Parce que les sacrements s’appliquent ร notre corps, on pourrait penser qu’ils ne nous concernent pas intimement, qu’ils ne touchent que quelque chose d’externe. Mais Jรฉsus-Christ s’est fait vrai homme, corps et รขme. Et c’est en tant qu’il est homme, corps et รขme, qu’il est saisissable pour nous et que nous pouvons รชtre unis ร lui pour notre salut. Le symbole des apรดtres nous le rappelle : nous croyons ร la rรฉsurrection de la chair. Paul nous y exhorte : nos membres doivent servir la justice, nous devons offrir nos corps comme sacrifice vivant ร Dieu. Ce que nous faisons de nos corps a toute son importance. Un รชtre humain n’est pas un fantรดme animant une machine corporelle, il est un composรฉ de matiรจre et d’รขme formant un corps vivant. C’est encore notre corps qui est promis ร la gloire รฉternelle. Le corps joue un rรดle essentiel dans l’identitรฉ humaine, comme l’exprime le thรฉologien rรฉformรฉ Alastair Roberts dans un livre รฉtudiant le rapport du baptรชme au corps :
Mon corps dรฉfie la distinction entre sujet et objet : il est ร la fois le lieu de mon intรฉrioritรฉ et de ma subjectivitรฉ, mais aussi un objet qui existe en continuitรฉ avec le monde et comme une partie de la nature sur laquelle d’autres peuvent agir. Mon corps est le lieu de ma conscience, de mon sentiment d’identitรฉ et de mon action, mais avant que ces รฉlรฉments ne se concrรฉtisent, mon corps reรงoit un sens et une identitรฉ d’autres sources. Mon ยซย moiย ยป n’est jamais simplement ma subjectivitรฉ : c’est aussi mon objectivitรฉ corporelle et, dans cette objectivitรฉ, mon corps est porteur de significations ยซย dรฉterminรฉesย ยป qui me prรฉcรจdent, moi, ma subjectivitรฉ, mes choix et mes actions.
Alastair Roberts, Baptism and the Body, 2016, p. 4.
Le baptรชme est avant tout une dรฉclaration de Dieu sur notre corps. Il opรจre dans la sphรจre de l’objectivitรฉ avant de retentir dans la subjectivitรฉ. Le corps est un rappel constant que notre existence est fondรฉe sur choses dรฉterminรฉes indรฉpendamment de nos choix :
Une fois de plus, cela rรฉvรจle un problรจme avec le langage populaire sur le baptรชme. Lorsque nous parlons du baptรชme comme l’expression de la ยซย dรฉcisionย ยป du candidat, soit nous rรฉsistons implicitement au caractรจre innรฉ de notre personne, soit nous n’abordons pas le salut de Dieu dans la dimension la plus fondamentale de notre humanitรฉ. L’insistance sur la rรฉalitรฉ du pรฉchรฉ originel est, en partie, l’insistance sur le fait que l’aliรฉnation de Dieu est un aspect de notre caractรจre innรฉ dans un monde dรฉchu, et pas seulement le rรฉsultat de notre action subjectivement choisie. Les eaux du baptรชme vont plus loin que l’action, plus loin que le choix, et mรชme plus loin que la conscience et la subjectivitรฉ. Elles dรฉclarent une nouvelle attribution, que mon corps est maintenant dรฉfini par sa relation avec Jรฉsus-Christ et son corps.
Alastair Roberts, Baptism and the Body, 2016, pp. 6-7.
