La preuve par la contingence de Chateaubriand
18 fรฉvrier 2025

Voici un extrait du premier tome du Gรฉnie du christianisme, ล“uvre apologรฉtique du grand รฉcrivain franรงais Chateaubriand oรน il prรฉsente une preuve de l’existence de Dieu par la contingence (un argument cosmologique) qu’il appelle preuve par la matiรจre et qu’il reprend en grande partie ร  Samuel Clarke. Dans cette oeuvre, il cherche ร  montrer que le christianisme est vrai et en particulier attrayant. Je me suis permis de rรฉarranger la mise en page par rapport au livre.


Note XI, page 151.

Je donnerai ici ces preuves mรฉtaphysiques de lโ€™existence de Dieu et de lโ€™immortalitรฉ de lโ€™รขme, pour complรฉter ce que jโ€™ai dit sur ce grand sujet.

Toutes les preuves abstraites de lโ€™existence de Dieu se tirent de ces trois sources : la matiรจre, le mouvement, la pensรฉe.

La matiรจre

Premiรจre proposition :

Quelque chose a existรฉ de toute รฉternitรฉ

Preuves :

Par la raison que quelque chose existe, que ce soit Dieu ou la matiรจre, peu importe pour l’instant.

Seconde proposition :

  1. Quelque chose a existรฉ de toute รฉternitรฉ.
  2. Cet รชtre existant est indรฉpendant et immuable.
Preuves :

Il faudrait autrement quโ€™il y eรปt une succession infinie de causes et dโ€™effets sans cause premiรจre; ce qui est contradictoire. On le prouve, Parce que, si la sรฉrie dโ€™รชtres indรฉpendants est UNE et TOUTE, elle ne peut avoir au-dehors une cause de son existence successive, puisqu’elle comprend tout. Or, Il est รฉvident que chaque รชtre, dans la chaรฎne progressive, nโ€™a pas, au-dedans de soi, la cause efficiente de son existence, puisqu’il est produit par un รชtre prรฉcรฉdent. Contradiction manifeste.

Objection :

On dit : Cโ€™est la nรฉcessitรฉ qui fait que cette chaรฎne dโ€™รชtres existe.

Rรฉponse :

Des รชtres dรฉpendant les uns des autres peuvent exister Oรน nโ€™exister pas. Il nโ€™y a pas lร  nรฉcessitรฉ ; donc la cause de cette existence est dรฉterminรฉe par rien.(Absurditรฉ.) Donc il doit y avoir de toute รฉternitรฉ un Etre indรฉpendant et immuable, cause premiรจre de la gรฉnรฉration des รชtres.

Troisiรจme proposition :

  1. Quelque chose a existรฉ de toute รฉternitรฉ.
  2. Cet รชtre existant est indรฉpendant et immuable.
  3. Et ne peut รชtre la matiรจre.
Premiรจre preuve :

Si cela รฉtait, la matiรจre existerait nรฉcessairement et par elle-mรชme : la seule supposition quโ€™elle nโ€™existe pas serait une contradiction dans les termes. Or, il est prouvรฉ que le mode de son existence nโ€™est pas de cette nature, puisqu’on peut concevoir, sans contradiction, quโ€™elle (la matiรจre) pourrait ne pas exister, ou รชtre tout autre chose que ce quโ€™elle est. En effet, ce caillou que vous roulez sous votre pied nโ€™existe pas nรฉcessairement, puisque vous le concevez fort bien, ou anรฉanti, ou de tout autre espรจce, sans quโ€™il en arrive aucun changement dans lโ€™univers. Ainsi, d’objets en objets, vous verrez clair comme le jour que lโ€™existence de la matiรจre nโ€™est pas de nรฉcessitรฉ.

Seconde preuve :

En outre, on ne peut pas se figurer la durรฉe รฉternelle de la matiรจre, de la mรชme maniรจre quโ€™on entend celle de Dieu : celle-ci, par la simplicitรฉ et la non- รฉtendue de sa substance, se fait concevoir ร  la pensรฉe, comme existant ร  la fois dans le passรฉ, le prรฉsent et lโ€™avenir. Mais la durรฉe de la matiรจre ne peut รชtre que progressive, puisquโ€™elle a lโ€™รฉtendue et les dimensions des corps, et quโ€™elle se perpรฉtue par destructions et gรฉnรฉrations : elle nโ€™existe plus pour la minute รฉcoulรฉe, et, comme lโ€™homme, elle avance dans lโ€™avenir en perdant le passรฉ.

Or, si l’รฉternitรฉ est successive, comme elle lโ€™est dรฉmonstrativement, dans le cas de la matiรจre, elle enferme des siรจcles infinis ;

Or des siรจcles infinis ne peuvent รชtre รฉpuisรฉs, ou ils ne seraient pas infinis ;

Donc l’รฉternitรฉ de la matiรจre รฉtant successive, cette matiรจre ne pourrait รชtre venue jusquโ€™ร  nos jours, puisqu’il faudrait supposer quโ€™elle eรปt franchi des siรจcles infinis, et que des siรจcles infinis qui pourraient se franchir ne seraient point infinis1.

