La preuve par le mouvement de Chateaubriand
4 mars 2025

Voici un extrait du premier tome du Gรฉnie du christianisme, ล“uvre apologรฉtique du grand รฉcrivain franรงais Chateaubriand une preuve de l’existence de Dieu par le mouvement (un argument cosmologique). Elle ressemble ร  la premiรจre voie de Thomas d’Aquin (aussi appelรฉe l’argument du premier moteur). Dans cette oeuvre, il cherche ร  montrer que le christianisme est vrai et en particulier attrayant. Je me suis permis de rรฉarranger la mise en page par rapport au livre.


Note XI, page 151.

Je donnerai ici ces preuves mรฉtaphysiques de lโ€™existence de Dieu et de lโ€™immortalitรฉ de lโ€™รขme, pour complรฉter ce que jโ€™ai dit sur ce grand sujet.

Toutes les preuves abstraites de lโ€™existence de Dieu se tirent de ces trois sources : la matiรจre, le mouvement, la pensรฉe. […]

Le Mouvement

D’oรน vient le mouvement de la matiรจre ?

Premier syllogisme (genre positif)

Ou ce mouvement lui est essentiel, ou il lui est communiquรฉ.

Si le mouvement est essentiel ร  la matiรจre, cโ€™est une nรฉcessitรฉ pour elle que ses parties soient toujours en mouvement.

Or, l’expรฉrience la plus commune dรฉmontre quโ€™il y a des corps en repos. Donc le mouvement nโ€™est pas essentiel ร  la matiรจre. Donc il lui est communiquรฉ.

Second syllogisme (genre destructif)

Si le mouvement est essentiel ร  la matiรจre, toutes ses parties doivent tendre sans cesse et รฉgalement de tous cรดtรฉs.

Or, de lโ€™รฉternel mouvement rรฉsulte lโ€™รฉternel repos. Donc tout est en repos dans lโ€™univers (absurde).

Troisiรจme syllogisme (genre dรฉmonstratif)

Le mouvement, par sa nature connue, nโ€™a aucune rรฉgularitรฉ.

Il sโ€™exerce dans toutes les dimensions et dans toutes les vitesses.

Il sโ€™รฉchappe par la tangente, coupe par la sรฉcante, se plonge par la perpendiculaire, se roule par le cercle, se glisse par lโ€™ellipse et la parabole.

Il se communique par le choc. Il prend des directions nouvelles, selon lโ€™opposition ou la rรฉflexion des corps.

Or, les lois motrices des astres, du soleil et des planรจtes sโ€™accomplissent dans une inaltรฉrable rรฉgularitรฉ gรฉomรฉtrique.

Donc ces lois dโ€™un mouvement permanent et rรฉgulier ne peuvent รชtre engendrรฉes par le mouvement confus et dรฉsordonnรฉ de la matiรจre.

Il suit de ces trois syllogismes que le mouvement nโ€™est point essentiel ร  la matiรจre :

  1. Parce quโ€™il y a des corps en repos;
  2. Parce que lโ€™universel mouvement serait le repos universel, ce qui choque lโ€™expรฉrience;
  3. Parce que le mouvement irrรฉgulier de la matiรจre ne peut jamais รชtre admis comme crรฉateur de lโ€™ordre de l’univers. Une cause ne peut pas produire un effet dont elle nโ€™a pas en elle-mรชme le principe, puisqu’il y aurait alors un effet sans cause; un composรฉ ne peut avoir des vertus qui ne sont pas dans ses รฉlรฉments simples. Enfin, si le mouvement รฉtait une qualitรฉ rรฉsidant dans la matiรจre ou dans lโ€™arrangement de ses parties, depuis le temps que les plus habiles mรฉcaniciens cherchent le mouvement perpรฉtuel, nโ€™est-il pas plus que probable quโ€™ils auraient trouvรฉ la machine propre ร  le mettre en รฉvidence ? Mais l’expรฉrience a dรฉmontrรฉ jusquโ€™ร  prรฉsent quโ€™il fallait un moteur รฉtranger.

