Y a-t-il une loi naturelle et comment diffère-t-elle de la loi morale ? Nous affirmons la première, nous distinguons la deuxième.
Nous abordons le deuxième volume des Instituts de Théologie Élenctique, et un nouveau locus : la Loi de Dieu. C’est un sujet crucial, car elle constitue la règle de notre vie, nous permet de reconnaître notre péché et nous prépare à recevoir la grâce (Galates 3.24).
Étymologie
- En hébreu, le mot loi correspond à תּוֹרָה [torah], soit instruction.
- En grec, on parle de νόμος [nomos], qui signifie « règle » ou « distribuer » au sens de rendre à chacun ce qui lui convient.
- En latin :
- Le terme dérive de legendo (d’après Isidore de Séville, Etymologiarum 2.10), « ce qu’il faut lire » ;
- ou bien de legere, une déclinaison de deligere, « délibérer, faire un choix » ;
- ou encore, Thomas d’Aquin propose ligando – liant, car la loi nous lie, opinion majoritaire chez les scolastiques. Cette étymologie est cohérente avec l’usage biblique (Psaumes 2.3 ; Jérémie 5.5).
Sens possibles
Le mot est équivoque et admet plusieurs définitions :
- Toute la parole de Dieu (Psaumes 1.2 ; Psaumes 19.7s).
- Par extension, cela désigne tous les livres de l’Ancien Testament (Jean 10.34 ; 1 Corinthiens 14.21).
- Mais cela peut être limité aux seuls livres de Moïse (Luc 24.44 ; Romains 3.21).
- Cela peut aussi désigner la dispensation mosaïque plutôt que la dispensation du Nouveau Testament ou l’alliance de Moïse en opposition à la nouvelle alliance (Hébreux 7.12 ; Jean 1.17).
- Ou encore l’alliance des œuvres en opposition à l’alliance de grâce (Romains 6.14). C’est le sens qui sera particulièrement examiné.
Loi divine naturelle et loi divine positive
Il existe des lois divines positives, qui dépendent uniquement de la volonté de Dieu, telles que les lois cérémonielles, les lois alimentaires ou l’interdiction de prendre le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Genèse 2.16s). Ces choses ne sont pas bonnes ou mauvaises en soi, mais le sont par la volonté de Dieu.
Les lois divines naturelles concernent des objets qui ne sont pas seulement bons parce que Dieu le veut, mais qui étaient bons avant qu’Il ne les ordonne, en raison de leur bonté intrinsèque.
Loi naturelle au sens strict ou large
Au sens large, la loi naturelle désigne toute opération de la providence de Dieu sur la création, le gouvernement du monde par Dieu.
- Psaume 119.91 : C’est d’après tes ordonnances que tout subsiste aujourd’hui, car tout l’univers est à ton service.
- Psaumes 148.6 : Il a établi les astres pour toujours et à perpétuité ; il a donné une loi qu’ils ne transgresseront pas.
Au sens strict, il s’agit des règles morales requises de l’homme en raison de sa nature. Nous en arrivons enfin à la question posée : y a-t-il une loi naturelle qui précède toute loi humaine, ou bien toute notre moralité vient-elle uniquement du consentement des hommes, mesurée selon l’utilité commune ? Les orthodoxes affirment la première proposition, les libertins la seconde.
Y a-t-il une loi naturelle ?
Nous affirmons qu’il existe une loi naturelle, qui précède tout contrat ou loi volontaire. Cette loi naturelle est une obligation divine imprimée en nous depuis notre création, dans notre conscience, et constitue la base de la distinction entre le bien et le mal, ainsi que des principes pratiques des vérités morales universelles (par exemple : honorer Dieu, honorer ses parents, vivre de façon vertueuse, etc.). Bien qu’elle soit corrompue et obscurcie, elle continue de nous influencer.
Cette loi naturelle ne provient pas des lois noachiques (de Noé), mais de notre nature même et de celle de Dieu, le Créateur.
Premier argument : le témoignage des Écritures
- Romains 2.14-15 : Quand des non-Juifs, qui n’ont pas la loi, font naturellement ce que prescrit la loi, ils se tiennent lieu de loi à eux-mêmes, bien qu’ils n’aient pas la loi. Ils montrent que l’œuvre de la loi est écrite dans leur cœur, car leur conscience en rend témoignage et leurs pensées les accusent ou les défendent tour à tour. → Bien qu’ils n’aient pas la loi révélée par Moïse, les non-Juifs possèdent la loi naturelle pour distinguer le bien du mal.
- Romains 1.19 : Ce qu’on peut connaître de Dieu est manifeste pour eux, car Dieu le leur a fait connaître.
