Le saint ministère (1/10) : Fondement, nécessité et pérennité du ministère
27 août 2022

Je propose dans cet article et les suivants un examen approfondi d’un ouvrage qui m’a beaucoup appris (et a parfois remis en cause certaines de mes positions) sur la théologie pastorale réformée : Le saint ministère selon la conviction et la volonté des réformés du XVIe siècle, de Jean-Jacques von Allmen (Neuchâtel, 1968). Dans ce premier volet, après une rapide présentation d’ensemble de l’œuvre de l’auteur, nous étudierons avec lui le fondement biblique du ministère pour l’Église. Allmen défend, avec les réformateurs mais souvent contre la conception actuellement dominante dans les Églises réformées, l’idée que le ministère pastoral est d’institution divine et constitutif de l’Église.


Introduction

L’auteur

Jean-Jacques von Allmen est né à Lausanne en 1917, de famille protestante. Il fait ses études de théologie à Lausanne, Bâle et Neuchâtel. C’est dans ce dernier canton qu’il sera ordonné (en 1941) et servira l’Église réformée, à l’exception de quelques années comme pasteur de l’Église française de Lucerne. À partir de 1958, il enseigne également la théologie pratique à la faculté de théologie de Neuchâtel (puis dans un institut œcuménique à Jérusalem), il est directeur de collection aux éditions Delachaux & Niestlé. En tant que professeur, il a exercé une influence profonde sur toute une génération de théologiens et pasteurs romands. Il a fait aussi, et cela se ressent dans l’ouvrage lu, montre d’un souci œcuménique constant, cultivant diverses amitiés avec des catholiques et orthodoxes. Plusieurs de ses ouvrages ont été traduits dans des langues étrangères, lui assurant une réputation internationale en matière de liturgie (il défend par exemple la célébration hebdomadaire de la Cène, l’esthétisation du culte, le port d’une aube blanche jugée plus joyeuse que l’austère robe noire, une double épiclèse — sur la communauté et sur les espèces — dans la liturgie eucharistique) et d’ecclésiologie (il a critiqué l’ouverture du ministère pastoral aux femmes, les excès de ce qu’il appelle « le pédobaptisme généralisé » et envisagé à quoi l’union des chrétiens de différentes confessions pourrait ressembler concrètement).

Jean-Jacques von Allmen, 1917-1994.

Le ministère, une pierre d’achoppement ?

Le problème du saint ministère est l’un de ceux qui commandent les débats théologiques contemporains.

p. 1.

Les profondes transformations sociologiques qu’a connues l’Église d’Occident dans la première moitié du XXe siècle invitent aussi à réexaminer les structures ecclésiales, et le rapport entre ministres et laïcs. Le sujet est pourtant crucial pour l’unité des chrétiens, qui est la grande question du temps : les années 1960, pendant lesquelles von Allmen a préparé ce livre, sont placées sous le signe d’un grand optimisme œcuménique, dans la suite du concile Vatican II, mais aussi de l’assemblée du Conseil œcuménique des Églises à New Delhi (1961). Ce dernier propose aux Églises « la poursuite d’études bibliques, théologiques et historiques [von Allmen souligne] pour montrer aux Églises ce qui est nécessaire à un ministère conforme à la révélation scripturaire ». Quant au concile, si des observateurs protestants y sont invités et que les critiques parlent d’une « protestantisation » de l’Église catholique, le décret De Œcumenismo souligne bien les difficultés liées à la compréhension différente du ministère ordonné :

Les Communautés ecclésiales séparées de nous n’ont pas avec nous la pleine unité dérivant du baptême, et nous croyons, surtout par la suite de l’absence du Sacrement de l’Ordre, qu’elles n’ont pas conservé la substance propre et intégrale du Mystère eucharistique.

§ 22, cité par von Allmen p. 8 (c’est lui qui souligne).

Qu’en était-il au temps de la Réforme ? La doctrine du ministère était rarement au premier plan dans les disputes théologiques qui sont à l’origine de la Réforme réformée. Celui-ci est en revanche concerné à la marge par plusieurs discussions récurrentes à l’époque :

Ainsi quand on parle du ministère c’est pour trois raisons surtout : d’abord pour contester les effets de la doctrine du sacrifice de la messe sur celle du ministère, faisant de celui-ci une médiation sacerdotale obligée qui menaçait de compromettre l’unicité et la suffisance du sacrifice de Jésus-Christ ; ensuite pour rejeter la structure papaliste de l’Église, pour nier la nécessité et même la possibilité d’un vicariat du Christ dans sa fonction de Seigneur et évêque universel et pour revendiquer par conséquent la christonomie directe de chaque congrégation où la Parole est prêchée fidèlement et où les sacrements sont administrés selon leur institution (ce problème regarde donc plus immédiatement l’ecclésiologie que la doctrine du ministère) ; enfin pour protester contre la manière scandaleuse dont un nombre considérable de clercs se comportait, d’où deux revendications : celle de rendre au peuple de Dieu des représentants et lieutenants du Bon Berger consciencieux et dignes de leur charge, et celle de ne pas imposer aux hommes de Dieu des vœux de célibat ou de chasteté que la majorité d’entre eux ne pouvaient pas tenir.

p. 11.

S’il est donc en second plan, le ministère n’est cependant jamais absent. En ce sens, la Réforme réformée n’est pas anticléricale.

