Antoine Court, le restaurateur du protestantisme
2 septembre 2025

L’histoire de l’Église offre aux chrétiens plusieurs figures inspirantes, dont la vie est édifiante. Certains sont des pasteurs fidèles : Jean Calvin, Athanase le Grand ; d’autres sont des martyrs dont la gloire fut aussi brillante que leur récit est court : Guy de Brès, Polycarpe ; d’autres sont des missionnaires à la persévérance remarquable : Charles Studd, Ansgar de Scandinavie.

Mais il est encore une classe à part, qui combine la fidélité des grands pasteurs, la fulgurance des grands martyrs, la persévérance des grands missionnaires. Cette classe exceptionnelle est exemplifiée par un des plus grands, et des plus discrets des héros de la foi : Antoine Court.

Quand il est né, il n’y avait plus d’Église protestante en France. Quand il est mort, elle était prête à renaître. Il est l’esprit de résistance des protestants sous la persécution du XVIIIe siècle, la défaite de l’Ancien Régime, un monument de la persévérance des saints. Mais il est aussi le chant du cygne des huguenots : après lui, une génération moderniste prendra le contrôle de l’Église, et il faudra attendre le réveil de Genève et des personnes comme Louis Gaussen pour faire entendre à nouveau l’Évangile en France.

Nous allons vous présenter Antoine Court, le dernier des huguenots, le père de tous les protestants français actuels.

Cet article est basé sur les livres d’Edmond Hugues : Histoire de la restauration du protestantisme, volume 1 et 2, et Mémoires d’Antoine Court. C’est de ces livres que sont tirées les citations. Je vous recommande la lecture de ces livres, de bien meilleure qualité que ce que je peux en dire.

Prologue : l’Église dévorée par les dragons

Je ne publierai pas ici l’histoire des deux premiers chapitres de l’histoire du protestantisme français. Nous en avons déjà parlé dans un autre article : « Brève histoire des Églises réformées de France (1521-1715) ». Je m’en rapproche directement.

La guerre des camisards est finie depuis 1710. Louis XIV peut publier en 1715 la victoire totale sur le protestantisme. Pour les protestants c’était un réseau de discriminations et de contraintes :

Un système complet d’ordonnances, d’édits et de déclarations renfermait les protestants qui étaient restés en France dans un cercle d’où ils ne pouvaient sortir sans se heurter à la prison ou au gibet. La persécution les saisissait au jour de leur naissance, elle ne les relâchait qu’à leur mort. Nouveaux-nés, ils ne pouvaient être baptisés qu’à l’église qui seule leur donnait l’état civil ; enfants, ils devaient être envoyés à l’école catholique qui seule avait le droit de les instruire ; hommes faits, ils ne pouvaient devenir ni greffiers, ni sergents, ni libraires, ni imprimeurs, apothicaires, médecins, chirurgiens, avocat, procureur, notaire, pas même domestique ; moribonds, ils étaient obligés de recevoir moines et curés; et s’ils venaient à mourir relaps, leur cadavre, par un dernier châtiment, était traîné sur la claie et leur mémoire condamnée. Pour toutes les infractions, il y avait le couvent, l’amende, les galères ou la mort. On ne connaissait pas de moyens d’échapper. Chaque paroisse avait son curé et ses missionnaires. Les plus petites villes avaient des garnisons. Il fallait fréquenter l’église et vivre en catholiques.

Il y a des espions partout, et pas que pour le gain. Les curés pouvaient débarquer n’importe quand. Pas d’intercession à l’étranger. Les esprits sont brisés et soumis à Rome. Louis XIV ne mentait pas quand il disait qu’il avait vaincu le protestantisme.

Mais le cœur n’y est pas. On a honte de devoir ainsi s’agenouiller devant la messe. Spontanément, il émerge des prédicants et des prédicantes, qui font des réunions secrètes, voire des petites assemblées. Mais l’atmosphère élitiste, dissimulée et quasiment occulte de ces réunions y fait apparaître des éléments de fanatisme de nature charismatique. Ce fanatisme, loin d’être encourageant, fait des assemblées brouillonnes, promptes à condamner les jeunes convertis et tout protestant qui n’est pas deux fois plus zélé qu’eux, sans soins pastoraux, et il n’est pas question de collaborer avec des étrangers ou tout ce qui pourrait remettre en cause le pouvoir du prophète.

Il y a un appétit pour la foi réformée. Il y a un désir de sauter sur la première opportunité de vrai culte. Mais il n’y a pas encore le catalyseur. Ici vint Antoine Court.

Partie 1: Antoine Court en France

Enfance

Antoine Court est né en 1696 à Villeneuve de Berg, dans le Vivarais (Ardèche), de paysans relativement riches. Sa mère s’appelle Marie Gebelin et son père Jean Court; les deux parents étaient très zélés pour la religion. Il naît au plus fort de la persécution. Antoine devint orphelin de père dans son enfance. Marie Gébelin est veuve à 32 ans avec trois enfants, mais elle ne se défait pas et veille vigoureusement à leur éducation.

Elle mit son fils à l’école, à la septième année, et eut la bonté de l’y conduire elle-même par la main et de recommander au régent de ne point lui épargner le fouet, lorsqu’il manquerait à son devoir.

Ses études primaires se passent bien, et il hait la messe. Un soir quatre petites brutes de camarades veulent l’y traîner, mais il s’accroche si bien à l’escalier de chez lui qu’ils doivent renoncer, ce qui lui attire le sobriquet fils aîné de Calvin. Il ne pouvait pas continuer ses études parce que la condition consistait en une surveillance étroite de l’assistance à la messe. Il préféra donc renoncer aux études. Il rentre comme apprenti chez des cousins de sa mère qui sont commerçants, mais ne perd pas de vue sa vocation pastorale.

Deuxième problème: il n’y a pas moyen d’apprendre quoi que ce soit en théologie: seule sa mère est disposée à lui apprendre, mais elle a plus de foi que de doctrine, et il n’y a aucun livre de disponible pour les protestants:

Il ne restait dans la maison de notre Court que quelques feuilles dispersées d’une Bible, triste débris échappé de ce saint Livre, caché dans quelque trappe et que la piété de sa mère avait ramassé, et qu’un illustre fugitif avait cousu l’une à la suite de l’autre. Ce fut la lecture de ces chéries et vénérables feuilles qui donnèrent à Court la première teinture des connaissances de l’Ecriture Sainte.

Une certaine Mlle Pradel mourut et légua à Antoine Court deux livres protestants: Les consolations de l’âme fidèle de Drelincourt et La paix de Dieu de Baxter. De même, il se procure à partir d’un héritage de prêtre catholique un ouvrage d’apologétique protestante: La dispute d’un berger avec son curé.

Après la lecture de ce livre, il lui semblait qu’il pouvait perdre mille vies que d’abandonner la religion pour laquelle il avait tant d’amour, et d’embrasser celle pour laquelle il avait tant d’horreur.

Il suivit un soir sa mère en secret pour aller assister à son premier culte réformé, situé au fin fond d’une longue randonnée.

La personne qui présidait cette assemblée était une femme de Valon, connue sous le nom de la veuve Ransel. Elle prit pour texte ces paroles d’Esaïe: « Qu’avais je à faire à ma vigne que je ne lui ai fait? Pourquoi ai je attendu qu’elle produisît des raisins, et elle n’a produit que des grappes sauvages » Elle dit de très bonnes choses, et notre Court en fut fort édifié.

Il apprend plus tard qu’il y a deux autres prédicantes dans le Vivarais: Jeanne Balastière et Isabeau Chalançon. Elles furent arrêtées près de Nîmes. Vers 1709-10, il rencontre Abraham Mazel, le chef de la « deuxième vague » camisarde, Saint-Julien, et Jean Rouvière dans une assemblée présidée par la prédicante Marthe.

Le service qu’on faisait dans ces assemblées était pur et édifiant: lecture de l’Ecriture Sainte, chant des psaumes, prières pieuses, exhortations, et ne contribuait pas peu à augmenter le zèle et l’attachement de notre Court pour la religion réformée

Il accueille chez lui encore d’autres prédicantes, mais il aspire aussi à entendre des hommes prédicants la parole de la prédication leur paraissant beaucoup mieux séante dans leur bouche. Ce fut le cas le 1er mai 1713, lorsqu’il assiste à la prédication de Jacques Bonbounnoux qui récite un sermon de Pierre Dumoulin. C’est à cette occasion qu’il rencontre Pierre Chabrier, un prédicant faisant le tour des Eglises du haut Vivarais. Ce dernier invite Antoine Court à le rejoindre, ce qu’il fait avec joie. C’est ainsi qu’Antoine Court devint lui aussi prédicateur.