On doit conclure de ces arguments quโ€™il existe quelque part, hors de la matiรจre, un mobile universel, premier agent du mouvement, ร  la fois immuable et dans un mouvement รฉternel.

Voilร  Dieu.

ร‰claircissements sur ces derniรจres preuves touchant le mouvement

Le mouvement de la matiรจre fournissant une preuve sans rรฉplique en faveur de lโ€™existence de Dieu, il sera bon dโ€™y jeter encore quelque lumiรจre.

Pour dรฉmontrer lโ€™impossibilitรฉ de la formation des mondes par le mouvement et le hasard, Cicรฉron tire des lettres de lโ€™alphabet cette objection si connue :

ยซ Ne dois-je pas mโ€™รฉtonner, dit-il, quโ€™il y ait un homme qui se persuade que de certains corps solides et indivisibles se meuvent dโ€™eux-mรชmes par leur poids naturel, et que, de leur concours fortuit, sโ€™est fait un monde dโ€™une si grande beautรฉ ? Quiconque croit cela possible, pourquoi ne croirait-il pas que si lโ€™on jetait ร  terre quantitรฉ de caractรจres dโ€™or, ou de quelque matiรจre que ce fรปt, qui reprรฉsentassent les vingt et une lettres, ils pourraient tomber arrangรฉs dans un tel ordre quโ€™ils formeraient lisiblement les Annales dโ€™Ennius ? Je doute si le hasard rencontrerait assez juste pour en faire un seul vers. Mais ces gens-lร , comment assurent-ils que des corpuscules, qui nโ€™ont point de couleur, point de qualitรฉ, point de sentiment, qui ne font que voltiger au grรฉ du hasard, ont fait ce monde-ci, ou plutรดt en font ร  chaque moment dโ€™innombrables qui en remplacent dโ€™autres ? Quoi ! Si le concours des atomes peut faire un monde, ne pourrait-il pas faire des choses bien plus aisรฉes, un portique, un temple, une maison, une ville ? ยป

Cicรฉron, De la nature des dieux, 11. 37. Traduction de dโ€™Olivet.

Cette absurditรฉ, qui frappait si justement lโ€™orateur romain, a aussi รฉtรฉ relevรฉe par Bayle.

ยซ Ce dialecticien passe aisรฉment du blanc au noir ; il sโ€™accommode de tout ce qui lui convient pour combattre lโ€™adversaire quโ€™il a en tรชte, nโ€™ayant pour but que dโ€™embarrasser les philosophes et de faire voir la faiblesse de notre raison. Jamais Arcรฉsilas et Carnรฉades nโ€™ont soutenu le pour et le contre avec plus dโ€™esprit et dโ€™รฉloquence. ยป

Leibniz, Thรฉodicรฉe. Part. 111, $ 353. On sait ce que cโ€™est que lโ€™รฉloquence de Bayle; mais il faut pardonner ce jugement ร  Leibniz.

Voici donc ce que Bayle dit sur la nรฉcessitรฉ dโ€™une cause intelligente :

ยซ Puisque, de lโ€™aveu de toutes les sectes, les lois du mouvement ne sont pas capables de produire, je ne dirai pas un moulin, une horloge, mais le plus grossier instrument qui se voit dans la boutique dโ€™un serrurier, comment seraient-elles capables de produire le corps dโ€™un chien, ou mรชme une rose et une grenade ? Recourir aux astres ou aux formes substantielles, cโ€™est un pitoyable asile. Il faut ici une cause qui ait lโ€™idรฉe de son ouvrage, et qui connaisse les moyens de le construire : tout cela est nรฉcessaire ร  ceux qui font une montre et un vaisseau ; ร  plus forte raison se doit-il trouver dans ce qui fait lโ€™organisation des รชtres vivants. ยป

Pierre Bayle, Dictionnaire, Article Sennert., Note C.