Ce contexte polémique aurait pu mener les réformés d’alors aux abords de l’illuminisme s’ils n’avaient pas été absolument déterminés à réformer l’Église unique à laquelle ils croyaient de toute leur foi plutôt qu’à fonder une nouvelle Église. De même qu’ils n’ont pas abandonné l’eucharistie en abolissant la messe, ils n’ont donc pas davantage arraché le saint ministère à l’Église quand ils ont aboli, en elle, le « sacerdoce papistique ». C’est pourquoi toutes les Confessions de foi, indirectement parfois, mais d’ordinaire très directement, consacrent au ministère des développements qui montrent combien celui-ci n’est pas un adiaphoron, mais au contraire un élément constitutif de l’Église. […] Le ministère fait partie de l’esse de l’Église.

pp. 11-12.

Von Allmen fait le constat que ses contemporains suisses réformés ne savent pas trop où se situer ; l’ignorance de leur propre tradition ecclésiale par bien des protestants, ou le malaise ressenti face à la position des réformateurs, par ceux qui connaissent leur tradition, ne facilitent pas non plus un dialogue fructueux. Le sentiment qui prédomine est celui d’un décalage entre la théologie pastorale actuelle (leur tradition ecclésiale depuis le XVIIIe) et celle héritée des réformateurs (XVIe-XVIIe). C’est pour cela qu’il a entrepris un travail de redécouverte et d’exposition de la tradition réformée authentique.

Un tel travail permettra de demander aux membres de l’Église réformée s’ils croient encore ce que leurs pères ont cru.

p. 8.

L’Argument du livre

Comment donc présenter la réalité ancienne à un public qui s’en est éloigné ? Von Allmen craint qu’un exposé purement systématique soit mal reçu ou tout bonnement inaudible dans son Église, tant s’est creusé le fossé entre le passé et le présent.

Le contenu de cette doctrine paraîtra à beaucoup si inattendu, si peu « protestant » que l’auteur n’éviterait guère le reproche d’en avoir donné une interprétation tendancieuse, et le lecteur serait alors tenu de faire lui-même des contrôles qui pourraient le rebuter, à moins qu’il ne décide de se contenter des idées plus ou moins admises depuis que, en tant de lieux et en particulier chez nous en Suisse, l’Église réformée a cru pouvoir renoncer à ses confessions de foi.

p. 9.

Il décide alors de structurer son ouvrage comme un long commentaire de texte d’un chapitre d’une confession de foi célèbre sur le ministère :

C’est pourquoi, pour exposer la foi réformée au sujet du saint ministère, nous avons choisi une méthode moins élégante et moins logique, mais plus sûre : celle de commenter un texte dans lequel les Églises réformées ont reconnu ce qu’elles croyaient et ce qu’elles voulaient. Le texte qui s’imposait ici, c’est la Confession & simple exposition de la vraye Foy & articles catholiques de la pure religion Chrestienne, faite d’un commun accord par les Ministres de l’Eglise de Iesus Christ, qui sont en Suisse… mise en lumiere, pour tesmoigner à tous fideles qu’ils persistent en l’unité de la vraye & ancienne Eglise Chrestienne, & qu’ils ne sont point semeurs d’aucune nouvelle ou erronnee doctrine, & par cõsequent aussi n’ont rien de cõmun avec sectes ni heresies quelconques, plus connue sous le titre de Confession helvétique postérieure. Il s’imposait parce que, à côté du catéchisme de Heidelberg, cette confession est l’exposé le plus classique de la foi réformée, et qu’entre 1566 et 1571 il a été adopté non seulement par les Églises réformées de Suisse, mais a encore été reçu et parfois contresigné par les Églises réformées d’Écosse, de Hongrie, de Pologne.

p. 9.

Ce que von Allmen commentera, c’est plus spécifiquement le chapitre XVIII de la Confession helvétique postérieure : Des ministres de l’Église, de leur établissement et devoir, écrite de la main de Heinrich Bullinger et publiée en latin en 1565. Tout au long de ces articles, nous citerons, comme le fait von Allmen, la confession d’après la traduction française de 1566, rééditée par Jacques Courvoisier (Neuchâtel, 1944), et que reproduit également l’anthologie Confessions et catéchismes de la foi réformée d’Olivier Fatio (Genève : Labor et fides, 2005²). Nous citerons aussi l’original latin lorsque la traduction française s’en écarte de manière significative. Au sujet du titre du chapitre, von Allmen remarque :

Il ne faut pas voir dans le fait qu’on y parle des ministres plutôt que du ministère une nuance qui doive provoquer de longs commentaires, encore que les livres symboliques réformés parlent plus volontiers des ministres que du ministère. Ensuite il ne faut pas presser — nous allons y revenir — le génitif Ecclesiæ [De ministris Ecclesiæ, etc.] : les ministres sont ceux de l’Église dans la mesure où ils sont ceux du Christ dans l’Église. L’Église est le lieu où ils exercent leur charge ; si elle joue un rôle déterminant dans leur légitimation, ce n’est pas elle pourtant qui fonde le ministère.

p. 12.
Heinrich Bullinger (1504-1575), auteur unique de la Confession helvétique postérieure (1562-1564).