Antoine Court parmi les prophètes

C’est ainsi qu’il fit pour la première fois dans une assemblée de 30 personnes, convoquée près de Vernoux, et composée presque toutes de femmes, assez peu compétentes pour juger de son discours, et qui en furent si contentes que peu s’en fallut qu’elles ne le prissent pour un ange envoyé expressément du ciel pour leur prêcher. Il prit pour texte ces paroles de Saint Paul à Timothée « Je veux que les hommes prient en tous lieux levant les mains pures vers le ciel sans colère et sans dispute » (1 Timothée 2.8) et un sermon qu’il avait lu de Pierre Dumoulin sur la prière et dont la voix, la mémoire fraîche ne servit pas peu à donner de la force et illustrer mon discours.

Brunel -Pierre Chabrier- en est jaloux. Alors dans un culte plus important, il le jette directement dans le sermon sans le prévenir. Il prêche sur les Actes Amendez vous et convertissez vous, afin que vos péchés soient effacés. Il s’en sort très bien, et il le prend comme une confirmation divine de sa vocation pastorale.

Il commence alors à avoir des problèmes avec les occurrences prophétiques (très discrètement mentionnées dès les premières prédicantes), mais il garde cela pour lui.

  • Il part du Vivarais vers le Languedoc. Les assemblées l’apprécient, mais lui apprécie moins son collègue Jean Vesson, prédicateur et prophète qui dans l’une de ses extases fit choix de mon épaule pour poser sa tête où il débita des mensonges et des extravagances: sa précédente assemblée avait été découverte et il prédisait toutes sortes de gibets et morts pour les arrêtés. Cette prophétie était fausse.
  • Même genre de fiasco quand ses collègues prédicantes pratiquent un exorcisme sur une simple d’esprit. _Une jeune fille appelée Moran était malade d’esprit. Elle fut vue par la veuve Caton et par Claire, qui la crurent possédée, et se croyant en droit de chasser le démon du corps de cette fille et de commettre un crime de ne pas l’entreprendre, elles se mirent en devoir de le faire ; elles ne voulurent pourtant pas commencer que je ne fusse présent.[…] Le prétendu démon fut questionné devant moi, il dit qu’il s’appelait Belle Oreille, on lui fit commandement de la part de Dieu de quitter le corps de cette jeune fille ; on pria, on jura, on récita le commandement; mais le démon n’obéit point, la jeune fille demeura dans l’état où les prophétesses l’avaient trouvé.
  • Jean Vesson avait convoqué une assemblée à la Baume des Fades. Mais comme ce lieu était très proche de vignes surveillées ordinairement par des catholiques, on annula la réunion. Jean Vesson prophétisa alors que l’on avait eu tort et que pour le prouver, dans 3 jours les portes de la ville se fermeraient seules en plein midi. Mais le Ciel qui n’était pas assujetti aux caprices du prophète irrité, ne troubla point le calme dont la ville jouissait.
  • Un soir, alors qu’il était sur le point de partir avec son collègue Monteil, ce dernier tomba en extase, et dans un grand bruit prophétisa que l’assemblée allait être découverte par les soldats. Antoine Court demande confirmation, ce qui lui attire une censure de Monteil. Ce dernier prétend se soumettre à la volonté divine et refuse d’y aller. Antoine Court y va quand même, assisté par un guide. Alors que le guide prévient ses amis et que ceux-ci décampent, la rumeur de la prophétie de Monteil se répand dans l’assemblée. Une autre prophétesse alors tombe en extase et dit qu’il n’y avait rien à craindre. De fait, tout se passa très bien. Aussi la chose fit-elle beaucoup impression sur moi. La contradiction qu’il y eut entre la prédiction du prophète et celle de la prophétesse n’en fit pas moins; et quoique l’une fut plus conforme à l’évènement que l’autre, je commençais à croire qu’elle n’en valait pas mieux, qu’elle n’était pas plus divine.
  • Le dernier clou dans le cercueil: Cela faisait 20 ans que tous les prophètes et prophétesses du pays prédisaient une gigantesque assemblée dans le haut vivarais, au pré Lacour. Une prophétesse fixa le temps pour Noël 1713: il y aurait des anglais, un arbre qui allait surgir miraculeusement du milieu du pré, et même les détails de qui distribuerait les sacrements. Antoine Court prévint Claire que tout cela n’arriverait probablement pas, mais elle jura haut et bas que si si tout s’accomplirait jusqu’au bout. A Noël 1713, il n’y eut que de la neige sur le pré: pas d’anglais, pas d’arbre magique, et surtout pas d’assemblée. Ma patience dans l’examen de prophètes que j’avais eu bien de la peine à conduire jusqu’ici m’abandonna enfin ; de là en avant, je me déclarai contre tout ce qu’on appelait inspiration, et je travaillai à en faire connaître la source et les abus. Aussi ne tardai je pas à m’attirer l’indignation des prophètes qui, pour justifier que l’évènement ne s’était pas accompli, se servait de spécieux prétextes, qu’elles étaient conditionnelles, qu’elles avaient manqué parce qu’on avait manqué à remplir la condition sur laquelle elles étaient fondée; cette condition était pour l’ordinaire la conviction et l’amendement de vie qu’on n’exprimait pas, mais qu’il fallait sous entendre

Antoine Court le prédicateur

Il se sépare de cette compagnie et va prêcher dans le Dauphiné, à Plan-de-Baix dans la Drôme. Alors qu’il était seul chez son hôte en train de copier un catéchisme de Drelincourt pour une famille locale, un homme armé et deux serviteurs en fusil lui font peur en lui disant qu’il ferait mieux de changer de logis, mais Antoine ne fuit pas. Son hôte arrive après et lui explique que c’est M. de Montrond, le seigneur local et un ami, qui lui a fait une blague. L’anecdote sert à montrer le courage réel d’Antoine, qui se rend compte qu’il ne fléchit pas même face à la terreur.

Il se rend ensuite à Marseille, où il va officier auprès de réformés en galère: priant, chantant les psaumes et même donnant les sacrements. Il y reste 7 mois, où il est heureux et édifié au contact des confessants réformés. Mais il a à cœur d’aller servir à nouveau dans le Vivarais, et une lettre de Corteiz l’y invite. Il y retourne donc en février 1715. Au cours de ces assemblées, il rencontre Combes, un jeune futur pasteur qui l’encourage fortement à aller dans les Cévennes, et convainc Court. Ils vont à Anduze, puis Saint-Jean-du-Gard. Il y a du monde là bas, mais deux choses chagrinent Antoine Court: 1. L’ignorance des paysans même des premiers éléments du christianisme ; 2. Le fait que certains sont si faibles dans leur foi qu’ils vont à l’Eglise Romaine. Aux premiers, il copie et fait copier le catéchisme abrégé de Drelincourt. Aux deuxièmes, il leur noircit le tableau et explique pourquoi c’est abominable. Le succès de sa démarche attire la répression des catholiques, qui rasent la maison de son logeur. Antoine Court décide de s’éloigner de Saint Jean du Gard, pour éviter que le zèle des cevenols ne leur attire des ennuis. Il part avec Corteiz et Combes. Ce jeune apprend à lire sur la route.

Ils prêchent à Nîmes, où il décrédibilise une prophétesse célèbre dans une scène épique et échappe, par une intuition surnaturelle, à une arrestation. Ils renoncent à fêter la Pâques devant le zèle de la soldatesque, qui passe son dimanche à battre la campagne tandis qu’ils prient à la ville. Il prêche ensuite à Uzès et en pays camisard, où il ranime le zèle cevenol. Il donne un exemple de répression qu’ont vécu des cousins: juste parce qu’il a abrité deux amis protestants, et que les autorités ont cru possible qu’il abrite une assemblée, le cousin a vu sa maison être rasée et ses meubles être vendus aux enchères. Les autorités sont encore chatouilleuses. Il rapporte aussi ce que dit un certain Nivet, arrêté en 1715 et l’officier brutal lui fait remarquer que son troupeau n’a plus de pasteur. Nivet dit alors au soldat catholique:

Ne vous mettez pas en peine du petit troupeau monsieur, il est un pasteur qui est à couvert de vos recherches et qui ne les abandonnera pas. […] Vous riez à votre aise, mais il n’en sera pas toujours de même. Un jour paraîtrons, vous et moi, devant un tribunal plus équitable que celui que vous occupez maintenant. Alors s’accompliront les paroles « vous êtes bien heureux, vous qui pleurez maintenant, parce que votre tristesse sera changée en joie. Mais malheur sur vous qui riez maintenant, car votre joie se convertira en deuil. »

Antoine Court, le visionnaire.

A 19 ans, en 1715, il est forcé de prendre du repos et réfléchit à l’étape suivante. Il se souvint du projet de résistance de Claude Brousson en 1685: rassembler un même jour tous les protestants de France, en toute paix mais aussi dans un nombre si grand qu’il dissuaderait les autorités d’opprimer davantage les protestants. Une désobéissance civile qui consistait simplement à se rassembler là où les autorités l’interdisaient. Mais les protestants de l’époque n’avaient pas suivi, et Louis XIV avait pu hâter son projet. Néanmoins, devant l’impasse de l’exil et la folie d’une insurrection, c’est la meilleure option possible aux protestants de l’époque.