Troisiรจme preuve :

Sโ€™il nโ€™y a que la matiรจre dans la nature, et que cette matiรจre nโ€™existe pas de nรฉcessitรฉ (ce qui implique dรฉjร  contradiction), qui est-ce qui fait durer les รชtres ? Sโ€™il nโ€™y a pas une puissance nรฉcessaire, qui conserve tout par sa seule vertu ou sa seule volontรฉ, la cohรฉsion des parties des corps est impossible. Mon bras doit tomber en poussiรจre, si les atomes dont il est formรฉ ne sont sans cesse forcรฉs de se tenir ensemble, ou mรชme sโ€™ils ne sont sans cesse crรฉรฉs2 ? Or, cette puissance nรฉcessaire ne peut รชtre la matiรจre, puisqu’elle nโ€™existe pas de nรฉcessitรฉ, et quโ€™elle nโ€™a pas elle-mรชme la cohรฉsion des parties. Enfin, cette volontรฉ conservatrice ne peut รฉmaner de la matiรจre, puisque la matiรจre est un รชtre purement passif et sans volontรฉ.

Concluons que l’รชtre primitif, indรฉpendant et immuable, ne peut รชtre la matiรจre.

Quatriรจme proposition :

  1. Quelque chose a existรฉ de toute รฉternitรฉ.
  2. Cet รชtre existant est indรฉpendant et immuable.
  3. Il ne peut รชtre la matiรจre.
  4. Il est nรฉcessairement unique.
Premiรจre preuve :

Si deux principes indรฉpendants existent ensemble, on concevra que lโ€™un peut รฉgalement exister : seul, puisqu’il nโ€™est pas de la mรชme nature que lโ€™autre; dโ€™oรน il rรฉsulte que ni lโ€™un ni lโ€™autre de ces principes nโ€™existe nรฉcessairement. Que deviennent donc la matiรจre et lโ€™รชtre quelconque, dรฉmontrรฉ existant de toute รฉternitรฉ, par la seule raison que quelque chose existe ร  prรฉsent ?

Seconde preuve :

Si deux principes existent ensemble, qui est-ce qui a arrangรฉ la matiรจre ?

Ce ne peut รชtre Dieu, parce quโ€™il ne connaรฎt point lโ€™autre principe, et nโ€™a aucun droit sur lui3.

Si la matiรจre est incrรฉรฉe, Dieu ne peut la mouvoir, ni en former aucune chose; car Dieu ne peut lโ€™arranger sagement sans la connaรฎtre ; il ne peut la connaรฎtre sโ€™il ne lโ€™a pas crรฉรฉe, puisque, รฉtant un principe indรฉpendant par lui-mรชme, il ne peut tirer ses connaissances que de lui, rien ne peut agir en lui ni lโ€™รฉclairer4.

Ainsi sโ€™รฉvanouit cet รฉpouvantail de lโ€™รฉcole des athรฉes : ex nihilo nihil fit. Si Dieu existe, la matiรจre nโ€™est pas รฉternelle, et la crรฉation est obligรฉe. Si vous supposez que Dieu n’existe pas, vous rentrez dans le cercle de nos propositions.

Lโ€™รชtre existant de toute รฉternitรฉ est donc nรฉcessairement unique5.

Cinquiรจme proposition :

  1. Quelque chose a existรฉ de toute รฉternitรฉ.
  2. Cet รชtre existant est indรฉpendant et immuable.
  3. Il ne peut รชtre la matiรจre.
  4. Il est nรฉcessairement unique.
  5. Il nโ€™est pas un agent aveugle, sans choix et sans volontรฉ.
Preuves :

Si la cause suprรชme est sans libertรฉ, une chose qui n’existe pas dans le moment actuel nโ€™a jamais pu exister.

Car, si la puissance de la cause suprรชme vient de lโ€™enchaรฎnement nรฉcessaire des รชtres, tout ce qui existe, existe par une nรฉcessitรฉ rigoureuse. Alors, si cette nรฉcessitรฉ est de rigueur, comment se trouve-t-il un temps oรน cette chose n’existait pas ?

Que si on rapporte cette nรฉcessitรฉ dโ€™existence ร  une certaine รฉpoque de la succession des temps, cโ€™est complรจtement dรฉraisonner. Dans le cas dโ€™une existence dโ€™absolue nรฉcessitรฉ, il nโ€™y a point de succession de temps. Les temps sont UN et TOUT.