J’ai déjà eu l’occasion de vanter, en privé à des amis, les mérites de la Confession helvétique postérieure (à laquelle je souscris, en tant que membre des Églises réformées de Lituanie) ; ces articles seront une occasion supplémentaire de la mettre en valeur. Mais les références de von Allmen sont bien plus larges, et il cherche constamment à montrer l’inscription de ce document dans un travail d’élaboration dogmatique plus large — en privilégiant les documents ecclésiaux aux productions individuelles :

Ce document, pour mesurer au mieux ce qu’il pouvait signifier à l’époque où il fut composé et adopté, nous le lirons essentiellement à l’aide de textes contemporains. Non pas d’abord de textes de théologiens d’alors, mais plutôt de textes officiels d’alors : Confessions de foi, ordonnances, liturgies, comptes rendus de Synodes et de disputes. Nous avons recouru aussi à des textes de Calvin, de Zwingli, de Viret, de Bucer. Toutefois sans méconnaître la part considérable qu’ils ont prise à la formulation de la foi réformée, ce qui nous intéresse avant tout, c’est ce qui a été décidé et adopté, sur ce sujet, par les autorités ecclésiastiques d’alors. Il ne s’agit donc pas, dans ce qui suit, d’un exposé de la doctrine calviniste ou zwinglienne du ministère, mais de la doctrine du ministère telle que les Églises réformées l’ont reçue.

p. 10.

Cette exploration, pour des raisons pratiques, est néanmoins bornée chronologiquement (le XVIe siècle, c’est-à-dire « l’orthodoxie primitive ») et confessionnellement (la « Réforme réformée » — les livres symboliques luthériens ne sont pas considérés). Cela permet tout de même de belles découvertes. Je n’avais jamais entendu parler de la Confession hongroise (ou Confession de Csenger, 1562), de la Confession de l’Église de Francfort (1554), de la Police et discipline ecclésiastique des Îles de la Manche (1576), des Ordonnances du Palatinat (1563), etc., tous textes abondamment cités par l’auteur. C’est une belle manière de prendre conscience du polycentrisme de la Réforme réformée, mais aussi de son unité dans les points essentiels.

Mais le commentaire de von Allmen est plus qu’une simple exploration érudite. C’est aussi l’ouvrage d’un auteur engagé dans le domaine de la théologie pratique, et en particulier dans une perspective œcuménique. « Ce livre a été placé résolument dans la perspective de l’unité chrétienne », lit-on p. 115 : la doctrine du ministère joue un rôle important pour réfléchir à l’unité (et à la réunification de l’Église) au présent. Von Allmen s’autorise donc de sortir de son rôle d’historien stricto sensu pour reprendre sa robe de théologien, et donner son évaluation de la pertinence du propos de la Confession helvétique postérieure pour l’Église d’aujourd’hui ou pour le mouvement œcuménique.

Jean-Jacques von Allmen avec le pape Paul VI.

Plan du travail

Von Allmen discerne, non sans difficulté (le texte de la confession ne comporte pas de sous-titres au sein des chapitres), six sections dans le chapitre XVIII, qui constituent aussi les six chapitres de sa monographie :

  1. Fondement, nécessité et pérennité du ministère. (cf. ci-dessous)
  2. Y a-t-il diversité de ministères ?
  3. La légitimation des ministres.
  4. La différence entre sacerdoce et ministère.
  5. L’autorité des ministres.
  6. La charge des ministres.

Il y ajoute ensuite trois « excursus » — en fait aussi consistants que les chapitres précédents — qui s’attardent davantage sur « trois thèmes spécialement débattus aujourd’hui » (c’est-à-dire en 1968, notamment dans le contexte de l’après-Vatican II) :

  • La diversité des ministères en ecclésiologie réformée.
  • La succession apostolique en ecclésiologie réformée.
  • L’épiscopat en ecclésiologie réformée.

Notre ambition est de présenter son traitement de chacun de ces points en neuf articles, auxquels nous ajouterons une conclusion en forme d’évaluation plus personnelle, pour l’Église réformée d’aujourd’hui.

Signalons enfin que le livre se caractérise d’un bout à l’autre par une grande érudition. Les notes de fin occupent une proportion considérable de l’ouvrage (plus d’un tiers). Les citations sont données en langue et en orthographe originales, sans traduction, qu’il s’agisse de français classique, de latin, d’allemand (y compris des dialectes de Suisse alémanique) ou de scots… Nous aurons d’ailleurs l’occasion d’en traduire quelques-unes. C’est par conséquent une lecture exigeante, qui n’est pas facilement accessible à tout public, mais je la recommande néanmoins vivement à tous ceux qui s’intéressent au fonctionnement du clergé dans une Église réformée, et avant tout aux ministres eux-mêmes et aux aspirants au ministère.

Entrons donc dès à présent en matière, et examinons le premier chapitre : celui qui fonde l’existence même du ministère et le situe théologiquement, dans et pour l’Église (pp. 15-28).

Fondement, nécessité et pérennité du ministère

Le fondement du ministère

Le texte du chapitre XVIII de la confession commence ainsi :

Des ministres de l’Eglise et de leur establissement et devoir

Dieu a tousjours usé de Ministres et en use encores aujourd’huy, et usera tant qu’il y aura Eglise en terre, pour se recueillir et establir une Eglise et la gouverner et conserver. Et pourtant1 l’origine des Ministres et leur institution est tresancienne, establie de Dieu mesme, et non point par quelque nouvelle ordonnance inventee des hommes.

Von Allmen relève deux différences mineures entre les textes latin et français :

  • Le sous-titre latin de cette section est institutio et origo ministrorum, alors qu’il est origine du ministère en français. La nuance entre le ministère et les ministres n’est pas très importante dans l’esprit du temps.
  • Le latin a origo, institutio et functio alors que le français laisse le troisième terme de côté (l’origine… et leur institution). Peut-être est-ce parce que les Français reconnaissent plus volontiers une diversité de ministères, et qu’ils attribuent à cette diversité une origine divine ? mais c’est sans doute forcer le texte.