Difficulté: la division des protestants:

Les protestants pouvaient être divisés en trois classes: les nouveaux convertis, les sages et les exaltés ; c’est-à-dire, ceux qui fréquentaient les catholiques et suivaient, extérieurement du moins, les exercices de la Religion Romaine -ils étaient les plus nombreux. Ceux qui malgré les menaces, intraitables, gardaient au fond de leur coeur, pure et intacte, l’antique foi. Ceux qui, enfin, tour à tour passant d’une exaltation maladive à un abattement profond, cherchaient des consolations à leurs maux dans les discours des « Inspirés ». Il fallait donc, avant d’organiser le grand parti de la résignation, vaincre l’indifférence des uns, modérer l’ardeur des autres et réunir dans une même Eglise gouvernée et unie les représentants épars et découragés du protestantisme français.

Le plan d’Antoine Court est le suivant:

  1. Convoquer le peuple et l’instruire dans les assemblées religieuses.
  2. Combattre le « fanatisme » et détourner les protestants de celui-ci.
  3. Rétablir la Discipline, c’est à dire la structure de consistoires/colloques/synodes.
  4. Former autant que possible des pasteurs courageux.

Mais pour cela, il fallait une figure charismatique et apte à créer de l’unité. Court serait celui-là. Le plan de Claude Brousson 1683 serait appliqué. Or, en Wurtemberg, un huguenot exilé du nom de Jacques Roger en arrivait à la même conclusion.

Jacques Roger est né en 1665 à Boissières en Languedoc. Exilé jeune, il était revenu en France en 1708. Il était convaincu qu’il fallait rétablir la structure presbytéro-synodale: la difficulté à ses yeux n’est pas que les huguenots manquaient de courage, mais qu’ils ne disciplinaient pas leur courage, ce qui aboutissait à des actions tellement solitaires qu’elles étaient vaines. Il arrive dans le Dauphiné en 1715 pour restaurer le presbytéro-synodalisme au même moment où Antoine Court commence à le faire dans les Cévennes.

Volontaires du devoir, ils accouraient, l’un avec sa jeunesse et son génie, l’autre avec sa prudence et son activité pour mettre au service de la réforme française leur ardeur et leur dévouement. Ils avaient vu simultanément quel était le mal et quel était le remède. Le grand oeuvre de la restauration ne devait pas péricliter entre leurs mains. A leur voix, les nouveaux convertis allaient rougir de leur conduite, les « fanatiques » disparaître, et le grand parti de la stoïque résignation s’organiser.

Antoine Court, le fondateur des Églises du Désert

Le 21 août 1715, alors que Louis XIV vient de mourir, Antoine Court convoque le premier synode destiné à restaurer le protestantisme. Il n’y a 9 personnes, dont 3 prédicants. Ils décident de rétablir la charge d’ancien et le système presbytéro-synodal, prendre les premières étapes contre les prédicantes etc. En plus d’Antoine Court, ils sont 5 prédicateurs à restaurer le système presbytéro-synodal:

  • Jean Vesson, qui faisait le prophète de temps en temps et tenait des assemblées si imprudemment qu’ils se faisaient souvent surprendre.
  • Huc-Mazel, dit Mazelet, un ancien camisard qui s’était exilé en Suisse, avant de finalement décider de revenir en France.
  • Bombounnoux, ou Montbounnoux, un ancien brigadier de la troupe de Cavalier le chef camisard, et compagnon d’Abraham Mazel. Un pur vétéran camisard.
  • Pierre Durand, converti au protestantisme à douze ans.
  • Pierre Chabrier, dit Brunel, illettré et prêchant depuis le début du siècle.
  • Rouvière, dit Crotte. Il sera arrêté, condamné aux galères et relâché, sans que cela ne l’empêche de continuer à être prédicateur.
  • Etienne Arnaud était un fils d’exilés en Suisse. Voulant aller prêcher l’évangile pour aller aider ses frères, il se rendit compte qu’à l’époque particulière où il arriva, c’était impossible. Sur le chemin du retour, il fut arrêté, contraint de s’engager comme soldat, et déserta à temps pour rejoindre Antoine Court en 1715.
  • Corteiz (Pierre-Carrière). La lecture de livres écrits par Dumoulin, et se mit à prêcher et encourager le peuple dès ses 12 ans. Il s’opposa tout de suite aux prophètes qui à l’époque ne parlaient que d’insurrection et meurtre de prêtres, mais on ne l’écoutait pas. Dégoûté de la violence des camisards, il se refugie en Suisse. En 1709, les suisses le remarquent et l’encouragent à reprendre la prédication. Il s’oppose à une deuxième campagne de Mazel mais en vain à nouveau. Il rentre en Suisse en 1712. Il se marie à Isabeau. Puis, ayant toujours la France à coeur, il y revint à temps pour participer à cette oeuvre.

D’après Hugues, c’était une équipe peu qualifiée, non pas tant du côté du zèle que du côté des compétences basiques et de l’intelligence. Vesson et Huc étaient des paysans dans l’âme. Arnaud, Durand, Rouvière, encore des enfants. Huc, Brunel et Vesson des vieux camisards qui n’écoutaient qu’eux même, et Antoine Court, par on ne sait quel miracle, sut se faire écouter d’eux avec difficulté. Et puis il y avait Corteiz, dont Edmond Hugues fait l’éloge. Antoine Court et lui se sont bien trouvés, le premier étant l’inspirateur et le deuxième étant plus applicateur, les deux ayant une même âme sur leur grand projet de restauration.

Il subit les attaques des confesseurs de Marseille, qui disent que les réorganiser va allonger leur peine aux galères en guise de représailles. Court répond que certes c’est un risque, mais on ne saurait suspendre une loi divine pour si peu. Les confesseurs font appel au professeur Calandrin, à Genève, qui critique à son tour l’initiative d’Antoine Court. Il se défend et les assemblées s’organisent.

Le deuxième synode a lieu le 3 janvier 1716, au sujet des fanatiques et femmes prédicantes. Le gouverneur d’Alais fait murer le château où est censé se rassembler le synode, mais cela ne fait pas peur aux délégués, qui sont remplis de zèle à l’idée de rétablir quelque chose que l’on n’avait pas vu depuis la Révocation. C’est là qu’il rencontre Jacques Roger qui a les mêmes projets pour le Dauphiné. Ils s’associent ensemble pour agir de concert chacun dans sa province: Roger dans le Dauphiné, et Court pour le Languedoc.

Au troisième synode, on convint que tous les prédicateurs feraient une assemblée le 5 avril, pour faire pression sur le gouverneur et obtenir une tolérance de fait. Il envoie une lettre au duc de Roquelaure pour lui faire savoir que la répression n’a pas atteint son but, et qu’il est inutile de persécuter davantage, que les protestants ne sont pas un danger et qu’il est avantageux de les laisser faire. La seule réponse est un placard confirmant les restrictions.

Organiser la piété réformée

Les assemblées du désert ne suffisaient pas à entretenir la foi. C’est pourquoi il fallait aussi renforcer le culte familial et la lecture de la Bible. C’est dans ce sens qu’allaient toutes les exhortations des prédicants:

Grand Dieu , que les cieux des cieux ne peuvent comprendre, mais qui as promis de te trouver où deux ou trois sont assemblés en ton nom , tu nous vois assemblés dans cette maison pour t’y rendre nos hommages religieux , pour y adorer ta grandeur et pour y implorer tes compassions . Nous gémissons en secret d’être privés de nos exercices publics , et de n’entendre point dans nos temples la voix de tes serviteurs . Mais bien loin de murmurer contre ta Providence, nous reconnaissons que tu pouvais avec justice nous accabler par tes jugements les plus sévères ; ainsi nous admirons ta bonté au milieu de tes châtiments. Nous sommes sans temples ; mais remplis cette maison de ta glorieuse présence ! Nous sommes sans pasteurs ; mais sois toi – même notre pasteur ! Instruis – nous des vérités de ton Evangile . Nous allons lire et méditer ta parole : imprime – la dans nos cœurs ! Fais que nous y apprenions à te bien connaître , et ce que tu es et ce que nous sommes ; ce que tu as fait pour notre salut et ce que nous devons faire pour ton service ; les vertus qui te sont agréables et les vices que tu défends ; les peines dont tu menaces les impénitents , les tièdes ,les lâches et les profanes , et la récompense glorieuse que tu promets à ceux qui te seront fidèles . Fais que nous sortions de ce petit exercice plus saints , plus zélés pour ta gloire et pour ta vérité , plus détachés du monde , et plus religieux observateurs de tes commandements . Exauce nous par ton fils ! – Les armes de Sion, ou Prière sur l’état présent de l’affliction de l’Eglise

Mais les protestants n’avaient plus de livre à lire, et beaucoup ne savaient même plus lire. C’est une des raisons pour lesquelles le mouvement prophétique avait de l’influence. On fait un appel aux dons auprès des Eglises étrangères. La Suisse et les Pays-bas y répondent avec empressement.