ร€ la note R de lโ€™article Dรฉmocrite, il sโ€™exprime ainsi :

ยซ En quittant le droit chemin, qui est le systรจme dโ€™un Dieu, crรฉateur libre du monde, il faut nรฉcessairement tomber dans la multiplicitรฉ des principes; il faut reconnaรฎtre entre eux des antipathies et des sympathies, les supposer indรฉpendants les uns des autres, quant ร  lโ€™existence et ร  la vertu dโ€™agir, mais capables nรฉanmoins de sโ€™entre-nuire par lโ€™action et la rรฉaction. Ne demandez pas pourquoi, en certaines rencontres, lโ€™effet de la rรฉaction est plutรดt ceci que cela; car on ne peut donner raison des propriรฉtรฉs dโ€™une chose, que lorsquโ€™elle a รฉtรฉ faite librement par une cause qui a eu ses raisons et ses motifs en la produisant. ยป

Crousaz, qui cite ce passage ร  la huitiรจme section de son examen du Pyrrhonisme, ajoute :

ยซ Quand on supposerait les atomes รฉternels et en mouvement de toute รฉternitรฉ, on pourrait bien en conclure quโ€™en sโ€™approchant ils formeraient de certaines masses, et, si vous voulez encore, que ces masses seraient propres ร  produire de certains effets. Mais de lร  il y a infiniment loin ร  supposer que ces masses, formรฉes par le concours fortuit des atomes, auraient pris un agencement rรฉgulier, et que les propriรฉtรฉs des unes auraient รฉtรฉ prรฉcisรฉment telles quโ€™il fallait pour lโ€™usage des autres.

Que lโ€™on ploie dix billets numรฉrotรฉs, lโ€™un par le chiffre 1, le second par le chiffre 2. Combien de reprises ne faudrait-il pas pour les tirer, sans choix, dans un tel ordre, que le numรฉro I vint prรฉcisรฉment le premier, le numรฉro 2 le second, et ainsi jusquโ€™au 10 ?

S’il y en avait vingt, le cas ne serait pas seulement deux fois plus difficile, mais incomparablement plus, comme le dรฉmontrent ceux qui ont รฉtudiรฉ la doctrine abstraite des combinaisons. Cinq choses mรฉlangรฉes 2 ร  2 donnent 15 combinaisons ; ร  3, 353; ร  4, 70; ร  5, 126; ร  6, 210; ร  7, 330.

La difficultรฉ de ranger plusieurs choses, sans le secours du discernement, dans un ordre croissant avec le nombre de ces choses, devient toujours plus grande dans une proportion qui va si fort en augmentant. Pour donner un arrangement, sans le secours de lโ€™intelligence et du choix, ร  une infinitรฉ de parties en dรฉsordre, il faudrait surmonter des difficultรฉs infiniment infinies. Quelle รฉtendue dโ€™intelligence ne serait pas nรฉcessaire pour ranger dans un grand ordre, dans un ordre exquis, dans un ordre qui se soutint, une infinitรฉ de choses dont chacune hors de sa place serait une cause de dรฉsordre! Prenez autant de lettres quโ€™il y en a dans une ligne; agencez les billets oรน elles sont รฉcrites, une seule par billet, sans les voir : ร  peine, aprรจs avoir รฉpuisรฉ votre vie en tentatives, viendrez-vous une fois ร  bout de les ranger ร  faire lire cette ligne. La difficultรฉ sera beaucoup plus que double, sโ€™il faut ainsi venir ร  bout dโ€™agencer les expressions de deux lignes : oรน nโ€™irait point la difficultรฉ de les ranger, sans le secours du discernement, dans lโ€™ordre oรน elles sont dans une page entiรจre ? Leurs agencements fortuits iraient-ils enfin ร  composer un livre ? Une cause infinie en perfection peut seule lever les obstacles qui naissent dโ€™une confusion infinie.