D’emblée, le texte de la confession présente les trois points que nous allons développer : le ministère est une institution de Dieu lui-même, donc de droit divin et non humain (il ne nous appartient pas d’en fixer le cadre), et il a été donné à l’Église pour tous les temps. Cela vaut non seulement pour les offices qu’on a pris coutume d’appeler « extraordinaires » (prophètes, apôtres), mais aussi pour ceux qui sont exercés dans toute l’histoire de l’Église : nulle distinction ici sur ce plan. Le ministère ne fait donc pas partie de ce que la confession met au rang « des cérémonies et façons de faire, et choses indifférentes » ; il est au contraire constitutif de l’Église. L’Église est fondée sur les ministères, bien plus qu’elle ne les fonde. Cela fait partie de son esse et non de son bene esse : von Allmen déclare que « par la manière dont elle reçoit et exprime le saint ministère, une Église — selon la foi réformée — joue son existence d’Église. »

La confession se refuse à entrer dans des considérations plus précises sur l’origine du ministère, et notamment dans les appropriations trinitaires. Il n’y a en effet pas consensus sur ce point dans la tradition réformée ; certains l’attribuent :

  • à la volonté du Père ;
  • à l’institution du Fils ;
  • à l’efficace de l’Esprit (cela semble le cas de Bucer, par exemple).

La conjonction des termes pour se recueillir et establir une Eglise (ad colligendam vel constituendam sibi Ecclesiam), d’une part, et la gouverner et conserver (eandemque gubernandam et conservandam), d’autre part, présente probablement la dichotomie entre les ministères extraordinaires du temps apostolique et les ministères ordinaires. Il est peu probable que la mission étrangère (dans les territoires nouvellement découverts d’Amérique, par exemple) soit ici envisagée, « au regard du manque total de souci missionnaire qui caractérise ce chapitre » (il en sera question plus en détail ensuite).

Pourquoi cette insistance des réformateurs sur l’origine divine du ministère ? Pour von Allmen, elle est fondamentalement désintéressée : « Ils le font parce que telle est leur foi et leur conviction profonde et unanime. » Cela dit, en le faisant, ils prennent bel et bien position dans un débat du temps :

  • D’abord, divers groupes illuministes de la « Réforme radicale » ambitionnent de laïciser l’Église. En en faisant une marque de l’Église (de son esse), ces ambitions sont contrecarrées.
  • Ensuite, le pouvoir civil menace aussi d’empiéter sur leurs prérogatives et de vouloir disposer à sa guise du ministère. Les réformateurs veulent faire prendre conscience au magistrat de son caractère sacré, et des limites nettes du pouvoir civil en la matière. Sous la plume des réformateurs, ce principe a parfois des conséquences importantes : ainsi, Calvin décide de rester à Strasbourg plutôt que de rentrer à Genève en 1540 parce qu’il se sait « constitué en ce lieu par la volonté du Seigneur » ; Farel est défendu par ses collègues lorsqu’on cherche à le congédier de Neuchâtel. Sans décision du ministre ou de l’Église elle-même, le ministre du culte est inamovible.
  • C’est enfin peut-être une manière de répondre aux accusations de ceux qui mettent en doute la validité de leur ordination (tous n’avaient pas été ordonnés dans les règles traditionnelles de l’Église romaine). On est ministre de l’Église non de la part des hommes, mais par ordonnance de Dieu :

Paul, apôtre, non de la part des hommes, ni par un homme, mais par Jésus-Christ et par Dieu le Père qui l’a ressuscité d’entre les morts, …

Galates 1,1.

Ce troisième point est le plus contestable dans la lecture de la Confession helvétique postérieure. Il ne transparaît pas beaucoup dans ce texte, contrairement à d’autres. La Confession de La Rochelle, par exemple, formule l’hypothèse d’un « redépart quasi miraculeux du ministère », lequel aurait comme disparu à cause des abus de la papauté :

Il a fallu quelquefois, et même de notre temps, auquel l’état de l’Église était interrompu, que Dieu ait suscité gens d’une façon extraordinaire pour dresser l’Église de nouveau qui était en ruine et désolation.

Art. XXXI

Cela est sans doute devenu la communis opinio protestante de nos jours. Voyons ce qu’en dit Pierre Courthial dans son commentaire de la confession :

Eh bien, ici, nous avons affaire à quelque chose que je crois tout à fait biblique. Il y a toujours eu les vocations ordinaires, c’est-à-dire les vocations selon l’ordre normal, et les vocations extraordinaires de Dieu. Dieu a toujours sucité, au cours de l’histoire d’Israël ou au cours de l’histoire de l’Église, quand il l’a fallu, des hommes ou des femmes pour redresser une situation. Je crois qu’il est très nécessaire de reconnaître qu’il est, à côté des institutions ordinaires de l’Église, des charismes extraordinaires. D’ailleurs les Églises d’Orient l’ont toujours reconnu, et même aujourd’hui l’Église catholique romaine reconnaît que c’est juste. Je ne pense pas que cela puisse faire aujourd’hui grand débat.

La Confession de foi de La Rochelle. Commentaire, Paris, 1979, p. 101.

On ne trouve toutefois pas cette idée chez Bullinger, en tout cas pas à cet endroit. Nous y reviendrons en parlant de la succession apostolique.

La nécessité du ministère

Après avoir établi l’origine du ministère, la confession s’intéresse à sa finalité. Pourquoi Dieu a-t-il voulu qu’il y eût des ministres ? Aurait-il pu faire sans ? Et d’ailleurs, agit-il autrement ?

