Les « traditions orales » de saint Basile
2 juin 2026

Un texte de saint Basile est fréquemment invoqué par les détracteurs du Sola Scriptura parce que celui-ci y affirme que nous devrions recevoir des traditions orales outre l’Écriture sainte et les recevoir avec la même autorité que l’Écriture. Dans cet article, je vous propose de consulter la citation en question ainsi que l’analyse qu’en fait le prêtre, théologien et historien orthodoxe George Florovsky. Sans plus tarder donc, voici la citation de saint Basile :

Parmi les croyances et les pratiques, qu’elles soient généralement reçues ou publiquement prescrites, qui sont conservées dans l’Église, certaines nous viennent de l’enseignement écrit ; d’autres nous ont été transmises, dans un mystère, par la tradition des apôtres ; et les unes comme les autres ont la même autorité en ce qui concerne la vraie religion. Nul ne le contestera — du moins nul qui soit tant soit peu versé dans les institutions de l’Église. Car si nous entreprenions de rejeter les coutumes qui ne possèdent pas d’autorité écrite, sous prétexte que leur importance serait minime, nous porterions, à notre insu, atteinte à l’Évangile dans ses éléments vitaux ; ou plutôt, nous réduirions notre profession publique de foi à une simple formule verbale, et à rien de plus1.

Mais quelles sont ces traditions orales auxquelles se réfère Basile ? S’agit-il d’un corpus doctrinal absent des Écritures de même nature que les diverses doctrines que le concile de Trente revendique venir de cette source ? Voici donc ce que Florovsky en dit :

Dans tous les cas, il ne faut pas être embarrassé par l’affirmation de saint Basile selon laquelle les dogmes ont été transmis ou légués par les apôtres « en mystère » (en musterio). Ce serait une flagrante erreur de traduction que de rendre cette expression par « en secret ». La seule traduction exacte est : « par voie de mystères », c’est-à-dire sous la forme de rites, d’usages liturgiques ou d’habitudes cultuelles. En réalité, c’est précisément ce que dit saint Basile lui-même : ta pleista ton mustikon agraphos hemin empolitenetai (« la plupart des mystères nous sont communiqués d’une manière non écrite »). Le terme ta mustika désigne ici manifestement les rites du baptême et de l’eucharistie, lesquels sont, pour saint Basile, d’origine apostolique… En effet, tous les exemples cités par saint Basile dans ce contexte sont de nature rituelle ou liturgique2.

Ainsi, les mystères en question ne sont rien d’autres que les éléments liturgiques de la tradition chrétienne. Mais Florovsky ajoute un élément propre au IVe siècle à ce propos :

Saint Basile se réfère ici à ce que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de disciplina arcani (« discipline du secret »). Au IVe siècle, cette « discipline » était largement pratiquée ; elle était formellement imposée et défendue dans l’Église. Elle était liée à l’institution du catéchuménat et poursuivait principalement un but éducatif et didactique. D’autre part, comme saint Basile le dit lui-même, certaines « traditions » devaient être conservées « non écrites » afin d’éviter leur profanation par les infidèles. Cette remarque vise évidemment les rites et les usages. Il convient de rappeler ici que, dans la pratique du IVe siècle, le Credo (ainsi que la prière dominicale) faisait partie de cette « discipline du secret » et ne pouvait être divulgué aux non-initiés. Le Credo était réservé aux candidats au baptême, au dernier stade de leur instruction, après qu’ils avaient été solennellement inscrits et approuvés. Le Credo leur était communiqué — ou « transmis » — oralement par l’évêque, et ils devaient ensuite le réciter de mémoire devant lui… Les catéchumènes étaient vivement exhortés à ne pas divulguer le Credo aux étrangers ni à le mettre par écrit. Il devait être gravé dans leurs cœurs3.

Il conclut en affirmant que le contenu dogmatique envisagé par Basile ne diffère pas du dépôt scripturaire :

La seule différence entre le dogme et le kérygme résidait dans leur mode de transmission : le dogme est gardé « dans le silence », tandis que les kérygmes sont « proclamés publiquement »… Mais leur intention est identique : ils communiquent la même foi, quoique de manières différentes… Ainsi, la « tradition non écrite », dans les rites et les symboles, n’ajoute en réalité rien au contenu de la foi scripturaire : elle ne fait que mettre cette foi en relief… L’appel de saint Basile à la « tradition non écrite » était en fait un appel à la foi de l’Église… Il soutenait qu’en dehors de la règle « non écrite » de la foi, il était impossible de saisir la véritable intention et le véritable enseignement de l’Écriture elle-même. Saint Basile était rigoureusement scripturaire dans sa théologie : l’Écriture constituait pour lui le critère suprême de la doctrine4.

Ainsi, comme le relève le théologien réformé Keith Mathison :

Les données semblent indiquer que, malgré l’ambiguïté inhérente à ses paroles célèbres, Basile n’entendait pas être compris comme enseignant une conception de la révélation fondée sur deux sources distinctes5.

Et, effectivement, lorsque Basile se retrouve face à des prétentions doctrinales contraires, et alors même qu’il aurait un concile œcuménique à invoquer du côté de la position qu’il défend, voici comment il argumente face à ses opposants :

Quoi donc ? Après tous ces efforts, se sont-ils lassés ? Ont-ils renoncé ? Nullement. Ils m’accusent d’innovation et fondent leur accusation sur ma confession de trois hypostases ; ils me blâment d’affirmer une seule bonté, une seule puissance, une seule divinité. En cela, ils ne sont pas loin de la vérité, car c’est bien ce que j’affirme. Leur grief est que leur coutume ne l’admet pas et que l’Écriture ne s’accorde pas avec cela. Quelle est ma réponse ? Je n’estime pas juste que la coutume qui prévaut chez eux soit tenue pour une loi et une règle de l’orthodoxie. Si la tradition doit être invoquée comme preuve de ce qui est juste, alors il m’est certainement permis, moi aussi, d’invoquer la coutume qui prévaut ici. S’ils la rejettent, il est clair que nous ne sommes nullement tenus de les suivre. Que l’Écriture divinement inspirée tranche donc entre nous ; et du côté où se trouveront des doctrines conformes à la parole de Dieu, en faveur de ce côté se portera le suffrage de la vérité6.

Le contexte de cette lettre est une controverse sur la bonne formulation de la doctrine trinitaire d’une part et sur le Saint-Esprit par ailleurs. Ses opposants lui reprochent, entre autre, de contredire leur coutume ecclésiastique, leur tradition. Basile leur réplique : eh bien ma tradition à moi dit autrement, alors que ferons-nous ? La solution est toute trouvée : prenons comme arbitre l’Écriture sainte.


  1. Saint Basile de Césarée, Du Saint-Esprit, 66.[]
  2. Florovsky, Georges. Bible, Church, Tradition: An Eastern Orthodox View. Vol. 1 des Collected Works of Georges Florovsky, Belmont, MA : Nordland Publishing Company, 1972, pages 86-87.[]
  3. Florovsky, Georges. Bible, Church, Tradition: An Eastern Orthodox View. Vol. 1 des Collected Works of Georges Florovsky, Belmont, MA : Nordland Publishing Company, 1972, pages 87-88.[]
  4. Florovsky, Georges. Bible, Church, Tradition: An Eastern Orthodox View. Vol. 1 des Collected Works of Georges Florovsky, Belmont, MA : Nordland Publishing Company, 1972, pages 88-89.[]
  5. Mathison, Keith A. The Shape of Sola Scriptura. Moscow, ID : Canon Press, 2001, page 35.[]
  6. Basile, Lettre 189,3.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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