Jโ€™ajouterai ici un exemple aisรฉ de la variรฉtรฉ et de la multiplicitรฉ des combinaisons. ร€ et b se combinent en deux maniรจres, ab, ba; abc, en six, ab, ac, ba, bc, ca, cb, et cela sans รชtre rรฉpรฉtรฉes; abcd, en vingt-quatre, abcd, abdc, acbd, acdb, adbc, adcb; en voilร  six. Il y en aura autant si lโ€™on commence par b, autant par c, autant par d.

Une infinitรฉ combinรฉe 2 ร  2 irait ร  lโ€™infini; combinรฉes 3 ร  3, encore ร  l’infini et ร  un plus grand infini; combinรฉes toutes ensemble, ร  une infinitรฉ dโ€™infinies maniรจres. Quelles sources de confusion, quelle infinitรฉ de dรฉrangements, et ร  . combien dโ€™infinies maniรจres ne montent pas les chaos et les confusions possibles! Si cette confusion ne se change pas tout dโ€™un coup en rรฉgularitรฉ, elle subsistera; car quelque lรฉger principe de rรฉgularitรฉ serait bientรดt dรฉtruit par les chocs de lโ€™infinie confusion restante.

Dire que, dans la suite infinie des temps, la combinaison rรฉguliรจre a enfin eu son tour, ce serait supposer une infinie rรฉgularitรฉ dans la confusion, puisque ce serait supposer que toutes les combinaisons diffรฉrentes ร  lโ€™infini se seraient succรฉdรฉ par ordre, et que par lร  la combinaison rรฉguliรจre aurait paru dans sa place, et en aurait eu une assignรฉe dans cette succession, oรน elles se prรฉsentaient par ordre, comme si une intelligence en avait fait les agencements, les essais et les revues. ยป

Page 426.

Ces raisonnements sont dโ€™une grande force, et prรฉcisรฉment comme les demandent les esprits positifs, cโ€™est-ร -dire des raisonnements mathรฉmatiques. Il y a des athรฉes qui ont lโ€™ingรฉnuitรฉ de croire que ce nโ€™est que dans leur secte quโ€™on dรฉmontre par ร€ + B, et que les pauvres chrรฉtiens sont rรฉduits ร  lโ€™imagination pour toute ressource. Cโ€™est bien quelque chose pourtant que cette imagination. Et il y a tel profane qui aurait la tรฉmรฉritรฉ de croire quโ€™il est plus difficile dโ€™รฉcrire une seule belle page de pensรฉes morales ou de sentiments, que de compiler des volumes entiers dโ€™abstractions. Quoi quโ€™il en soit, ces incrรฉdules ne savent donc pas que Leibniz a prouvรฉ Dieu gรฉomรฉtriquement dans sa Thรฉodicรฉe ? Ils ne savent donc pas quโ€™on a empruntรฉ d’Huygens, de Keรฏl, de Marcalle et de cent autres, des thรฉorรจmes rigoureux pour รฉtablir lโ€™existence dโ€™un Etre suprรชme ? Platon nโ€™appelait Dieu que lโ€™รฉternel gรฉomรจtre, et cโ€™est lโ€™art dโ€™Archimรจde qui a fourni la plus belle et la plus puissante image de Dieu, le triangle inscrit au cercle.

Newton a posรฉ ainsi lโ€™axiome fondamental de la mรฉcanique :

ยซ Quand un corps est en repos ou en mouvement, il ne cesse jamais de rester en repos, ou de se mouvoir en ligne droite avec la mรชme force, sans quโ€™elle reรงoive aucune augmentation ou aucune diminution, ร  moins que quelque autre force, venant ร  agir sur lui, n’y cause du changement. ยป

Le mรฉdecin Nieuwentyt, raisonnant sur cet axiome, dans son livre de lโ€™Existence de Dieu, dรฉmontrรฉe par les merveilles de la nature, fait cette curieuse observation :