Vray est que Dieu usant de sa puissance pourroit, sans aucun moyen, se choisir une Eglise entre les hommes : mais il a mieux aimé traitter avec les hommes en se servant des hommes. Pourtant faut-il avoir esgard aux Ministres, non pas simplement comme estans Ministres : mais comme estans Ministres de Dieu, par lesquels il ameine les hommes à salut. Et pourtant nous admonestons un chacun de se garder d’attribuer tellement à la vertu secrete du S. Esprit ce qui est requis pour nous convertir et bien dresser, que nous aneantissions le ministere Ecclesiastique. Car il nous faut tousjours souvenir des paroles de l’Apostre : Comment croira-on à celuy duquel on n’a point ouy2? et comment orra-on sans predicateur3? La foy donc est par ouir, et l’ouir par la parole de Dieu : et de ce que le Seigneur dit en l’Evangile : En vérité, en vérité je vous di, qui reçoit celuy que j’envoyeray, me reçoit : et qui me reçoit, reçoit celuy qui m’a envoyé4. À ce propos aussi convient la vision de l’homme Macedonien, lequel apparut à sainct Paul estant en Asie, et le priant luy dit : Passe en Macedone et nous aide5. Car le mesme Apostre dit en un autre passage : Nous sommes ouvriers avec Dieu, vous estes le labourage de Dieu, l’edification de Dieu6.

Au demeurant, il nous faut bien donner garde d’attribuer trop aux Ministres ni au ministere, nous souvenans des paroles du Seigneur qui nous dit en l’Evangile : Nul ne vient à moy, si mon Pere ne l’a tiré7 ; et de ces paroles de l’Apostre : Qui est donc Paul, et qui est Apollo, sinon serviteurs par lesquels vous avez creu ? et comme le Seigneur a donné à un chacun ? J’ay planté, Apollo a arrousé ; mais Dieu a donné l’accroissement. Pourtant celuy qui plante n’est rien, ne celuy qui arrouse : mais Dieu qui donne accroissement8. Croyons donc que Dieu nous instruit par ses Ministres au dehors par sa parole : mais qu’il esmeut interieurement par le sainct Esprit les cœurs de ses eleus afin qu’ils croyent : qui est la cause pour laquelle nous ferons rapporter à Dieu l’honneur d’un tel bien fait. Mais il a esté traicté de cecy au premier chapitre de ceste exposition.

Dieu n’a pas besoin de l’Église : il aurait pu nous sauver immédiatement, sans son truchement. Si nous avons des obligations envers l’Église, lui n’en a pas, il est libre à l’endroit du ministère. Pierre Viret ne dit pas là autre chose :

Dieu demeurant en toute liberté de son costé, nous a obligez au ministere, qu’il a institué : mais luy ne s’y est point obligé sinon tant qu’il luy plait, & qu’il ne peut être sinon veritable en ses promesses.

Du vray ministere de la vraye Eglise de Iesus Christ, & des vrais sacrements d’icelle…, Genève, 1560, p. 54.

Pour parler en termes scolastiques, le ministère n’existe pas ex necessitate absoluta, mais ex necessitate hypothetica. C’est ainsi que Dieu a voulu agir ; ce n’est pas l’Église qui a voulu avoir des ministres ! Dès lors, nous ne devons pas non plus nous en passer. Ce fait ne nie en rien que l’Esprit souffle où il veut et n’enlève pas à Dieu sa liberté ; c’est une affirmation constante de la théologie réformée, présente dès les premières lignes de la Confession helvétique, auxquelles notre article renvoie d’ailleurs :

Nous confessons cependant que Dieu peut illuminer les hommes, voire sans aucun ministere externe, qui et quand il luy plaist : ce qui gist en sa puissance. Mais nous parlons du moyen et façon qu’il tient ordinairement à enseigner les hommes, et du commandement et exemple qui nous est donné de Dieu.

Étant donné la volonté de Dieu, l’Église ne peut se maintenir sans l’existence du ministère. C’est aussi l’affirmation de la Confession de La Rochelle (art. XXV). L’Église des étrangers de Francfort fait du ministerium doctrinæ et verbi la première des marques d’une Église chrétienne. De même pour Calvin, on ne peut se tenir à l’écart de l’eucharistie — et donc des ministres qui la dispensent —, comme il le recommande à ses partisans de Genève, après que Farel et lui en ont été expulsés :

Tamtam ministerii ac sacramentorum reverentiam esse opportere, ut ubicunque exstare hæc cernunt, ecclesiam esse cernunt.

Il faut que tant le ministère que les sacrements soient respectés : partout où on les trouve, c’est l’Église qu’on trouve.

Lettre à Farel, 24 octobre 1538

Une conséquence de cet état de fait est qu’une communauté devient une Église (locale) qu’à partir du moment où le ministère s’y exerce. Le synode national de Nîmes, en 1572, fait une différence entre les anciens et diacres, d’une part, que les fidèles d’une communauté « se choisissent eux-mêmes » et le pasteur qui n’émane pas de son sein. Von Allmen commente :

Tant qu’une communauté n’a que les ministres qu’elle se donne, soit des Anciens et des Diacres, mais pas le ministre qu’elle ne peut que recevoir, soit un pasteur, elle n’est qu’un groupement de fidèles qui doit être rattaché à une Église voisine, elle n’est pas une Église.

p. 122.

Ce consensus dépasse d’ailleurs la seule tradition calvinienne. On le trouve aussi clairement chez Zwingli :

Credo prophetiæ sive prædicationis munus sacrosanctum esse, ut quod ante omne officium sit summe necessarium.

Je crois que la charge de la prophétie, c’est-à-dire de la prédication, est sacrée, de sorte qu’elle est ce qu’il y a de plus nécessaire, avant tout [autre] office.

Fidei ratio, dixième article, 1530.

Das Pfarr oder Predigampt ist das höchst notwendigist inn der Kilchen Gottes.