Ces livres étaient des Testaments et des psautiers – des Testaments surtout, et des livres de morale, des traités sur la Cène, des catéchismes de Drelincourt, d’Osterwald, de Superville ou de Saurin, le preservatif contre la corruption ou traité des sources de la corruption par Osterwald ; L’indifférence des religions par Pictet, ou bien encore La Manne mystique du Désert, la Morale de Pictet et sa Théologie, les Sermons de Claude, l’Exposition des quarante articles de la confession de foi.

On s’arrache les livres. Pour compenser le manque de livres, le synode demande aux pasteurs de faire apprendre aux fidèles le catéchisme de Drelincourt. De même, on publie des jeûnes généraux, pour que Dieu cesse enfin de permettre la persécution, qui devait nécessairement venir des péchés de l’Eglise.

C’est ainsi , par le prêche , par le culte de famille , par le livre , par les jeûnes , qu’Antoine Court et ses collègues arrachaient les nouveaux convertis à leur tiédeur ou à leur abattement.

A partir du 7 mai 1716, la tête d’Antoine Court est mise à prix. Continuant son ministère sous bien des fatigues, il rencontre Jacques Roger qui va étendre cette réforme dans le Dauphiné. Sinon, il échappe plusieurs fois de très près à l’arrestation. A force de surmenage, il tombe même très malade pendant 5 semaines, au point où l’on doute de sa survie. Les Eglises des basses-Cévennes et du Bas-Languedoc prient pour sa survie. Même après cet accès, il reprend une pleine activité sans avoir une pleine santé. Le zèle des assemblées n’a d’égal que les efforts de répression des catholiques.

A plusieurs reprises, le sang-froid exceptionnel d’Antoine Court le sauve:

  • Une fois, alors qu’il s’arrête à une taverne où un chef de garnison l’interroge sur son voyage de façon complètement inattendue. Antoine propose au chef de garnison d’aller lui porter son courrier à Nîmes s’il le désirait. Le commandant accepte et c’est ainsi qu’Antoine Court vint porter ce qui était probablement son propre ordre d’arrestation à l’intendant!
  • Lorsque des soldats encerclent sa maison de cachette, alors qu’il est dans le jardin, il analyse froidement la situation et monte à l’arbre, alors qu’il était à portée de regard.

Court est reconnu pleinement pasteur par un autre synode, le 2 mars 1717. Il implante des églises partout, en demandant à chaque fois aux assemblées de se choisir ceux qui avaient le plus grand talent, zèle et piété et meilleures moeurs pour qu’ils deviennent anciens. Puis il formait rapidement les anciens pour leur expliquer leurs devoirs. Il devient aussi le mentor de jeunes pasteurs, qui l’ont connu jeune prédicateur, et qui deviennent ensuite collègues.

Antoine Court, reconnu en France et à l’étranger.

Il se pose alors la question de sa légitimité et sa reconnaissance par d’autres hiérarchies ecclésiales. Antoine Court défend facilement sa légitimité, mais il en retient qu’il ferait bien de se faire connaître et reconnaître par les Eglises à l’étranger. Le synode envoie tout d’abord Corteiz à Genève. Il est ensuite examiné et reconnu à Zürich, puis revient en France. Plutôt que d’envoyer Court en Suisse, le synode préfère le faire examiner par Corteiz sur place. Ce dernier est officiellement ordonné le 21 Novembre 1718.

Lors du synode du 9 mai 1719, on prit la résolution d’écrire un mémoire en réponse à Basnage [célèbre pasteur émigré aux Pays Bas] pour lui présenter en vérité ce renouveau de l’Eglise Réformée. On décida aussi de pourvoir à l’entretien financier non pas de tous les pasteurs, mais au moins de celui de Corteiz et Vesson, qui étaient chargés de famille. Le premier sera payé 50 écus par an, et le deuxième, 20 livres en argent, avec quelques sacs de blés et de châtaignes [précision: un ouvrier gagnait environ 300 livres par an. Ce sont des salaires misérables, mais ils existent]. Mais l’attaque de Basnage n’est qu’une parmi d’autres: en réalité, il y a eu plusieurs lettres qui condamnent le mouvement d’Antoine Court en l’amalgamant avec un autre mouvement plus désordonné et rebelle dans le Poitou. Le danger est réel, car les Eglises du Désert risquent d’être complètement isolées.

Heureusement, Court trouve un écho favorable auprès du pasteur Vial, qui contre les calomnies rencontrées par l’Eglise du Désert. Il faut savoir que se répandait la calomnie selon laquelle les protestants du poitou étaient prêts à s’allier avec les espagnols contre le roi de France en échange de la liberté. L’épisode était faux, mais cela montre à quel point la question de la désobéissance civile était une question hyper risquée à l’époque.

Antoine Court compose ensuite un ouvrage de défense de sa démarche contre Pierre de Claris, un converti du catholicisme qui officie chez les réfugiés de Londres et qui dit que les cévenols ont un faux zèle qui n’est pas à la gloire de Dieu. La réponse de Court est si efficace que Pierre de Claris passe du blâme à l’éloge le plus complet. Ce que Pierre de Claris condamnait était l’église réformée du début de carrière de Court: une église désordonnée, où n’importe qui faisait n’importe quoi, et où se formaient des mouvements ingérables qui pouvaient aller jusqu’à la guerre civile. Il est donc normal qu’il soit enchanté par l’oeuvre d’Antoine Court, et les louanges de Pierre de Claris font taire toutes les critiques des Assemblées du Désert.

C’est à ce moment que les autorités souhaitent rencontrer et discuter avec Antoine Court. La Cour Royale envoie Génac de Beaulieu rencontrer Antoine Court au château de Castelnau. L’objectif de la réunion est de s’assurer la fidélité des protestants par rapport à ce soi disant projet de révolte, et c’est l’occasion pour Court de défendre par mille arguments la fidélité des protestants au roi de France. Le député de la Cour est satisfait des réponses, envoie un rapport favorable au roi, accompagné d’une lettre de Plantier, un député réformé, pour demander la Tolérance. Les défenses sont bien reçues par la Cour, mais sans que rien ne change.

En 1720, Antoine Court monte en secret à Genève pour y défendre l’Eglise du Désert contre d’autres calomnies. Il pense revenir rapidement, mais la peste de Marseille l’y retient pendant deux ans. Pendant ce temps, il convertit les critiques en fervents défenseurs des Eglises du Désert, obtient la sympathie de l’Eglise d’Angleterre, intervient en faveur de prisonniers huguenots sur le point d’être déportés en Amérique. Il y établit un réseau de correspondance en Suisse, Pays-Bas, Angleterre. Il repart de Genève le 9 août 1722 et arrive à destination malgré les recherches.

Il se marie alors avec Etiennette Pagès, qu’il appelle « Rachel » C’est une femme avec une ferme piété. Ils auront trois enfants.

La cour royale lui propose en 1723 de partir de l’aider à partir du pays. Il refuse. La prime sur sa tête est triplée, et représente 3000 journées d’ouvrier, ou le salaire annuel d’un lieutenant dans l’Armée. Antoine Court reçoit enfin des émoluments.

En 1724 paraît un édit qui reprend la rhétorique la plus fulminante contre les protestants qu’on ait vu depuis la Révocation, et provoque beaucoup d’émotions. Court écrit des apologies aux autorités, et retient les éléments les plus excités des Eglises, les dissuadant de rentrer en désobéissance civile.

Le 17 janvier 1725, il échappe de façon inexplicable à des fouilles très avancées, et passe un barrage mis en place spécialement pour lui. Il a été trahi par un gentilhomme pour le poste de commandement d’une compagnie de dragons. Cette même année, il organise en septembre le premier synode national des Eglises du Désert. Ils demandent une assistance financière aux Eglises étrangères.

En 1728, il fait un recensement entre deux tentatives d’arrestations: il y a semble-t-il plus de protestants qu’avant la révocation. Il empêche deux projets d’actions illégales: l’un pour faire évader un pasteur arrêté, l’autre pour séquestrer un évêque afin qu’il écrive une apologie des protestants. Les autorités se rendent compte qu’Antoine Court n’est pas qu’un pasteur comme les autres, mais la principale figure des Eglises du Désert. Sa prime passe de 3000 à 10’000 livres [une maison coûte 1000 livres à l’époque!]. Le nombre de délateurs augmente en conséquence. On encourage Court à partir du royaume, mais il refuse. Mais le nombre de perquisitions est si grand qu’il finit par se rendre à l’idée. Il s’exile de la France en 1729. Désormais, c’est depuis la Suisse qu’il va servir l’Église de France. Il ne reviendra en France qu’un mois en 1744, pour résoudre un schisme, puis n’y reviendra plus jamais.

Il a organisé et établi la discipline au Languedoc depuis ses 14 ans. A l’âge de 33 ans, il passe à un nouveau chapitre de sa vie: il y organisera la formation des proposants dans le séminaire de Lausanne, défendra publiquement la tolérance religieuse des protestants, écrira l’histoire de l’Eglise sous la croix, être la figure publique des huguenots français.

