type d’erreurs informelles (ou sophismes de mots : les erreurs qui portent sur l’utilisation des mots). Dans cet article, j’introduirai les erreurs de simplification excessive, un troisième type d’erreur informelle. Comme d’habitude, je reprendrai énormément le contenu du livre de Peter Kreeft, Socratic Logic des pages 86 à 92.


Une erreur de simplification excessive est une erreur informelle consistant à trop simplifier les choses. Voici les différentes erreurs que nous allons découvrir dans cet article :

I. Dicto simpliciter
II. Faire de l’exception la règle générale
III. Le sophisme de composition
IV. Le sophisme de division
V. Le faux dilemme

VI. La citation hors-contexte
VII. Les stéréotypes

Autant que possible, nous donnerons pour chaque erreur une définition, une explication, la manière de la corriger et des exemples. Dans l’explication, nous donnerons entre autres deux causes de l’erreur que Couillaud appelle « la cause d’apparence » et « la cause d’erreur ». Dans un argument fallacieux1, la cause d’apparence est ce qui nous fait croire à tort que l’erreur est vraie et la cause d’erreur ce qui nous trompe, ce qui fait que le raisonnement (le sophisme) est faux.

I. Dicto simpliciter

Définition

Cette erreur consiste à appliquer une règle générale à un cas particulier sans nuance. Dicto simpliciter, c’est littéralement quelque chose dit trop simplement, avec une simplification excessive.

Exemples

  1. L’homme est un animal rationnel ; donc même un paresseux peut réussir à l’école.
    Erreur : Sauf à être un surdoué, le paresseux ne réussira pas, car il n’aura rien révisé.
  2. Les Chinois ont de petits yeux ; donc Laurent aussi forcément.
    Erreur : Je suis chinois et pourtant ce n’est pas le cas.

II. Faire de l’exception la règle générale

Définition

Cette erreur est l’inverse du dicto simpliciter (la précédente). Elle consiste à faire d’une exception la règle générale. C’est en quelque sorte une généralisation abusive.

Exemples

  1. Ce soir, ma mère m’a autorisé à jouer une heure de plus aux jeux vidéo ; j’ai donc le droit de jouer une heure de plus tous les jours.
  2. Les catholiques et les protestants ont fait les guerres de religion ; les chrétiens sont donc tous violents.
  3. Une personne qui a défilé lors de la manifestation antipass avait une pancarte avec des propos antisémites ; donc tous les (ou au moins la plupart) manifestants sont antisémites.
  4. Mon ami complotiste/antivax est bête ; donc tous les complotistes/antivax sont bêtes.
  5. Mon ami provax suit tout le monde sans réfléchir ; donc tous les provax sont des moutons qui suivent la majorité sans réfléchir.

III. Le sophisme de composition

Définition

Le sophisme de composition consiste à attribuer à tort une propriété de la partie au tout. C’est affirmer à tort que ce qui est vrai pour la partie séparée l’est aussi pour le tout (les parties réunies).

Explication

La cause d’apparence est la ressemblance apparente (mais non réelle) entre le tout et la partie en ce qui concerne cette propriété. La cause d’erreur est que le tout ne possède pas nécessairement la même propriété que ses parties.

Pour corriger cette erreur, il faut s’assurer que, dans notre cas précis, le tout a bien la même propriété que ses parties. C’est vrai dans certains cas : c’est pourquoi il ne faut pas tout le temps accuser de sophisme quelqu’un qui attribue une caractéristique de la partie au tout. Par exemple, une maison avec des briques rouges sera nécessairement rouge. Mais parfois, ce n’est pas le cas (voir les exemples ci-dessous). Il n’y a donc pas de règle générale : il faut vérifier au cas par cas.

Exemples

  1. Une fourmi est moins forte qu’une grosse araignée ; donc une multitude de fourmis perdent face à une grosse araignée.
    Erreur : Dans ce cas précis, l’union fait la force, les fourmis peuvent encercler et tuer la grosse araignée (preuve ici).
  2. Il y a beaucoup plus de milliardaires au Texas qu’ailleurs ; donc le Texas est la région la plus riche.
    Erreur : Il peut très bien y avoir beaucoup de milliardaires au Texas mais aussi beaucoup de pauvres, ce qui fera qu’au final, cette région ne sera plus la plus riche.
  3. Promised Neverland 2 est un bon anime parce qu’il y a un bon casting, de bonnes animations, un bon opening et ending.
    Erreur : Il n’est quand même pas terrible parce que le scénario (du manga) a été massacré…

IV. Le sophisme de division

Définition

Le sophisme de division est l’erreur inverse du sophisme de composition : attribuer à tort une propriété du tout à la partie. C’est affirmer à tort que ce qui est vrai pour le tout (les parties réunies) l’est aussi pour la partie.

Explication

La cause d’apparence est la ressemblance apparente (mais non réelle) entre le tout et les parties en ce qui concerne cette propriété. La cause d’erreur est que la partie ne possède pas nécessairement la même propriété que le tout.