Ensuite, il nโ€™y a dans le monde aucune apparence dโ€™une nรฉcessitรฉ absolue. Chacun peut concevoir les choses dโ€™une tout autre maniรจre, et dans un ordre tout diffรฉrent de ce quโ€™elles sont. Mais on aperรงoit une nรฉcessitรฉ de convenances relatives aux lois de lโ€™harmonie et de la beautรฉ. Cette nรฉcessitรฉ du meilleur possible dans les รชtres est fort digne dโ€™une cause intelligente, et trรจs compatible avec sa libertรฉ. De plus, Lโ€™รชtre intelligent prouve encore sa libertรฉ par les causes finales. Aucun athรฉe ne sโ€™avise de soutenir ร  prรฉsent, comme jadis Epicure, que lโ€™ล“il nโ€™est pas formรฉ pour voir, et lโ€™oreille pour entendre. Il suffirait de renvoyer cet incrรฉdule aux anatomistes.

Enfin, si la cause premiรจre agit par nรฉcessitรฉ, aucun effet de cette cause ne sera fini. Une nature qui agit nรฉcessairement agit de toute sa puissance. Or, une nature infime, agissant ร  la fois de toutes parts et de toute sa puissance, ne peut jamais complรฉter un รชtre, puisqu’elle y ajouterait sans fin en raison de son infimitรฉ. Il nโ€™y aurait donc point dโ€™objet fini dans lโ€™univers, ce qui est visiblement absurde.

Donc la cause premiรจre nโ€™est point un agent aveugle, sans choix et sans volontรฉ.

Sixiรจme proposition :

  1. Quelque chose a existรฉ de toute รฉternitรฉ.
  2. Cet รชtre existant est indรฉpendant et immuable.
  3. Il ne peut รชtre la matiรจre.
  4. Il est nรฉcessairement unique.
  5. Il nโ€™est pas un agent aveugle, sans choix et sans volontรฉ.
  6. Il possรจde une puissance infinie.
Preuves :

Cette puissance ne peut sโ€™รฉtendre que sur deux espรจces dโ€™รชtres, qui constituent toutes les choses, savoir : les รชtres matรฉriels et les รชtres immatรฉriels.

Par rapport aux premiers, nous avons vu que la cause nรฉcessairement unique doit avoir crรฉรฉ la matiรจre, et consรฉquemment en รชtre la maรฎtresse absolue.

Quant aux derniers, nous prouverons ailleurs que Dieu a pu seul les crรฉer, lorsque nous examinerons la nature de la pensรฉe de lโ€™homme.

Septiรจme et derniรจre proposition :

  1. Quelque chose a existรฉ de toute รฉternitรฉ.
  2. Cet รชtre existant est indรฉpendant et immuable.
  3. Il ne peut รชtre la matiรจre.
  4. Il est nรฉcessairement unique.
  5. Il nโ€™est pas un agent aveugle, sans choix et sans volontรฉ.
  6. Il possรจde une puissance infinie.
  7. Et il est infiniment sage, bon, juste, etc.
Preuves :

Cela se dรฉmontre a priori.

  1. Parce quโ€™un รชtre parfaitement intelligent doit connaรฎtre ses propres facultรฉs, et quโ€™รฉtant infini en puissance, rien ne peut lโ€™empรชcher de faire ce qui est le meilleur et le plus sage ;
  2. Parce que lโ€™รชtre infini connaissant toutes les convenances et toutes les relations des choses, nโ€™รฉtant jamais dรฉtournรฉ de la vรฉritรฉ par les passions, la force ou lโ€™ignorance, il doit toujours agir conformรฉment aux propriรฉtรฉs des choses.

A posteriori, les preuves de la bontรฉ, de la sagesse et de la justice de Dieu, se tirent de la beautรฉ de lโ€™univers.

Rรฉcapitulons :

  1. Quelque chose a existรฉ de toute รฉternitรฉ.
  2. Cette chose existante est immuable et indรฉpendante.
  3. Elle nโ€™est pas la matiรจre.
  4. Elle est unique.
  5. Elle nโ€™est pas un agent aveugle.
  6. Elle est toute-puissante.
  7. Elle est souverainement sage, bonne et juste.

Voilร  Dieu.

(Franรงois-Renรฉ de Chateaubriand,ย Gรฉnie du christianisme, Garnier Flammarion, Tome 1, pp. 472-477.)


Illustration : Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson, Portrait d’homme mรฉditant sur les ruines de Rome (Portrait de Chateaubriand), huile sur toile, 1809 (Musรฉe de Saint-Malo).

  1. Abbadie.[↩]
  2. Descartes.[↩]
  3. Dictionnaire de Pierre Bayle, article Anaximandre.[↩]
  4. Malebranche.[↩]
  5. La seule objection quโ€™on pourrait me faire ici se tirerait du spinosisme, qui admet lโ€™unitรฉ de Dieu et de la matiรจre ; mais on sait combien cette opinion est absurde. On peut voir le Dictionnaire de Bayle, article Spinoza.[↩]

Laurent Dv

Informaticien, รฉpoux et passionnรฉ par la thรฉologie biblique (pour la beautรฉ de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus gรฉnรฉralement) pour ses riches apports en apologรฉtique (thรฉisme, Trinitรฉ, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualitรฉ, politique...).

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