Excursus : L’Église du Désert, bâtie par Antoine Court

On a vu le Réveil d’Antoine Court, maintenant on regarde la partie « ordre ». En effet, loin de les opposer, cela marchait ensemble! La tradition servait le réveil. Antoine Court collait autant que possible à Discipline d’avant la Révocation: un synode provincial par an, avec deux délégués par colloques (admissibles parmi les pasteurs, proposants, anciens).

Les synodes

On se réunissait où on pouvait, on désignait un modérateur, un adjoint et un greffier. Il s’ouvrait sur une lecture des décisions précédentes.

cela fait, le modérateur exposait les différents sujets qui devaient être discutés par les députés . Affaires de discipline , fixation de règlements, lettres de recommandation auprès des Eglises étrangères, admission d’Anciens, jeûnes généraux, examen des proposants, déposition des pasteurs indignes, propositions particulières, … toutes les affaires qui , de près ou de loin , intéressaient le protestantisme formaient l’objet des délibérations. Les décisions avaient force de loi ; ne point s’incliner devant elles , c’était se mettre hors la paix de l’Eglise. Lorsqu’on avait épuisé la série des questions à l’ordre du jour, pasteurs, proposants et anciens se livraient à un examen fraternel de leur conduite. Les prédicants , les premiers, sortaient deux à deux, et en leur absence on donnait des détails sur leur conduite et leur genre de vie. Le modérateur recueillait ce que la Compagnie avait dit, et conformément à ce qui avait été rapporté faisait publiquement la louange ou la censure des deux ministres qui rentraient. Tous les assistants voyaient ainsi, les uns après les autres, leurs paroles et leurs actes jugés et appréciés. Le modérateur lui-même et son adjoint n’échappaient pas à cette curieuse investigation. Ils sortaient l’un après l’autre, et celui des deux qui restait, après avoir recueilli les opinions , présentait à son collègue, selon qu’il le méritait, les admonestations ou les compliments de l’assemblée entière. La réunion était terminée par la lecture de la Bible et la prière.

En 1721, on en est à trois synodes provinciaux (Haut-Languedoc, Cévennes, Bas-Languedoc). Par-dessus se rajoute des réunions pastorales tous les six mois pour faire le point sur leur travail.

Les anciens et consistoires

On met un soin particulier à établir les consistoires, qui fait la gouvernance des églises locales. Si pas d’anciens, pas de pasteurs qui visitent. Les anciens avaient pour tâche de maintenir la foi et le zèle éveillé par le prédicateur et surtout, ils étaient l’ancre locale des croyants. C’étaient souvent des gens de la classe moyenne.

Lorsqu’à l’issue d’une assemblée, un fidèle se présentait pour être reçu Ancien, on réunissait aussitôt quelques protestants , – une vingtaine, – pour connaître leur opinion sur le candidat . On s’informait s’il était « vicieux , vindicatif, avare , vaniteux , joueur , fainéant, ivrogne, si sa femme était sage , s’il vivait en paix avec ses voisins , s’il instruisait bien sa famille, s’il était assez courageux et prudent pour conduire l’Eglise »

Les anciens étaient sous la direction du prédicant. La première chose que fit Antoine Court sur le corps des prédicants est d’interdire aux femmes de prêcher. Ensuite, de n’admettre aucun prédicant sans examen. Un soin très particulier est donné dans la qualité des pasteurs sélectionnés. On admet trois niveaux au pastorat:

  • Les proposants: ce sont des jeunes hommes pleins de ferveur qui s’attachent à un pasteur pour que ce dernier jauge son caractère et lui apprenne le métier. Il ne peut pas encore prêcher tout seul, sauf des sermons imprimés ou des sermons prévalidés par le consistoire. Pour devenir prédicant, il doit passer un examen devant le synode. On lui pose d’abord des questions d’apologétique: Etablissez l’existence de Dieu ou Cette idée n’est-elle pas le fruit de l’éducation que nous ont donné nos pères, de l’intervention de quelques politiques, de la crainte des hommes? ou bien sur des sujets plus théologiques comme la Trinité, l’inspiration des Ecritures etc. Mais avant 1725, les examinateurs ne sont eux-mêmes pas au point, on se contente d’une connaissance des Ecritures et de beaucoup de zèle, et la loyauté envers la Confession de Foi et la Discipline.
  • Les prédicants: Ils peuvent prêcher et convoquer les assemblées comme le Pasteur, mais ne peut pas distribuer les sacrements.
  • Les pasteurs: Pendant longtemps, il n’y eut que Roger, Corteiz et Court à ce grade. Ils peuvent distribuer les sacrements en plus. Dans la réalité cependant, il y a peu de différences entre prédicants et pasteurs.

Antoine Court, sur comment il formait ses proposants:

Je fis dresser, raconte Court, un lit de camp dans un torrent et au-dessous d’un rocher. L’air nous servait de rideaux et des branches feuillées soutenues par des perches traversées nous servaient de ciel. C’est là que nous campâmes près de huit jours ; c’étaient là nos salles, nos parterres et nos cabinets. Pour ne pas laisser écouler le temps inutilement et pour exercer nos proposants, je leur donnai un texte de l’Ecriture sainte pour y faire des réflexions. Ce fut les onze premiers versets du cinquième chapitre de saint Luc. Il ne leur était permis ni de se communiquer leurs lumières les uns aux autres, ni de se servir d’autres secours que de la Bible. Aux heures de récréation, je leur proposais tantôt un point de doctrine à expliquer, tantôt un passage de l’Ecriture, tantôt un précepte de morale, tantôt je leur donnais des passages à concilier. Et voici la méthode dont je me servais. Dès avoir proposé la question, je demandais au plus jeune son sentiment, et par rang de l’un à l’autre, jusqu’au premier. Après que chacun avait dit ce qu’il en pensait, je m’adressais de nouveau au plus jeune pour lui demander s’il n’avait point d’objections à faire au sentiment des autres, et ainsi de l’un à l’autre. Après qu’ils s’étaient combattus, je leur donnais le sens que je concevais sur la matière proposée. – Quand leurs propositions furent prêtes, on traversa une perche sur deux pieux fourchus, qui dans cette occasion leur servit de chaire pour la prêcher. Quand l’un l’avait rendue, je demandais à tous les remarques qu’on y avait faites, observant la méthode ci-dessus exprimée.

Les pasteurs n’étaient pas rémunérés par leurs Eglises au départ: pour éviter qu’ils ne détournent la collecte pour les pauvres, Antoine Court obtint qu’au moins Corteiz et Vesson reçoivent une petite indemnité. En 1723, le synode décide d’accorder 100 livres [100 jours de travail d’ouvrier] aux anciens, difficilement payés.

Mariages

Les pasteurs ne sont pas les seuls à avoir des règles. Le peuple aussi, et il en est deux qui posent des problèmes particuliers: les baptêmes et les mariages.

Sur les mariages: il était interdit par la loi pour un protestant d’avoir un mariage protestant. Et à partir de 1715, même les mariages contractés à l’étranger sur des terres protestantes, ou devant un pasteur au Désert sont considérés comme nuls: les enfants issus de cette union par défaut des bâtards. Il faut absolument que les couples se marient à l’Eglise, selon le rite romain.

Si ce n’était que cela, on aurait pu trouver un moyen. Mais les prêtres romains, voyant bien qu’ils n’avaient que des catholiques de papier, imposèrent aux protestants des épreuves de catholicité pendant six à douze mois. On leur demande de promettre de croire en tout ce que croit l’Eglise Catholique, condamne tout ce qu’elle condamne, et d’y rester à perpétuité. Un tel serment est impossible à faire rentrer dans sa conscience. Soit on se marie parjure, soit l’on fait de sa femme une concubine et de ses enfants des bâtards, sans droits légaux. De fait, il y en a plus d’un qui accepte de payer ce prix. Mais la majeure partie des couples protestants combine avec un mariage catholique: soit qu’il s’en moque ouvertement tout en faisant la cérémonie, soit qu’ils achètent jusqu’à quinze pistoles [150 jours de travail d’un ouvrier!] un certificat de mariage sans cérémonie auprès d’un prêtre corrompu. En 1710, l’évêque de Gap découvre 10 mariages semblables dans une seule de ses paroisses. Et encore: ce sont les petites gens sans patrimoines qui essaient de gruger. Les protestants ayant du patrimoine ne négocient rien: ils abjurent ce qu’on leur demande d’abjurer, sans regimber.

Il faudra attendre 1730 pour que les mariages se multiplient à nouveau dans le Désert, et 1743 pour que les autorités catholiques constatent la recrudescence.

En effet, dès 1715 Antoine Court identifie ce problème comme une grande lâcheté. On n’est pas protestant qu’aux assemblées: on l’est en tout temps, mariage compris. Les mariages se feraient devant les assemblées au Désert, ne consistant guère qu’en une promesse publique enregistrée par le pasteur. Pour les baptêmes, ils se faisaient plutôt dans des maisons isolées, avec promesse de la part des parents de ne pas le rebaptiser chez les catholiques, et enregistrement par le pasteur. Enfreindre ces règles signifiait la suspension de Cène, jusqu’à confession et repentance publique. Si l’on se mariait chez les catholiques contre une abjuration, l’on était excommunié pendant dix mois. Si l’on faisait de même à un deuxième mariage, c’était à durée indéterminée.