Exemples

  1. Boire dix verres de vin est dangereux pour la santé ; donc boire un seul verre aussi.
    Erreur : Un verre de vin contient beaucoup moins de vin que dix ; donc c’est faux.
  2. Le peuple éthiopien souffre de la famine ; donc Amari, qui est éthiopien, souffre aussi de la famine.
    Erreur : Effectivement, le peuple éthiopien de manière générale (la majorité) peut souffrir de la famine, mais pas forcément Amari : il peut être riche ou habiter dans un pays riche par exemple.

V. Le faux dilemme

Définition

Le faux dilemme2 consiste à croire qu’il n’y a que deux positions possibles (souvent extrêmes) en oubliant qu’il existe en réalité d’autres positions plus nuancées. Dilemme par définition parce qu’on fait croire qu’il n’y a que deux choix possibles, et faux parce qu’il y en a réalité d’autres alternatives.

Explication

La cause d’apparence est l’impression que notre liste des différents cas possibles est exhaustive. La cause d’erreur est qu’on a oublié d’autres cas. Pour éviter cette erreur, plus d’info ici.

Exemples

  1. Tout le monde est soit quelqu’un de normal propass/provax, soit un complotiste/antivax qui croit que Macron et Bill Gates sont des reptiliens.
    Erreur : Il existe des « complotistes » plus équilibrés qui réfléchissent et qui ne croient pas à des conclusions aussi loufoques.
  2. Tout le monde est soit un complotiste/antipass prudent et pour la liberté, soit un provax/propass semblables à des moutons aveuglés par les médias.
    Erreur : Il existe des provax/propass qui ont des arguments sérieux et quand même pas tout le temps d’accord avec les médias.
  3. Lors des présidentielles de 2017, soit on est pour Macron, soit pour le Pen.
    Erreur : Il existe peut-être d’autres candidats que ces deux-là, non ?
  4. Soit vous êtes pour les droits des personnes transgenres et/ou le mariage pour tous, soit vous êtes transphobes et/ou homophobes.
    Erreur : On peut ne pas être d’accord avec quelqu’un tout en continuant à le respecter et même à l’aimer. C’est ce qui se passe entre moi et mes amis.

VI. La citation hors contexte

Définition

La citation hors contexte, comme son nom l’indique, consiste à citer un extrait d’une œuvre (livre, article, film, etc.) en dehors de son contexte (global, littéraire, historique, etc.) et donc à mal comprendre son adversaire. Elle conduit naturellement au sophisme de l’homme de paille.

Exemples

  1. La Bible est athée, car elle affirme « Il n’y a pas de Dieu ! » au psaume 14.
    Erreur : Il faut lire la phrase entière qui dit « Le fou dit dans son cœur : Il n’y a pas de Dieu! ».
  2. La Bible dit de ne pas juger (critiquer) les autres : « »Ne jugez pas afin de ne pas être jugés. » (Matthieu 7,1).
    Erreur : Juste après, Jésus rajoute « Hypocrite, enlève d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour retirer la paille de l’œil de ton frère. ». Ce qui signifie que Jésus ne dit pas de ne jamais critiquer mais de d’abord reconnaître ses propres torts d’abord (donc d’être humble et non orgueilleux lorsqu’on reprend quelqu’un).

VII. Les stéréotypes

Définition

Les stéréotypes sont des fausses généralisations, des clichés connus qu’on a répétés depuis longtemps et que beaucoup de gens ont fini par accepter.

Exemples

  1. Tu es grand, du coup tu es bon au basket.
  2. Tu es africain, du coup tu sais bien jouer de tous les instruments de musique.
  3. Tu es malgache, du coup tu chantes bien.
  4. Tu es chinois, du coup tu manges du riz.
  5. Les garçons écrivent moins bien que les filles.
  6. Les médecins écrivent mal.
  7. Les chrétiens sont austères et contre le plaisir.

Illustration : Éducation d’Alexandre par Aristote, gravure de Charles Laplante, publiée dans le livre de Louis Figuier, Vie des savants illustres – Savants de l’antiquité (tome 1), Paris, 1866, pages 134-135.

  1. Un faux argument, un argument incorrect[]
  2. En anglais the black and white fallacy (littéralement « noir ou blanc ») pour insister sur le fait que la personne simplifie trop les choses. Les choses sont soit noires soit blanches pour elles, car elle oublie qu’elles peuvent être grises, qu’on peut les nuancer.[]

Laurent Dang-Vu

Etudiant en maths/info, passionné par la théologie biblique qui me permet d'admirer la beauté et la cohérence de la Bible comme une seule grande histoire, par l'apologétique culturelle (l'analyse d'oeuvres culturelles, films/jeux/anime/littérature à la lumière de la foi) et par la philosophie thomiste pour ses riches apports en apologétique.

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