L’office pastoral ou de la prédication est le plus nécessaire dans l’Église de Dieu.

Prädikantenordnung de 1532.

Respecter les ministres, c’est donc respecter non seulement l’Église, mais aussi la volonté de Dieu, qui a bien voulu les instituer. C’est ce que l’Écriture nous suggère aussi dans les extraits cités par la confession :

  • La foi vient de l’écoute de la parole de Dieu, il faut donc qu’il y ait des gens consacrés à la proclamer.
  • Le Seigneur s’identifie à ceux qu’il envoie : les recevoir, c’est le recevoir.
  • Les ministres font donc le travail de Dieu, ils sont ses collaborateurs (Θεοῦ συνεργοί).

Cette dignité est portée aux nues lors de la dispute de Lausanne (1536), qui va jusqu’à affirmer la précellence du ministère pastoral, plus grand des offices, supérieur à celui des magistrats eux-mêmes. Elle a aussi des conséquences matérielles (la rémunération des ministres) sur lesquelles nous reviendrons. Quiconque « méprise [les ministres] et refuse de les ouïr rejette Jésus-Christ et se sépare de la compagnie des fidèles », enseigne le Catéchisme de Genève. Cette dignité fonde aussi les exigences élevées qui sont formulées aux candidats au ministère. Il ne s’agit pas du tout d’une prétention orgueilleuse des pasteurs : elle est tout ordonnée à la bonne réception de la Parole. C’est parce que le ministre qui l’annonce a de l’autorité qu’elle peut être reçue avec autorité.

Verbum extra ministerium ordinatum non auditur.

En dehors du ministère ordonné, la Parole n’est pas entendue.

Wolfgang Capiton, Hexameron Dei opus explicatum, Strasbourg, 1539, 168v.
Wolfgang Capiton, 1478-1541.

Surtout, les ministres « deviennent agents de l’histoire du salut », ils sont pour Dieu les hommes par lesquels il ameine les hommes à salut. C’est là la première expression dans ce chapitre du ministère des clefs qui leur est confié. Ils ont une fonction discriminante : par eux « s’opère un tri parmi les hommes ».

Quand les vrais pasteurs purement évangélisent, Dieu parle en eux par si grande vertu, que les croyants ont vie éternelle, et que les infidèles sont confondus.

Guillaume Farel, Sommaire et briefve declaration daulcuns lieux fort necessaires à ung chascun chrestien pour mettre confiance en dieu et ayder son prochain, ch. 35.

Pour la Confession tétrapolitaine, les ministres amènent les hommes à la Nouvelle Alliance ; pour Bucer, ils sont « ministres du salut des élus du Seigneur ». Ils ont donc le devoir de défendre les élus, mais aussi d’en être les guides. Cette dernière fonction du ministère n’aura de cesse d’être diminuée dans la tradition réformée ultérieure « qui redoute en somme la direction spirituelle ». La formule la plus forte est peut-être encore celle de Capiton : les ministres sont donum Dei quo Christo inserimur, « un don de Dieu par lequel nous sommes greffés à Christ ».

Cette dignité n’est évidemment pas intrinsèque, mais est la conséquence de leur prédication fidèle. Von Allmen résume :

Ce n’est donc pas parce qu’ils existent que le salut est possible, c’est parce que le salut est donné que leur ministère devient possible ; mais c’est aussi pourquoi il devient nécessaire, car ce salut, unique et suffisant pour le monde entier, doit être exploité et appliqué dans tous les temps et auprès de tous les peuples.

pp. 21-22.

Après avoir exalté le ministère, la Confession helvétique postérieure est donc attentive à en poser les limites. D’autres textes bibliques sont alors cités :

  • C’est Dieu le Père lui-même, et non les ministres, qui tire à Christ.
  • C’est celui qui fait croître qui est important, et non ceux qui plantent ou arrosent.

Le « ministre du salut » reste un petit homme tiré de la poussière, comme dit Calvin (IRC IV,3,1) : il administre le salut, mais il n’en est aucunement l’auteur. Si Dieu agit par l’intermédiaire des ministres pour le salut, il reste également acteur lui-même du salut. C’était là encore un des enseignements du premier chapitre de la confession :

Pour sauver, Dieu utilise toujours ses deux mains, si l’on ose dire. D’une part, il agit foris, « au dehors ». Cette action se fait par le ministère d’hommes. Mais il y a aussi une action intus, « intérieure » : c’est celle de l’Esprit saint qui convainc les cœurs et les amène à la foi. Dieu pourrait se contenter de cette seule action ; c’est donc à lui de toute façon que l’homme doit la foi.

p. 22.

La souveraineté et la gloire de Dieu sont ainsi pleinement préservées, tout en reconnaissant aussi sa fidélité et son amour pour son Église. Il n’y a pas à choisir entre le ministère et le témoignage du Saint-Esprit, pas plus qu’il n’y a à choisir entre le ministère et l’Écriture, ou entre la Parole et les sacrements.

Dieu délègue donc ses ministres pour notre salut, mais Dieu ne se désintéresse pas de notre salut : il en reste l’auteur et le grand acteur. Une question reste pour l’instant en suspens : peut-il ne pas être à l’œuvre lorsque ses ministres sont à l’œuvre ? Que faire du cas d’une Église infidèle ? Le problème sera traité ultérieurement.

La pérennité du ministère

Maintenant que nous avons vu pour quelles raisons Dieu a institué le ministère, voyons pour combien de temps.