Bien entendu, la règle n’est pas facile à appliquer. Des gens comme Corteiz sont obligés de faire des coups d’éclat pour rattraper les dégâts faits par des prédicants plus laxistes comme Jean Huc. Ces derniers défendent leur position en défendant la restriction mentale, ou des raisonnement à base de: « je renie la religion de Calvin, mais pas celle de Jésus Christ». Antoine Court s’emporte contre ces arguments de paille, et il doit le faire d’autant plus durement que des vrais partis se forment autour des laxistes. Jean Huc mena un schisme pendant des années sur ce point, inaccessible à toutes les remontrances, jusqu’à son martyre, qui mit fin au schisme.

De même Jean Vesson, un vieux prédicant eut du mal à se soumettre à la discipline des synodes. Il fallut qu’il soit suspendu en 1718 pour se repentir.

Ce furent les seuls obstacles que le parti de l’ordre eut à vaincre . Dès lors, recrutant chaque jour de nouveaux membres, fort de l’adhésion de tous, modifiant ou perfectionnant ses règlements et le rouage de sa discipline , il prit par la force des choses une importance croissante. L’ordre finit par s’établir ; et ce mot qu’Antoine Court avait mis sur son drapeau à côté de cet autre : Réveil , fut entouré d’un tel prestige aux yeux des Eglises étrangères et de l’Eglise même de France , qu’il amena le triomphe de l’æuvre à laquelle le jeune prédicant s’était dévoué.

Les cultes

Dans la stratégie d’Antoine Court, le but des Assemblées est de former une masse suffisamment visible et compacte pour conquérir la liberté de conscience qui manque aux protestants. Mais comme elles sont interdites, il faut qu’elles soient convoquées en toute clandestinité. Ils se retrouvent à 4 ou 8 km des villes, dans toutes les conditions y compris les plus inconfortables. Du temps des camisards, il n’y avait pas plus de quelques centaines de personnes. Avec Antoine Court, on monte à plusieurs milliers. Plus de femmes que d’hommes, avec des sentinelles autour pour alerter en cas de danger.

Dès que le prédicant était arrivé, le service commençait. C’était vers minuit. Les assemblées de jour furent toujours très-rares et ne se tinrent que beaucoup plus tard, vers 1743. La lecture de la Bible, le chant des psaumes, les prières et les exhortations du prédicateur composaient les éléments du culte. Les fidèles priaient d’abord en particulier. Quand le ministre se faisait attendre, on lisait quelques passages de la Bible. Un des assistants, en général un Ancien, faisait l’office de lecteur. « Avant que le ministre n’arrivât, dit une relation du temps, on a fait la lecture de quelques chapitres de l’Ecriture sainte, et chanté les psaumes 70 et 80 ; ensuite le ministre étant arrivé, il a commencé par la confession des péchés et a fait chanter le psaume 137 à genoux et il a pris pour texte dans ledit psaume le verset 7″

Sur les sermons eux-mêmes Edmond Hugues en parle très bien:

Qu’étaient ces sermons ? On ne sait guère ; il n’en reste aucun fragment. La plupart cependant n’étaient autres que des discours imprimés à l’étranger et laborieusement appris par coeur. Pour soutenir le zèle de leurs coreligionnaires , les réfugiés leur faisaient en effet passer des livres , des traités religieux, des sermons . De Hollande, de Genève surtout , on expédiait « aux défenseurs de la foi » des paquets de livres qu’un correspondant courageux se chargeait de faire parvenir à leur destination. Corteiz reçut ainsi huit douzaines de catéchismes et dix sermons. Ce fut l’origine d’une curieuse habitude. Quelques prédicants incapables de composer eux- mêmes leurs sermons apprenaient ceux des orateurs célèbres , et les déclamaient ensuite aux assemblées. Bombonnoux récita ainsi un discours de Pierre Dumoulin , et « la faim pour la parole faisait trouver bonne cette manière de prêcher . » Habitude cependant fâcheuse, et qu’on abandonna . Les prédicants se mirent bientôt à composer et à réciter leurs propres sermons . Un professeur de Genève , l’illustre Pictet, loua même le talent d’Antoine Court et déclara que ce jeune homme avait « des dons considérables » pour la chaire . Point de théologie d’ailleurs dans ces exhortations, ni de longs raisonnements , point d’ornements ni de fleurs de rhétorique. […] Que fallait- il attendre des autres ? Ils avaient composé leurs discours sur quelque route, en marchant, dans une grange, sous un arbre, et n’avaient eu pour toute bibliothèque « qu’une Bible, et pour table qu’une pierre reposant sur leurs genoux ‘. » Parlant d’ordinaire à l’improviste, à la première occasion, prédicateurs ignorants s’adressant à des auditeurs plus ignorants encore, quelles qualités oratoires pouvait -on exiger d’eux ? — Soupçonnaient ils eux -mêmes que l’art de la parole eût ses règles et ses lois ? Point de haine dans leurs discours: des paroles de charité… quelque chose de véhément et doux, de ferme et d’affectueux – le coeur s’adressant au coeur. Grands et sublimes accents comme on en entend chez le peuple, frivolités et naïvetés touchantes, répétition de mots et d’idées, citation diffuse de passages bibliques, solécismes et barbarismes continuels, et malgré cela, on ne sait quel parfum inconnu qui pénétrait les âmes des auditeurs.

Plus tard, la Discipline limiterait le temps des sermons à 1h-1h15 maximum, comme à Genève.

Ensuite venaient les sacrements ou les mariages. Lorsqu’on prenait la Sainte Cène, les anciens géraient les passages, et laissaient les exclus de la Cène en dehors pour un premier temps. Puis venait le moment de leur repentance publique, qui était un moment intense en émotion.

Partie 2 : Antoine Court en Suisse

Avant son exil de 1724

Pendant son voyage de 1720, Antoine Court avait rencontré les pasteurs de Genève et organisé un premier réseau de correspondance pour soutenir son idée.

Genève vit à l’ombre de menaces de représailles françaises si elle aide trop ouvertement les protestants français. Mais ça ne l’empêche pas d’accueillir chaleureusement Antoine Court, particulièrement Bénédict Pictet. Antoine Court explique à Pictet le fonctionnement et la stratégie des assemblées françaises. Il demande l’assistance à l’Eglise de Genève.

à l’exemple des hérauts évangéliques, aller dans les Athènes et dans les Rome, malgré les oppositions des philosophes et des magistrats, pour les convaincre par des discours puissants et démonstratifs. Pour moi, j’ai toujours eu honte pour le parti protestant, quand j’avais fait réflexion que le parti papiste avait eu à coeur la conversion des infidèles, jusqu’à leur envoyer de temps en temps un nombre infini de missionnaires, sans que le parti protestant ait témoigné jusqu’ici beaucoup d’empressement pour cette conversion qui devrait d’ailleurs lui être si chère.

Le plus grand des besoins était celui de pasteurs: il n’y en avait que deux pour tout le Languedoc, et les proposants étaient des gens humbles sans l’instruction qui convenait à la fonction. Les suisses sont plutôt froids dessus: ils ne sont pas candidats au martyre. Alors Antoine propose une alternative: et s’ils acceptaient plutôt d’être l’asile où l’on pourrait former en paix les français candidats au martyre? Court pouvait fournir les étudiants. Mais il manquait l’argent. Court écrit à toutes les grandes figures du protestantisme. Le roi d’Angleterre témoigne même de l’intérêt à cette restauration du protestantisme français. Mais du soutien concret, point.

La peste vint à Marseille, et il parut plus prudent de rester à Genève. Il loge chez Mme Corteiz, qui est seule en Suisse pendant que son mari officie en France. Il y continue de servir l’Eglise de France:

  • Il convainc Pictet d’étouffer le parti des Inspirés par son livre Lettre sur ceux qui se croient inspirés.
  • Il mobilise tout son réseau pour sauver des prisonniers protestants arrêtés à Nîmes et transférés à la Rochelle. Sous la pression du roi d’Angleterre, le Régent commue leur peine de bagne en Amérique en simple bannissement perpétuel.
  • Il écrivit l’histoire des prisonniers de la Rochelle.
  • Il complète ses études à l’Académie. Sa langue en devient plus formelle.
  • Il commence à développer une vocation d’historien.

Il rentre en France en 1722, avant d’être poussé à l’exil en 1729 comme nous l’avons dit.

Ces personnes charitables avaient été trouvées. C’étaient les Pictet, les Vial, les Maurice Turretin, et les principaux réfugiés. C’était l’archevêque de Cantorbéry, c’était encore le roi d’Angleterre. Désormais, les Eglises sous la croix ne seraient plus abandonnées à leurs seules ressources: elles comptaient à l’étranger des amis et des défenseurs.