Les sacrements touchent nos corps, ils ont donc un effet particuliรจrement intime sur nous. Par ailleurs, si le corps est le lieu de l’objectivitรฉ par excellence d’un cรดtรฉ et que, de l’autre, il manifeste que notre personne est dรฉfinie, indรฉpendamment de ses choix, par des rรฉalitรฉs innรฉes, alors la consรฉcration de notre corps dans le baptรชme justifie un langage rรฉaliste quant ร ce qui est opรฉrรฉ dans le baptรชme. En ce sens, les remarques de Jean Chrysostome qui suivent nous montrent l’importance capitale que notre corps revรชt, puisque Dieu veut bien qu’il soit l’instrument par lequel nous communions au corps du Christ lorsque nous prenons la Cรจne :
Connaissez tous les bienfaits de Jรฉsus-Christ et tรฉmoignez, mon cher frรจre, votre reconnaissance ร votre bienfaiteur par une conduite vertueuse ; et que la pensรฉe de ce sacrifice si grand vous porte ร honorer les membres de votre corps. Rรฉflรฉchissez ร ce que saisit votre main, et ne la laissez frapper aucun de vos frรจres ; qu’honorรฉe d’un si noble don, elle ne se dรฉshonore pas par de criminelles blessures. Oui, pensez ร ce qu’elle saisit, et gardez-la pure de toute avarice et rapine. Ce n’est pas seulement votre main qui saisit, c’est encore votre bouche qui reรงoit les dons du ciel, et dรฉfendez ร votre langue toutes paroles injurieuses, impudiques, blasphรฉmatoires, parjures, et autres pareilles iniquitรฉs. Quel sacrilรจge, si une langue qui touche aux plus redoutables mystรจres, une langue empourprรฉe du sang d’un Dieu, et devenue plus prรฉcieuse que l’or, se changeait en une รฉpรฉe meurtriรจre, en instrument d’insultes, d’outrages et d’ignobles plaisanteries ! Respectez donc l’honneur que Dieu lui a fait, et ne la faites point servir au pรฉchรฉ. Remarquez encore qu’aprรจs la main et la langue c’est le cลur qui reรงoit nos augustes mystรจres : n’ourdissez donc jamais la fraude contre votre prochain ; et que votre รขme reste exempte de toute mรฉchancetรฉ. Vous pourrez ainsi prรฉserver et vos oreilles et vos yeux. Combien n’est-il pas inconvenant en effet qu’aprรจs cette mystรฉrieuse voix descendue du ciel, et des chรฉrubins, nos oreilles se laissent profaner par des chants lascifs et effรฉminรฉs ! ne mรฉrite-t-on pas le dernier chรขtiment, si de ces yeux, qui ont contemplรฉ nos secrets et vรฉnรฉrables mystรจres, l’on regarde des prostituรฉes, et l’on commet l’adultรจre dans son cลur? Vous รชtes conviรฉ ร des noces, mon ami, n’y entrez pas avec une robe souillรฉe ; mais prenez un vรชtement digne de la solennitรฉ. L’homme le plus pauvre, engagรฉ ร des noces mondaines, souvent achรจte ou emprunte un habit convenable, et se prรฉsente ainsi ร ceux qui l’ont invitรฉ. Mais vous, vous รชtes appelรฉ ร un mariage spirituel, ร un banquet royal ; considรฉrez combien vous รชtes obligรฉ de vous procurer une robe nuptiale. Mais ne cherchez pas ce vรชtement, c’est inutile ; Celui qui vous invite vous en donne un gratuitement ; vous ne pouvez donc pas vous excuser sur votre pauvretรฉ.
Jean Chrysostome, Deuxiรจme catรฉchรจse baptismale, 2.
(Au passage, remarquons contre les catholiques romains traditionalistes que les chrรฉtiens de l’รฉpoque de Chrysostome pratiquaient la communion avec la main et non sur la langue puisqu’il pouvait en tirer une consรฉquence รฉthique quant ร la consรฉcration de cette main.)
Ces observations que Roberts offre sur le corps et sa participation ร la grรขce par le baptรชme ne sont pas inรฉdites. En effet, en traitant de l’exemple de Corneille, Cyrille de Jรฉrusalem dit ceci dans ses catรฉchรจses pour les catรฉchumรจnes :
Pierre vint, et l’Esprit fut rรฉpandu sur ceux qui avaient cru, et ils parlรจrent en d’autres langues et prophรฉtisรจrent. Aprรจs la grรขce de l’Esprit, l’รcriture dit que Pierre leur ordonna d’รชtre baptisรฉs au nom de Jรฉsus-Christ (Ac 10,48), afin que, l’รขme รฉtant nรฉe de nouveau par la foi, le corps aussi participe ร la grรขce par l’eau.
Cyrille de Jรฉrusalem, Catรฉchรจse baptismale, 3.4.