Dieu donques au commencement du monde s’est servi des plus excellens hommes, assavoir des Patriarches, gens simples pour la plupart en la sapience mondaine ou Philosophie, mais tressavans en la vraye Theologie, ausquels il a souvent parlé par ses Anges. Car les Patriarches ont esté les Prophetes ou Docteurs de leur temps, ausquels Dieu a prolongé la vie quelques siecles ou centaines d’annees, à celle fin qu’ils fussent comme peres et lumieres du monde. Puis Moyse les a suivis avec les Prophetes, fort renommez par le monde universel. Et aux derniers temps, le Pere celeste nous a envoyé apres eux son Fils unique pour nostre docteur tres-parfaict, auquel la sapience divine estant residente est decoulee sur nous par sa doctrine tressacree, tres-simple et tres-parfaicte. Car il s’est esleu des disciples qu’il a fait ses Apostres, c’est à dire ambassadeurs. Ceux-la donques allans par le monde universel ont recueilli en toutes parts des Eglises, par la predication de l’Evangile : puis suivant le commandement de Christ ont ordonné en icelles Pasteurs et Docteurs, par les successeurs desquels le Seigneur a jusques icy enseigné et gouverné son Eglise. Comme donques Dieu avoit donné au peuple ancien les Patriarches avec Moyse et les Prophetes : ainsi il a envoyé au peuple du nouveau Testament son Fils unique, avec les Apostres, et Docteurs de l’Eglise.

La mention des « derniers temps » est un ajout de la traduction française à l’original, qui a visiblement vu et renforcé une allusion à Hé 1,2. Les autres petites différences n’ont pas d’importance.

Les paragraphes sotériologiques précédents appelaient un développement historique : que voulait dire Bullinger en affirmant que Dieu a toujours usé de ministres, que l’origine et l’institution des ministres est très ancienne ? Si le ministère est nécessaire à l’Église et la constitue, il faut évidemment qu’il soit aussi ancien et aussi durable qu’elle. La pérennité de l’Église est donc le gage de la pérennité du ministère, et inversement.

Si le salut précède le ministère et justifie son institution, l’Église ne précède pas nécessairement le ministère. Certes, en période subapostolique, elle précède chronologiquement le ministère, mais du fait que le ministère n’a pas changé dans son esse à partir de la mort des apôtres, c’est accidentellement et non essentiellement que l’Église précède le ministère. On pourrait appliquer ici une réflexion parallèle à celle de l’apôtre Paul en 1 Co 11,8-12.

p. 124.

On ne peut pas manquer l’insistance de ce passage de la confession sur la portée universelle du ministère :

  • Les patriarches sont les hommes les plus excellents du monde ; leur sagesse et leur rapport étroit avec Dieu les rend pères et lumières du monde.
  • Moïse et les prophètes sont célèbres dans le monde entier.
  • Dieu envoie le Christ comme doctor mundi absolutissimus (ces mots sont absents dans la version française).
  • Enfin, les apôtres vont rassembler l’Église dans le monde entier.

Après les apôtres, les ministres semblent donnés à l’Église, plutôt qu’au monde, ce qui explique que la dimension missionnaire de l’Église ne soit pas aussi sensible dans le reste de ce chapitre. La situation ne doit pas pourtant être caricaturée :

Quand on pense à la disponibilité avec laquelle même Calvin, qui pourtant ne voulait pas que l’on confondît l’Église avec l’État chrétien, accepte l’état de chrétienté, il ne faut cependant pas trop presser la nuance : dans la situation européenne du XVIe siècle, si les ministres sont donnés à l’Église, ils sont aussi donnés au monde. N’empêche qu’il fallait mentionner que pour la Confession helvétique postérieure, l’évangélisation du monde, le recueillement et l’établissement de l’Église dans le monde s’est terminé avec l’époque apostolique : depuis lors, Dieu donne des ministres pour gouverner et pour conserver cette Église, et non pour la recueillir et l’établir. C’est là le second point sur lequel, à nouveau, il faut attirer l’attention : le ministère institué par Dieu, outil voulu et choisi par le Seigneur pour enseigner et gouverner l’Église, ce n’est pas seulement le ministère tel qu’il apparaît dans les livres canoniques de l’ancienne et de la nouvelle alliance ; c’est aussi, dans son ensemble, le ministère postapostolique. Celui-ci n’est donc pas seulement de droit ecclésiastique ; il est aussi de droit divin là où il est légitime. Si la Réforme avait dit autre chose, elle aurait hésité à voir dans sa propre entreprise une volonté de Dieu et elle aurait dû donner raison à ceux qui accusaient les Réformateurs et leurs collègues dans le saint ministère d’être des usurpateurs.

p. 25.

On peut distinguer trois sections dans « la chaîne ministériale ininterrompue » que dessine Bullinger :

  • celle du « peuple ancien » ;
  • celle du « peuple du Nouveau Testament » ;
  • et le Christ.

Le ministère du Christ

Le Christ est présent dans cette chaîne des ministres de Dieu. Cela est important pour les ministres passés et à venir. D’une part, il est la récapitulation de tous les ministres et ministères qui l’ont précédé. D’autre part, il fonde aussi et justifie le ministère de ceux qui le suivent. La prédication des ministres de l’Église, c’est la prédication du Christ, sa sagesse « découlée sur nous ».

Aussi l’Évangile ne nous vient pas seulement par voie verticale grâce à l’œuvre intus de l’Esprit saint ; il nous arrive aussi par voie horizontale grâce à l’œuvre foris [hors] de la succession kérygmatique.

p. 25.