Installation à Lausanne

Antoine Court s’installe à Lausanne, le lieu de formation des pasteurs cévenols en Novembre 1729. Il a deux filles et un garçon et vient d’avoir un deuxième fils, mais seule sa deuxième fille et son premier fils [Antoine Court de Gébelin] survivront jusqu’à la vie adulte.. Il a peu de moyens pour entretenir sa famille, vivant d’une pension du gouvernement bernois. Heureusement qu’il s’est fait des amis comme M. de Montrond et qu’il a déjà du prestige dans le pays.

Son déménagement est très mal pris en France. Il s’attire les critiques de Duplan, Corteiz et même une lettre officielle des synodes. Il a beau protester de son dévouement, on lui fait toutes sortes de vexations, lui retenant son salaire et ses livres, mais les tensions diminueront au fil du temps, devant les services que Court rend à distance. En attendant, il complète Benjamin Duplan dans la levée de fonds en Suisse. Il souhaite aller demander de l’aide à l’international, mais il est dissuadé par ses amis bernois qui lui font remarquer qu’il est peu probable que la Hollande ou l’Angleterre aillent se fâcher avec la France pour soutenir l’Eglise Protestante.

Il entreprend un réseau de correspondance dans le plus grand nombre de pays protestants possibles, pour attirer la sympathie envers l’Eglise de France. Il se construit et semble très prometteur. En 1742, il réussit même à ce que le roi de Prusse Frédéric II (le grand copain de Voltaire) demande -et obtienne- la libération de treize galériens. Mais c’est tout, il n’obtiendra pas la tolérance et la reconnaissance de mariage des protestants français par ce moyen.

Pour gagner la bataille de l’opinion publique française, il entreprend d’écrire une histoire des réformés français et réclame des documents aux alentours. Mais l’entreprise est assez difficile pour un individu, sans soutien officiel. Il le voyait en 3 parties: Avant la Révocation, le Soulèvement des Camisards, et l’histoire de la Restauration. La première partie rencontre des difficultés sans nombre dans le rassemblement des documents, mais il écrit la seconde assez facilement, et complètement.

Le séminaire de Lausanne

En 1729, quand Antoine Court arrive, le séminaire commence tout juste à s’organiser, avec des promotions de 3 étudiants. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’eut jamais aucune fonction directe dedans: ni doyen, ni professeur. Il n’avait de toute façon pas les compétences techniques pour le faire. Mais il devint le père des étudiants là bas. Il fit lever des fonds de Berne, Zürich, et surtout la Hollande, l’Angleterre, la Suède qui stabilisèrent la situation du séminaire.

Les étudiants étaient de tout âges, venant de toutes provinces, mais surtout du Languedoc. Le profil le plus courant étaient des jeunes vingtenaires bien disposés, remarqués par des prédicants lors de leurs courses. Il s’organisa une école préparatoire pour les enfants de dix ou douze ans, où ils étaient rattachés à un pasteur qui leur faisait lire la Bible, le catéchisme d’Osterwald, la Théologie de Pictet. Pour être inscrit au séminaire de Lausanne, il fallait un certificat du Synode. Ce dernier examinait la vie et les moeurs du candidat, et la promesse qu’il n’exercerait qu’en France. En plus de cela, il devait avoir l’esprit du Désert.

J’entends par là, écrivait Court, un esprit de mortification, de sanctification, de prudence, de circonspection, un esprit de réflexion, de grande sagesse et surtout de martyre, qui nous apprenant à mourir à nous-même, à vaincre, à surmonter nos passions avec leurs concupiscences, nous prépare et dispose à perdre courageusement la vie dans les tourments et sur un gibet, si la Providence nous y appelle.

De leur côté, il était interdit aux directeurs du séminaire de les consacrer en Suisse. C’était un séminaire destiné uniquement à l’Eglise de France.

Les étudiants étaient logés chez des familles de la cité, contre une petite pension (22 livres par mois). Les étudiants touchaient 18 livres par mois, ce qui était trop peu. En 1744, le comité de Genève augmentera leur pension de 6 écus/18 livres supplémentaires pour les pupilles ou séminaristes comme on les appelle à Lausanne. Attention cependant, c’est un abus de langage: il n’y avait pas de séminaire à proprement parler. Les étudiants prenaient leurs cours dans des chambres de différents domiciles. Ce n’était pas qu’une question de finances: Berne (la capitale dont dépend Lausanne) autorisait ce séminaire à condition que son existence reste secrète pour éviter les représailles françaises. De même, pas de liens officiels avec l’Académie de Lausanne, alors que les professeurs du séminaire étaient les mêmes: Polier, Salchly, Secrétan, Chavannes, Durand, payés comme des percepteurs privés par le comité de Genève.

Les premiers professeurs étaient Polier (morale, grec, hébreu, catéchèse) et Ruchat (Théologie). Pour ce qui concerne le programme, il faut voir que les étudiants étaient déjà âgés, très ignorants, à peine alphabétisés, et présents pour une courte durée. On enseignait donc quelques premiers éléments de théologie, un peu d’apologétique et c’est terminé. Bientôt cependant, des étudiants vinrent en sortant des écoles préparatoires déjà mentionnées, avec un bagage de base, et un congé de deux ou trois ans. Dans ces conditions, un cours complet de théologie était possible.

On a gardé les recueils de cours de la période 1749-1753. Pas d’exégèse ou d’histoire, mais beaucoup d’apologétique. Enormément de morale. En dogmatique, l’orthodoxie du temps, avec notamment reconnaissance amyraldienne du libre arbitre. L’enseignement était à peu près calviniste mais selon le mode amyraldien, au point d’inquiéter des pasteurs français. Antoine Court est calviniste pour sa part, mais déteste la contrainte en matière de religion et laisse la doctrine dériver.

Au départ, pas de latin ni de grec, même si on avait conscience que cela manquait. En 1746, Antoine Court réussit à convaincre -avec difficultés- de la nécessité d’un maître pour enseigner la logique et le latin. Il s’occupe de ce qu’en France on choisisse des hommes pour donner les premières notions de langues aux élèves des écoles préparatoires. A partir de là, intégrer l’Académie de Lausanne devint possible. La qualité des études augmente beaucoup. C’est aussi à partir de 1746 que les élèves s’exercent à la prédication par les propositions: on proposait un texte et chaque lundi l’un des étudiants récitait un sermon de sa composition. Antoine Court y assiste volontiers pour édifier et encourager les jeunes.

Heureusement, les églises ont besoin d’hommes plus dévoués que savants. Du reste, les étudiants s’intègrent peu à la vie lausannoise, et n’ont que la France en tête. Au début du séminaire, ils se faisaient ordonner pasteurs dans les Synodes en France. Mais dès 1730, et malgré quelques objections de Court et Corteiz, ils se faisaient ordonner à Lausanne ou Zürich, certes en secret. Mais en 1741, une des ordinations manqua de remonter jusqu’aux oreilles de l’ambassadeur de France, ce qui aurait attiré des reproches à Berne, et probablement la suspension de la protection bernoise. Alors en 1744 on privilégie à nouveau l’ordination en France.

En tout, au XVIIIe siècle, près de 300 pasteurs furent formés à Lausanne. A partir de 1744, l’hoirie de Genève finance douze places par an.

Etrange école de la mort, sans se lasser, envoyait des martyrs et alimentait l’échafaud!

La tempête de 1745

Au cours des 1740, les rassemblements protestants sont de plus en plus publics. * La France contient 33 pasteurs.

  • La Normandie compte 17 églises dont Préneuf est pasteur, quoique Rudemare lui dispute sa légitimité.
  • Dans le Poitou, la Saintonge, et l’Aunis, des grandes assemblées de protestants. Hugues fait un recensement partiel qui mène à minimum 4150 protestants dans seulement 10 églises, typiquement 300 membres par Eglise. Les cultes s’y font en plein jour.
  • La principauté d’Orange n’a pas de pasteur, mais les fidèles se déplacent jusqu’à Nîmes par 7 ou 800.
  • Le Dauphiné compte 60 églises.
  • Le Languedoc est au plus haut. 20 000 protestants rien qu’à Nîmes. 60 000 protestants autour de Montauban.

Le moral des protestants est au plus haut, il ne leur manque plus qu’à reconstruire des églises. Ils se rassemblent à la porte même des villes, on s’y rend avec sa Bible et son psautier bien en main. Les soldats ne font rien, les catholiques vont écouter par curiosité. Toutes les classes sociales, même riches, sont présentes. Les assemblées se forment toute seules, même pour de simples baptêmes. Une fois, Antoine Court arrive une demie heure en retard à un baptême dans une ferme isolée. Il y a déjà une telle foule que cela devient un culte complet.

Il n’y a plus d’infractions concernant les mariages et les baptêmes. On en vient à marier en même temps le grand-père, le fils et le petit-fils, à faire quinze mariages par dimanche. Un pasteur du Poitou fait 304 mariages ou baptêmes cette année-là.