ยซ Lorsqu’un petit corps, qui ne sera si grand quโ€™une petite boule, de la grosseur, par exemple, dโ€™un grain de sable trรจs petit, aprรจs avoir reรงu une chiquenaude, va heurter contre un corps que nous supposerons aussi gros que tout le globe de la terre, ou, si vous voulez, mille fois plus grand, pourvu que ni lโ€™un ni lโ€™autre nโ€™ait pas de ressort ; il sโ€™ensuit, dis-je, que ce grand corps sera entraรฎnรฉ avec le grain de sable en ligne droite. Et, ร  moins que quelque force ou quelque obstacle nโ€™intervienne et nโ€™arrรชte ce mouvement, la force dโ€™une seule chiquenaude suffira pour faire mouvoir continuellement en ligne droite ce grand corps et le petit grain de sable tout ensemble. Et si dans leurs routes ils rencontraient cent mille autres corps, chacun un million de fois plus grand que la terre, ils les entraรฎneraient tous avec cette petite force, sans quโ€™il y en eรปt jamais aucun en รฉtat de prendre une autre direction.

Que ceci soit vrai, quelque merveilleux quโ€™il paraisse, cโ€™est une chose que les mathรฉmaticiens ne sauraient nier. Misรฉrables Pyrrhoniens, qui espรฉrez, en dรฉduisant nรฉcessairement les lois de la nature lโ€™une de lโ€™autre, dโ€™รฉluder les preuves de la Providence divine! misรฉrables Pyrrhoniens, montrez-nous par vos principes, si VOUS pouvez en aucune maniรจre comprendre, non pas quโ€™une pareille chose arrive continuellement (car les mathรฉmatiques leur montreront ceci), mais comment et de quelle maniรจre agit la force de ce petit grain de sable, de sorte que, pour peu quโ€™il pousse ces corps prodigieux, il les met non seulement en mouvement, mais il les y conserve sans jamais cesser. ยป

Livre 11, Chapitre 3, p. 541.

Voilร  la remarque de cet excellent homme qui, avec Hippocrate et Galien, avait reconnu dans la merveilleuse machine de notre corps, la main dโ€™une intelligence divine.

Enfin, le docteur Hancock se sert dโ€™une comparaison frappante, pour faire sentir lโ€™absurditรฉ de ceux qui attribuent lโ€™ordre de lโ€™univers au concours fortuit des atomes.

ยซ Supposons, dit-il, que tous les hommes qu’il y a sur la terre fussent aveugles, et que dans cet รฉtat il leur fรปt ordonnรฉ de se rendre dans les plaines de la Mรฉsopotamie ; combien de siรจcles leur faudrait-il pour trouver cette route et pour venir ร  leur commun rendez-vous ? Y arriveraient-ils mรชme jamais, quelque immense que fรปt leur durรฉe ? Cela serait pourtant infiniment plus facile ร  faire pour les hommes, quโ€™il ne lโ€™a รฉtรฉ aux aromes de Dรฉmocrite. d’exรฉcuter lโ€™ouvrage quโ€™il leur attribue. Posรฉ cependant que ce concours si heureux ne leur ait pas รฉtรฉ impossible, comment est-il arrivรฉ quโ€™il nโ€™ait plus rien produit de nouveau, ou que le mรชme hasard qui les assembla pour former l’univers, ne les ait pas dissipรฉs pour le dรฉtruire ? Dira-t-on que cโ€™est un principe dโ€™attraction et de gravitation qui les retient ainsi dans leur situation primitive ? Mais ce principe dโ€™attraction et de gravitation est ou antรฉrieur oรน postรฉrieur ร  la formation de lโ€™univers. Sโ€™il est antรฉrieur, comment est-ce que lโ€™activitรฉ en รฉtait suspendue ? Et sโ€™il est postรฉrieur, quelle en est lโ€™origine, et ne doit-elle pas venir dโ€™ailleurs que de la matiรจre, qui de sa nature est susceptible de se mouvoir en tout sens ? Si lโ€™on dit dโ€™ailleurs que cโ€™est la nature qui se maintient dโ€™elle-mรชme dans cet รฉtat permanent, on ne peut entendre par ce terme, dans le systรจme: de Dรฉmocrite, que le concours fortuit, et lโ€™on sent dโ€™abord que cela ne suffit pas plus pour rendre raison de la conservation du monde, que pour celle de sa formation. ยป

Hancock, On the Existence of God, Section 5, traduction franรงaise.

