Une accusation fréquente et ancienne concernant Martin Luther est qu’il aurait traduit de manière tendancieuse le verset de Romains 3,28. En effet, la traduction allemande de Martin Luther dit que l’on est justifié par la foi seule (alleyn). Or, il n’y a pas de correspondant direct en grec au mot « seule ».
La réponse à cette accusation de falsification est en réalité assez simple :
- Premièrement, il faut relever que le rôle d’un bon traducteur est de donner au lecteur de comprendre le sens du texte et non de faire un mot à mot. Le choix de Luther de traduire par « foi seule » une formule qui, en grec, exclut un autre membre de la justification est tout à fait légitime, puisque le « seule » peut exprimer cette exclusion.
- Deuxièmement, il faut relever que Luther est très loin d’être le premier à traduire ainsi ce texte.
Ces deux défenses ont été offertes par Luther lui-même, comme le signale l’auteur catholique Joseph A. Fitzmyer :
Au verset 3:28, Luther introduit l’adverbe « seulement » dans sa traduction de l’épître aux Romains (1522), « alleyn durch den Glauben » (WAusg 7.38) ; cf. Aus der Bibel 1546, « alleine durch den Glauben » (WAusg, DB 7.39) ; également 7.3-27 (Préf. à l’épître). Voir également son Sendbrief vom Dolmetschen, du 8 septembre 1530 (WAusg 30.2 [1909], 627-49 ; « De la traduction : une lettre ouverte » [LuthW 35.175-202]). Bien que « alleyn/alleine » ne trouve aucun adverbe correspondant dans le texte grec, deux des arguments avancés par Luther pour défendre l’adverbe ajouté étaient qu’il était exigé par le contexte et que sola était utilisé dans la tradition théologique antérieure à lui1.
Et, effectivement, Martin Luther avait tout à fait raison ici. Même le cardinal Bellarmin relève 8 auteurs, avant Luther, qui ont employé cet adverbe2. Voici les références qu’il fournit :
- Origène, Commentarius in Ep. ad Romanos, cap. 3 (PG 14.952).
- Hilaire, Commentarius in Matthaeum 8:6 (PL 9.961).
- Basile, Hom. de humilitate 20.3 (PG 31.529C), que nous avions cité dans cet article.
- Ambrosiaster, In Ep. ad Romanos 3.24 (CSEL 81.1.119) : « sola fide justificati sunt dono Dei » 4.5 (CSEL 81.1.130), que nous avions cité dans cette vidéo.
- Jean Chrysostome, Hom. in Ep. ad Titum 3.3 (PG 62.679), que nous avions cité dans cet article.
- Cyrille d’Alexandrie, In Joannis Evangelium 10.15.7 (PG 74.368).
- Bernard de Clairvaux, In Canticum serm. 22.8 (PL 183.881) : « solam justificatur per fidem. »
- Théophylacte, Expositio in ep. ad Galatas 3.12-13 (PG 124.988).
À ces 8 listés par Bellarmin, Fitzmyer ajoute ces 5 autres auteurs et donne les références qui suivent :
- Théodoret de Cyr, Affectionum curatio 7 (PG 93.100; ed. J. Raeder [Teubner], 189.20-24).
- Thomas d’Aquin, Expositio in Ep. I ad Timotheum cap. 1, lect. 3 (Parma ed., 13.588): “Non est ergo in eis [moralibus et caeremonialibus legis] spes iustificationis, sed in sola fide, Rom. 3:28: Arbitramur justificari hominem per fidem, sine operibus legis” Cf. In ep. ad Romanos 4.1 (Parma ed., 13.42a): “reputabitur fides eius, scilicet sola sine operibus exterioribus, ad iustitiam”; In ep. ad Galatas 2.4 (Parma ed., 13.397b): “solum ex fide Christi” [Opera 20.437, b41]).
- Théodore de Mopsueste, In ep. ad Galatas (ed. H. B. Swete), 1.31.15.
- Marius Victorinus, ep. Pauli ad Galatas (ed. A. Locher), ad 2.15-16: “Ipsa enim fides sola iustificationem dat-et sanctificationem” ; In ep. Pauli Ephesios (ed. A. Locher), ad 2.15: “Sed sola fides in Christum nobis salus est”, que nous avions cité dans cette vidéo.
- Saint Augustin, De fide et operibus, 22.40 (CSEL 41.84-85): “licet recte dici possit ad solam fidem pertinere dei mandata, si non mortua, sed viva illa intellegatur fides, quae per dilectionem operatur”
Par ailleurs, comme le relève Charles Hodge dans son commentaire sur l’épître aux Romains3, plusieurs Bibles catholiques ont également traduit, dont certaines avant Luther, par « foi seule » ce verset :
- La Bible allemande de Nuremberg (1483) traduit ainsi « nur durch den glauben. »
- La Bible italienne de Genève (1476) traduit encore « per sola fede. »
- La Bible italienne de Venise (1538, soit 16 ans après la parution du Nouveau Testament de Luther) traduit également « per sola fede. »
Et c’est ainsi que Érasme de Rotterdam, du temps de Luther déjà, signalait :
Le terme « seul », qui a suscité tant de controverse à notre époque, se trouve pourtant chez Hilaire4.
Conclusion
L’accusation contre Luther est sans substance. La traduction du docteur allemand relève du choix légitime de traducteur et n’est pas sans précédent.
- Joseph A. Fitzmyer, Romans, A New Translation with introduction and Commentary, The Anchor Bible Series, New York, Doubleday, 1993, pages 360-361.[↩]
- Robert Bellarmin, Disputatio de controversiis: De justificatione 1.25, Naples, G. Giuliano, 1856, 4.501-3.[↩]
- Charles Hodge, Commentary on the Epistle to the Romans, Philadelphie, 1864, page 156.[↩]
- Érasme de Rotterdam, De ratione conciondi 1.3, voir cet article pour l’origine de cette citation.[↩]




0 commentaires