Mais c’est juste avant la tempête de 1745. Les évêques catholiques demandent à Louis XV de reprendre la persécution avec rigueur, et le roi s’exécute. Il y a tellement à dire sur les martyrs de cette époque, de quoi nous crever le coeur, mais je me concentrerai sur Antoine Court.

Aux premiers jours de la persécution, les protestants gardent un instant l’idée que Louis XV est sur le point de signer un édit de tolérance et que ces premiers évènements étaient sans importance. On abandonne simplement les assemblées temporairement, riches notables en premier. A Lausanne, c’est la confusion tout d’abord, puis le comité de gouvernement se ressaisit, Antoine Court est sur tous les fronts à (plusieurs) plein temps.

Il réencourage à réunir les assemblées. C’est hautement stratégique. Pas d’exil: on peut faire des assemblées plus petites, de nuit, des sentinelles, tout ce que vous voulez, mais pas d’exil sauf si vous allez craquer.

Il importait peu [aux autorités] que les religionnaires s’obstinassent dans leurs demeures ; ils savaient bien qu’un homme isolé est sans forces, et qu’ils triompheraient de l’opiniâtreté de gens qui ne se retremperaient plus en commun aux sources de la foi. Sans la réorganisation des Assemblées aux Désert, que fût-il advenu du protestantisme?

Antoine Court avait laissé de côté un mémoire apologétique en faveur des assemblées. Mais entre différents délais, il paraît un livre écrit par un protestant… qui condamne les assemblées et les décourage! Il est écrit par un certain Allamand. Antoine Court écrit en réponse un court traité intitulé Mémoire apologétique en faveur des protestants sujets de sa Majesté très-chrétienne à l’occasion des assemblées qu’ils forment en diverses provinces. Le traité est jeté au feu.

En 1746, Court publie Apologie des protestants de France sur leurs assemblées religieuses. Censuré. L’ambassadeur de France en Suisse se plaint à Berne. Le gouvernement bernois demande à Antoine Court de céder: Berne n’est pas en état de subir des représailles directes de la France. Qu’importe, car c’est un réfugié en Hollande qui reprend le combat apologétique: Armand de La Chapelle publie La nécessité du culte public pour les chrétiens en 1747, qui fait une défense théologique solide des assemblées publiques, et fortifie l’Eglise du Désert.

A cause des exhortations de Lausanne, de l’apologétique et surtout des prédicants, les assemblées reprennent de plus en plus, pour en revenir au niveau de 1744. Question cependant: que fait-on maintenant? On résiste ou on se résigne?

En 1745, un protestant parisien contacte le comité de Lausanne pour proposer ses services d’entremetteur à la cour. Antoine Court est transporté de joie de voir un vieux projet se concrétiser, jusqu’à ce qu’il se rende compte que c’est Allamand, le fameux auteur du traité contre les assemblées. En plus de cela, les recommandations sont défavorables: c’est un aventurier qui cherche la gloire et le gain. Le comité le laisse donc faire ce qu’il veut en son nom propre seulement. Bref, ils déclinent.

Il ne reste donc que la résignation, et les protestants se résignent: même à 20 contre 1, ils ne résistent pas contre les dragons. Paul Rabaut intervient personnellement une fois pour empêcher qu’on fasse évader un de ses collègues comme on l’a déjà dit. Les protestants poussent cette option jusqu’à rivaliser de zèle dans le paiement des impôts et donner à toutes les souscriptions nationales. Ils envoient des mémoires, des suppliques, des apologies à tous les officiels qui sont à portée, pour leur faire connaître les souffrances des protestants. Mais les autorités sont sourdes. En 1746, la Grande Apologie paraît, le meilleur texte que l’on pouvait écrire sur le sujet, un soin énorme et beaucoup de relectures et éditions pour être sûr d’avoir le bon ton, les bons mots, le bon soin. En vain.

Vers 1748, sous l’effet de la pression, les querelles personnelles entre prédicants ont tendance à s’envenimer. Antoine Court apaise toutes les querelles qu’il peut. Il se prend des accusations injustes, et il doit s’en défendre devant les Synodes.

A la paix d’Aix-la-Chapelle, Antoine Court veut envoyer un délégué -M. de Montrond- aux négociations internationales pour obtenir des concessions pour les protestants autour de la table de négociation. Berne décourage l’envoi d’un délégué particulier. Il mobilise ensuite plus directement les ambassadeurs et plénipotentiaires afin qu’ils amènent le sujet des protestants de France dans la discussion et influencent le gouvernement français. En vain. Pas de secours de l’étranger.

Le synode national de 1748 commence par un serment de fidélité au Roi Louis XV, et confirme Antoine Court dans sa charge de représentant des Eglises. L’Eglise se met en ordre de marche pour le martyr final. Cela dure 3 ans où l’on serre les dents, mais en 1752, lorsque le gouvernement vise les enfants la résolution explose. On émigre, puisque c’est la seule chose qui ait l’air de faire mal à la Cour. Mais les intendants ferment bien vite la route des frontières.

C’est alors qu’a lieu la triple tentative d’assassinat. Loin de se réjouir de la mort de curés, on s’en afflige au contraire: tant de résolution détruite pour si peu! Loin d’être le départ d’un processus de guerre civile, cet évènement résout à être encore plus pacifiste. C’est alors qu’est publié la première apologie de Court qui ait un peu de succès.

En 1751, la rumeur court que Louis XV allait rappeler en France les calvinistes émigrés. Bronca de l’évêque d’Agen, qui dans une lettre s’oppose à toute tolérance, mais surtout accuse les protestants d’être des révolutionnaires, des républicains par principe, et que la moindre tolérance signifie le renversement de la France. En 1753, qu’est publié par Antoine Court Le Patriote Français et Impartial disponible sur PRDL.org qui a plus de succès que les précédents, en soutenant avec force que les protestants ne sont pas, n’ont jamais été, et ne seront jamais séditieux.

Dans Le Patriote Antoine Court reprend le fil de l’histoire des protestants français en faisant remarquer que les guerres de religions ont toujours été initiées par les catholiques, que les théologiens protestants du XVIe siècle sont bien plus en faveur de l’aristocratie que la république, quoiqu’en dise Montesquieu qui n’y connaît rien. Les camisards ne sont pas la preuve du caractère rebelle des protestants, mais la preuve que la souffrance insensée aboutit à des actes insensés. Tout au long du XVIIe et XVIIIe siècle, les protestants ont systématiquement refusé tout projets de rébellion, et donné toutes marques de soutien au roi. La persécution ne marche pas, elle est insensée et inutile. Il faut l’arrêter. A la fin du livre, un appendice qui recense les gigantesques souffrances et frappe l’imagination des lecteurs. Peu après, la persécution est mise en pause, et Court croit que c’est dû à son livre. C’est hélas plutôt dû au manque de troupes.

Quoiqu’il en soit, en 1753, le protestantisme n’a perdu ni son zèle, ni sa volonté de vivre. Il est basiquement intact, quoique ses membres soient individuellement maltraités. Il y a même des catholiques qui se convertissent en pleine vague de persécution. En 1749, il commence à y avoir des églises en Provence alors qu’il n’y en avait pas avant. Le protestantisme est toujours aussi vivant et dynamique qu’en 1744. Par leur résilience et leur discipline, les protestants ont traversé le pire des persécutions. Bientôt, avec l’affaire Calas, les élites françaises et les autorités ensuite vont être dégoûtés de celles-ci.

Les dernières années d’Antoine Court

Antoine Court vit dans la campagne lausannoise ses dernières années, au Timonex. Il a la satisfaction de voir son fils Antoine Court de Gébelin faire de brillantes études. Court de Gébelin devient même professeur associé de logique et de morale au séminaire de Lausanne en 1755, et le secrétaire de son père. Mais cette joie familiale est terminée par la mort de son épouse Etiennette « Rachel » Pagès en juin 1755, qu’Antoine Court aimait sincèrement.

Il a réussi à écrire Histoire des Eglises réformées de France (1685-1690) de 2400 pages, mais reprenant surtout son prédécesseur Elie Benoît. Il a entrepris une histoire des martyrs et des pasteurs contemporains, inachevé. Il veut surtout publier son histoire des camisards, qui, elle, est terminée et prête à être publiée. Il travaille jusqu’à la dernière minute à édifier l’Eglise de France, par toutes sortes de lettres.

Le 15 juin 1760, après une agonie douce qui s’étale sur plusieurs semaines, Antoine Court, Restaurateur du protestantisme français, meurt.

Edmond Hugues achève son livre sur la dernière lettre de Court à Corteiz:

A quoi aurions nous pu employer plus dignement notre vie? Et pour quelles sources plus abondantes de consolation pour nous, que celles qui nous fournissent le fruit dont il a plu à Dieu d’accompagner les faibles efforts de notre ministère: de savoir que notre travail n’a pas été vain dans l’œuvre du Seigneur, et de nous voir succéder dans cette œuvre si sainte par une troupe d’ouvriers pleins de zèle qui ne respirent que d’étendre les conquêtes de notre Divin maître!

Merci Seigneur pour Antoine Court.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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