Deuxième argument : le consentement universel des nations
Toutes les nations de la terre connaissent les principes de la loi naturelle, même si certaines résistent à leur application. Même dans des peuples vicieux, on trouve des individus qui vivent de manière vertueuse.
Troisième argument : la conscience de chacun
Notre remords et notre culpabilité montrent que nous avons en nous une conscience du mal commis, une loi non écrite qui se manifeste, même lorsque personne ne nous reproche quoi que ce soit.
Quatrième argument : le gouvernement de Dieu sur l’homme
Si le corps de l’homme est soumis à Dieu, comment sa raison et sa volonté pourraient-elles être indépendantes et exemptes de contraintes morales créées ?
Cinquième argument : les absurdités d’une absence de loi naturelle
S’il n’existe pas de lois naturelles :
- L’homme n’est pas fait pour la gloire de Dieu, mais pour lui-même, ce que même les païens les plus sages ne peuvent affirmer.
- Toutes choses seraient également bonnes : haïr Dieu ou l’aimer, tuer ses parents ou les honorer, etc.
- Il n’y aurait aucune base pour justifier l’existence d’un gouvernement parmi les hommes, ni de raison de valoriser l’honnêteté et l’ordre.
Sixième argument : les témoignages des païens
- Cicéron, Des lois 1.10.28 : Nous sommes nés pour la justice, et le droit n’est pas établi par l’opinion, mais par la nature.
- Ibid., 1.15.43 : Car si la nature ne ratifie pas la loi, toutes les vertus pourraient perdre leur influence. Que devient alors la générosité, le patriotisme ou l’amitié ? Où sera le désir d’aider nos voisins, ou la gratitude qui reconnaît la bienveillance ? Car toutes ces vertus procèdent de notre inclination naturelle à aimer l’humanité. C’est la véritable base de la justice, et sans cela, non seulement les charités mutuelles des hommes, mais aussi les services religieux envers les dieux, cesseraient ; car ceux-ci sont préservés, à mon avis, davantage par la sympathie naturelle qui existe entre les êtres divins et humains que par la simple peur ou la timidité.
Réponses aux objections
Objection : La cautérisation de la conscience chez les méchants (1 Tim. 4:2), qui se sont abandonnés à l’impureté (Éph. 4:19), montre une suppression de la loi naturelle dans son exercice, ce qui impliquerait son extinction totale.
Réponse : La loi naturelle est supprimée dans son exercice (second acte) chez les méchants, mais non dans son principe fondamental (premier acte). La conscience devient insensible au devoir, mais pas à la punition.
Objection : Les lois païennes contraires à la loi naturelle (idolâtrie, sacrifices humains, vol, meurtre, inceste) prouveraient, selon Selden, qu’aucune lumière de la raison n’a été donnée par nature aux hommes.
Réponse : Ces lois ne prouvent pas l’absence de lumière naturelle, mais montrent que les hommes, abusant de cette lumière, l’ont obscurcie par leurs vices et ont été livrés à un esprit réprouvé.
Objection : Après le péché, certaines notions pratiques de la loi naturelle ont été obscurcies, voire temporairement effacées, ce qui suggérerait qu’elles n’ont jamais existé ou ont été entièrement éteintes.
Réponse : Bien que certaines notions soient obscurcies, le principe fondamental (faire le bien, éviter le mal) reste intact chez tous. Les erreurs des hommes vertueux dans des conclusions spécifiques viennent du fait que le vice se déguise sous l’apparence de la vertu.
Objection : Ce qui est naturel devrait être universel et identique en tout, or la raison et l’intelligence varient selon les individus, ce qui contredirait leur caractère naturel.
Réponse : La raison et l’intelligence sont naturelles en leur fondement, mais leur manifestation varie en degré et en clarté, certains étant plus perspicaces que d’autres.
Différence entre la loi naturelle et la loi de Moïse
La loi naturelle et la loi morale de Moïse coïncident dans leur substance et leurs principes, prescrivant les mêmes devoirs envers Dieu et le prochain. Cependant, elles diffèrent dans leur mode de transmission : la loi morale est clairement énoncée dans le Décalogue, tandis que la loi naturelle, inscrite dans le cœur humain, est obscurcie par le péché et corrompue par la vanité des hommes. La loi naturelle s’applique universellement, sans éléments cérémoniels, contrairement à la loi morale. Dieu a promulgué la loi morale par Moïse pour :
- Confirmer la loi naturelle contre les obscurcissements des nations.
- Corriger notre perception de la loi naturelle.
- Compléter la loi naturelle affaiblie par le péché.
- Révéler la nécessité d’un médiateur face à notre incapacité d’obéir à la loi (Romains 3.20 ; 8.3 ; 10.4).
- Distinguer le peuple d’Israël des autres nations (Deutéronome 4.6s ; Psaumes 147.19s ; Romains 9.4).


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