Pour se tirer des difficultรฉs insurmontables qui rรฉsultent de la formation du monde par le mouvement de la matiรจre, Spinoza, dโ€™aprรจs Straton, a soutenu quโ€™il nโ€™y a dans lโ€™univers quโ€™une seule substance; que cette substance est Dieu, ร  la fois esprit et matiรจre, possรฉdant lโ€™attribut de la pensรฉe et de lโ€™รฉtendue. Ainsi, mon pied, ma main, un caillou, tous les accidents physiques et moraux, toutes les saletรฉs de la nature sont des parties de Dieu. Rare et admirable divinitรฉ, sortie toute formรฉe et sans douleur du cerveau dโ€™un incrรฉdule ! Les paรฏens avaient bien attachรฉ des dieux aux objets les plus vils de la terre; mais il nโ€™appartenait quโ€™ร  un athรฉe de dรฉifier, en une seule et รฉternelle substance, tous les crimes et toutes les immondices de lโ€™univers. Il se passe dโ€™รฉtranges choses dans lโ€™intรฉrieur de ces hommes que Dieu a รฉloignรฉs de lui, et les plus habiles gens trouveraient malaisรฉ d’expliquer les mouvements du cล“ur dโ€™un athรฉe. On peut voir comment Bayle, Clarke, Leibniz, Crouzas, etc., ont renversรฉ le spinosisme, qui est en mรชme temps le plus impie et le plus insoutenable des systรจmes.

Anaximandre, par une autre folie, voulait que les formes et les qualitรฉs, provenues de la matiรจre, eussent arrangรฉ l’univers.

D’un autre cรดtรฉ, les Stoรฏciens supposaient des formes plastiques, destituรฉes dโ€™intelligence et pourtant distinctes de la matiรจre. ร€ la vรฉritรฉ, quelques-uns les dรฉrivaient de Dieu, et ne les avaient imaginรฉes que pour expliquer l’action dโ€™un รชtre immatรฉriel sur des รชtres matรฉriels.

Qu’est-il besoin dโ€™appeler les mรฉpris du lecteur sur ces rรชveries philosophiques ? Elles ont รฉtรฉ combattues par les incrรฉdules eux-mรชmes.

Il ne reste donc plus ร  faire valoir que la loi banale de la nรฉcessitรฉ. On sโ€™en sert dโ€™autant plus volontiers, quโ€™on ne sait ce que cโ€™est, et quโ€™en lรขchant ce grand mot, on se croit dispensรฉ de lโ€™expliquer. Mais cette terrible nรฉcessitรฉ est-elle une chose crรฉรฉe ou incrรฉรฉe ? Si elle est crรฉรฉe, qui est-ce qui en est le crรฉateur ? Si elle est incrรฉรฉe, cette nรฉcessitรฉ qui arrange tout, qui produit tout dans un si bel ordre, qui est une, indivisible, sans รฉtendue, est-elle autre que Dieu ?

(Franรงois-Renรฉ de Chateaubriand, Gรฉnie du christianisme, Garnier Flammarion, Tome 1, p. 472 ; pp. 477-483.)


Illustration : Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson, Portrait d’homme mรฉditant sur les ruines de Rome (Portrait de Chateaubriand), huile sur toile, 1809 (Musรฉe de Saint-Malo).

Laurent Dv

Informaticien, รฉpoux et passionnรฉ par la thรฉologie biblique (pour la beautรฉ de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus gรฉnรฉralement) pour ses riches apports en apologรฉtique (thรฉisme, Trinitรฉ, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualitรฉ, politique...).

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