La succession dans le ministère est une succession « kérygmatique, voire doctorale » dont Christ est la culmination. Dans la théologie réformée contemporaine, nous sommes habitués à une présentation du triple office du Christ (prêtre, prophète et roi). Il n’est pas invoqué ici, et est plus rare dans les confessions que dans les catéchismes (il est souligné uniquement dans celle de l’Église des étrangers de Francfort) ; les confessions s’attachent plutôt à souligner la continuité de l’enseignement réformé avec la christologie traditionnelle des synodes œcuméniques et du symbole d’Athanase. Dans le chapitre christologique de la Confession helvétique postérieure (ch. XI), on ne trouve qu’une seule allusion à cette présentation devenue classique :

C’est donc à bon droit que nous confessons et preschons à pleine bouche Jesus Christ estre l’unique Redempteur et Sauveur du monde, nostre Roy, et Sacrificateur souverain, le vray Messias, et ce Sainct benit tant attendu, …

L’avantage est aussi qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer ce que sont devenus les offices sacerdotal et royal dans le ministère de l’Église, ce qui aurait pu perturber la polémique menée contre la vision catholique du sacerdoce et de l’eucharistie (pour le premier) et la loyauté exprimée à l’égard du pouvoir civil (pour le second).

Le peuple ancien

Ce sont là encore les figures « kérygmatiques » qui sont centrales : les sacrificateurs et les rois ne sont pas mentionnés. Pourquoi ? Cela correspond peut-être pour la théologie réformée à la préséance du ministère de la Parole, stricto sensu, sur les sacrements et le reste du ministère pastoral lato sensu. Ou cela peut simplement être la conséquence du peu d’intérêt de la Confession helvétique postérieure pour les trois offices messianiques. Du reste, les patriarches et les prophètes ont eux aussi offert ou ordonné des sacrifices, Moïse a dirigé le peuple, Samuel oint des rois, etc. On voit en tout cas poindre dans ce texte une conception du ministère centrée sur l’office prophétique et doctoral.

Après le XVIe siècle, dans un commentaire ancien de la confession (Diatribe de ministerio ecclesiastico, Zurich, 1626), les sacerdotes sont ajoutés à la liste des ministres, entre les patriarches et les prophètes, et les prophètes sont considérés comme ministres extraordinaires, ce qui deviendra la doctrine réformée classique (thèses VI à IX). Les rois d’Israël ne sont pas plus mentionnés que chez Bullinger, sans doute parce qu’ils préfigurent davantage l’office du magistrat que le ministère pastoral.

Le peuple du Nouveau Testament

On expliquera par les mêmes raisons l’insistance sur la doctrine très sacrée, très simple et très parfaite qui a été transmise jusqu’à aujourd’hui. Le Christ, par ses ministres ordonnés par les apôtres, « enseigne et gouverne aujourd’hui encore son Église ».

La succession apostolique — qui fera l’objet d’un traitement à part à la fin de l’ouvrage de von Allmen — n’est donc pas avant tout une succession dans le gouvernement de l’Église, mais dans son enseignement. Elle est d’abord « kérygmatique et catéchétique » avant d’être « pastorale et sacramentelle ». Von Allmen note que cette approche « se trouve dans une ambiance théologique qui rappelle saint Irénée ».

La succession « horizontale » des apôtres et de leurs successeurs n’est pas pour autant remise en question, mais relève de la volonté du Seigneur, sans se substituer pour autant à une succession « verticale » (par laquelle le Christ appelle, enseigne et gouverne ses ministres lui-même). D’après von Allmen, ce point n’a pas été évalué à sa juste mesure ensuite :

Sur ce point, il y a un souci catholique, œcuménique, une appréciation positive du problème de la succession apostolique qui ont disparu de la tradition réformée dans la mesure où celle-ci s’est mise à prendre peur devant la manière dont les confessions dites « catholiques » abordent ce problème.

p. 27.

Les pasteurs succèdent donc vraiment aux apôtres, ils en sont le relais. Von Allmen va jusqu’à écrire que « s’il y a succession apostolique, c’est qu’il n’y a plus d’apôtres. Mais parce qu’il n’y a plus d’apôtres, il faut qu’il y ait succession apostolique. »

Pourquoi n’y a-t-il plus d’apôtres ? Non pas (ou non pas seulement) parce que ceux qui ont vu le Ressuscité et sont « les témoins normatifs de l’Évangile » ne sont plus parmi nous ; mais aussi parce que les apôtres ont voyagé dans toutes les directions et que le monde tout entier (ubique) a été évangélisé. « La fin de l’apostolat n’est donc pas directement liée à la doctrine de la révélation, mais curieusement, à la doctrine de l’Église et de sa mission. »

Les onze apôtres réunis pour désigner le successeur de Judas, Évangéliaire de Rabula, miniature syriaque du VIe siècle.

Illustration de couverture : Sir David Wilkie, La prédication de John Knox devant les lords de la congrégation, 10 juin 1559, huile sur toile, 1832 (Galerie nationale d’Écosse, Édimbourg).

  1. Pourtant signifie, ici et le plus souvent, partant (par conséquent) et non cependant. Si vous n’avez pas l’habitude du français du XVIe siècle, lisez la confession en français modernisé.[]
  2. Rm 10,14.[]
  3. Rm 10,17.[]
  4. Jn 13,20.[]
  5. Ac 16,9.[]
  6. 1 Co 3,9.[]
  7. Jn 6,44.[]
  8. 1 Co 3,5-7.[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université, étudiant en théologie à la faculté Jean Calvin et lecteur dans les Églises réformées évangéliques de Lituanie. Principaux centres d'intérêts : ecclésiologie, christologie, histoire de la Réforme en Europe continentale. Responsable de la relecture des articles du site.

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