On pourrait simplement voir en ce texte une preuve du fait qu’il n’adhรฉrait pas ร la rรฉgรฉnรฉration baptismale, distinguant la rรฉgรฉnรฉration de l’รขme par la foi et ce qu’accomplit le baptรชme. Mais ce que dit Cyrille ici est bien plus riche que cela. Pour Cyrille, si le baptรชme n’est pas ce qui renouvelle l’รขme, le fait que le ยซย corps participe ร la grรขceย ยป n’est pas une faรงon de dire que l’action ยซย n’est qu’extรฉrieureย ยป ร nous-mรชmes. Le baptรชme marque le corps de la grรขce, il le marque pour sa rรฉgรฉnรฉration : la rรฉsurrection. Il le rend participant de la grรขce.
Je le mentionnais plus haut, c’est non seulement les sacrements mais surtout, plus fondamentalement encore, l’incarnation du Fils qui manifeste l’importance du corps. Remarquez que les sacrements, dans l’extrait de Chrysostome considรฉrรฉ, ne viennent pas apporter de nouvelles exigences รฉthiques mais donner plus de poids aux exigences รฉthique naturelles. De mรชme, pour Jean Huss, l’Incarnation nous enjoint ร honorer d’autant plus nos corps et ร fuir l’impuretรฉ sexuelle (qui รฉtait dรฉjร illicite avant l’Incarnation) :
Cher chrรฉtien, sache quโaprรจs lโincarnation du Fils de Dieu, tout pรฉchรฉ de fornication est plus grave quโavant lโIncarnation. Principalement parce que Dieu est notre frรจre qui a pris notre corps et notre mode de vie. Par consรฉquent, Dieu bien-aimรฉ, notre Pรจre et notre frรจre, Seigneur Jรฉsus, ne nous permets pas de forniquer et dโhumilier nos corps avec notre fornication ; ne nous laisse pas pousser le grand Roi dans la boue et le pus, dans la boue puante de la fornication. En effet, notre position est รฉlevรฉe au-dessus des anges, car ร travers le Seigneur Jรฉsus, cโest lโhumanitรฉ qui est exaltรฉe et valorisรฉe ; puisse-t-il nous aider ร prรฉserver notre humanitรฉ sans la pollution de la fornication.
Jean Huss, Exposรฉ du Dรฉcalogue, ยง55.
En exposant l’argumentaire de Paul en 1 Corinthiens ร propos de l’impuretรฉ sexuelle, Alastair Roberts manifeste combien l’ลuvre de la rรฉdemption ne vient pas rendre caduque l’รฉthique naturelle mais au contraire lui donner un poids considรฉrablement plus lourd. Christ s’est uni ร notre corps, son Esprit habite non seulement nos รชtres mais spรฉcifiquement nos corps. L’รฉthique chrรฉtienne se distingue de l’รฉthique naturelle, non pas parce que les exigences รฉthiques considรฉrรฉes en elles-mรชmes seraient diffรฉrentes mais parce que le christianisme conduit le corps ร sa finalitรฉ suprรชme donnant un poids รฉternel aux actions faites avec le corps1.
Illustration : William Blake, Le corps d’Abel trouvรฉ par Adam et รve, 1826.
- Le cas de l’eunuque pour le royaume des cieux, dans la Bible, est intรฉressant ร ce sujet. En effet, la rรฉalitรฉ eschatologique ayant fait irruption dans notre monde, la nรฉcessitรฉ du mariage se trouve quant ร elle ยซย allรฉgรฉeย ยป. Il ne s’agit en rien de dire que la rรฉalitรฉ eschatologique viendrait diminuer la culpabilitรฉ de l’adultรจre ou le fait que le mariage est ordonnรฉ ร la procrรฉation des enfants. Mais la nรฉcessitรฉ d’entrer dans l’รฉtat de mariage en lui-mรชme se trouve amoindrie, Jรฉsus lui-mรชme รฉtant prรฉsentรฉ en รsaรฏe 53 comme un eunuque, retranchรฉ de son peuple et sans gรฉnรฉration, mais engendrant pourtant une grande descendance. Toutefois, dans l’รฉtat de mariage, les exigences รฉthiques relatives au corps sont renforcรฉes par la rรฉalitรฉ de l’incarnation.[↩]




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