Locke sur le pari de Pascal
14 octobre 2024

Voici un extrait de l’ล“uvre principale de Locke sur l’รฉpistรฉmologie, Essai sur l’entendement humain, oรน il dรฉfend une version du pari de Pascal (argument selon lequel il est plus raisonnable en pratique de croire que Dieu existe que le contraire). Locke est un philosophe anglais protestant du courant empiriste avec Hobbes et Berkeley qui dit que toutes nos connaissances viennent de nos sens, qu’elles portent uniquement sur nos idรฉes (reprรฉsentations des choses) et qu’on ne peut pas connaรฎtre les essences des choses hors de notre esprit mais seulement les reprรฉsentations qu’on en fait (c’est son conceptualisme).


ยง 70. Prรฉfรฉrer le vice ร  la vertu, cโ€™est visiblement mal juger.

Je ne mโ€™รฉtendrai pas prรฉsentement davantage sur les faux jugements des hommes, ni sur leur nรฉgligence ร  lโ€™รฉgard de ce qui est en leur pouvoir : deux grandes sources des รฉgarements oรน ils se prรฉcipitent malheureusement eux-mรชmes. Cet examen pourrait fournir la matiรจre dโ€™un volume ; et ce nโ€™est pas mon affaire dโ€™entrer dans une telle discussion. Mais quelque fausses que soient les notions des hommes, ou quelque honteuse que soit leur nรฉgligence ร  lโ€™รฉgard de ce qui est en leur pouvoir ; et de quelque maniรจre que ces fausses notions et cette nรฉgligence contribuent ร  les mettre hors du chemin du bonheur, et ร  leur faire prendre toutes ces diffรฉrentes routes oรน nous les voyons engagรฉs, il est pourtant certain que la morale รฉtablie sur ses vรฉritables fondements ne peut que dรฉterminer ร  la vertu le choix de quiconque voudra prendre la peine dโ€™examiner ses propres actions : et celui qui nโ€™est pas raisonnable jusquโ€™ร  se faire une affaire de rรฉflรฉchir sรฉrieusement sur un bonheur et un malheur infini, qui peut arriver aprรจs cette vie, doit se condamner lui-mรชme, comme ne faisant pas lโ€™usage quโ€™il doit de son entendement. Les rรฉcompenses et les peines dโ€™une autre vie que Dieu a รฉtablies pour donner plus de force ร  ses lois sont dโ€™une assez grande importance pour dรฉterminer notre choix, contre tous les biens, ou tous les maux de cette vie, lors mรชme quโ€™on ne considรจre le bonheur ou le malheur ร  venir que comme possible ; de quoi personne ne peut douter. Quiconque, dis-je, conviendra quโ€™un bonheur excellent et infini est une suite possible de la bonne vie quโ€™on aura menรฉe sur la terre, et un รฉtat opposรฉ la rรฉcompense possible dโ€™une conduite dรฉrรฉglรฉe, un tel homme doit nรฉcessairement avouer quโ€™il juge trรจs mal, sโ€™il ne conclut pas de lร  quโ€™une bonne vie jointe ร  lโ€™espรฉrance dโ€™une รฉternelle fรฉlicitรฉ qui peut arriver est prรฉfรฉrable ร  une mauvaise vie accompagnรฉe de la crainte dโ€™une misรจre affreuse, dans laquelle il est fort possible que le mรฉchant se trouve un jour enveloppรฉ, ou pour le moins, de lโ€™รฉpouvantable et incertaine espรฉrance dโ€™รชtre annihilรฉ. Tout cela est de la derniรจre รฉvidence, supposรฉ mรชme que les gens de bien nโ€™eussent que des maux ร  essuyer dans ce monde, et que les mรฉchants y jouissent dโ€™une perpรฉtuelle fรฉlicitรฉ, ce qui pour lโ€™ordinaire prend un tour si opposรฉ que les mรฉchants nโ€™ont pas grand sujet de se glorifier de la diffรฉrence de leur รฉtat, par rapport mรชme aux biens dont ils jouissent actuellement ; ou plutรดt, quโ€™ร  bien considรฉrer toutes choses, ils sont, ร  mon avis, les plus mal partagรฉs, mรชme dans cette vie. Mais lorsquโ€™on met en balance un bonheur infini avec une infinie misรจre, si le pis qui puisse arriver ร  lโ€™homme de bien, supposรฉ quโ€™il se trompe, est le plus grand avantage que le mรฉchant puisse obtenir, au cas quโ€™il vienne ร  rencontrer juste, qui est lโ€™homme qui peut en courir le risque, sโ€™il nโ€™a tout ร  fait perdu lโ€™esprit ? Qui pourrait, dis-je, รชtre assez fou pour rรฉsoudre en soi-mรชme de sโ€™exposer ร  un danger possible dโ€™รชtre infiniment malheureux, en sorte quโ€™il nโ€™y ait rien ร  gagner pour lui que le pur nรฉant, sโ€™il vient ร  รฉchapper ร  ce danger ? Lโ€™homme de bien, au contraire, hasarde le nรฉant contre un bonheur infini dont il doit jouir au cas que le succรจs suive son attente. Si son espรฉrance se trouve bien fondรฉe, il est รฉternellement heureux ; et sโ€™il se trompe, il nโ€™est pas malheureux, il ne sent rien. Dโ€™un autre cรดtรฉ, si le mรฉchant a raison, il nโ€™est pas heureux, et sโ€™il se trompe, il est infiniment misรฉrable. Nโ€™est-ce pas un des plus visibles dรฉrรจglements dโ€™esprit oรน les hommes puissent tomber, que de ne pas voir du premier coup dโ€™ล“il quel parti doit รชtre prรฉfรฉrรฉ dans cette rencontre ? Jโ€™ai รฉvitรฉ de rien dire de la certitude ou de la probabilitรฉ dโ€™un รฉtat ร  venir, parce que je nโ€™ai dโ€™autre dessein en cet endroit que de montrer le faux jugement dont chacun doit se reconnaรฎtre coupable selon ses propres principes, quels quโ€™ils puissent รชtre, lorsque pour quelque considรฉration que ce soit il sโ€™abandonne aux courtes voluptรฉs dโ€™une vie dรฉrรฉglรฉe, dans le temps quโ€™il fait dโ€™une maniรจre ร  nโ€™en pouvoir douter, quโ€™une vie aprรจs celle-ci est, tout au moins, une chose possible1.


Illustration : Vincent Van Gogh, La Nuit รฉtoilรฉe, huile sur toile, 1889 (New York, Museum of Modern Art).

  1. John Locke, Essai sur l’entendement humain (traduction par Pierre Coste), livre II, chapitre 21.[↩]

Laurent Dv

Informaticien, รฉpoux et passionnรฉ par la thรฉologie biblique (pour la beautรฉ de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus gรฉnรฉralement) pour ses riches apports en apologรฉtique (thรฉisme, Trinitรฉ, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualitรฉ, politique...).

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