Il est bon d’ĂȘtre coupable
26 août 2026

L’obstacle le plus grand Ă  l’Ă©vangĂ©lisation et Ă  l’adoption de la foi chrĂ©tienne rĂ©side dans la rigueur perçue de ses exigences morales. On peut admettre la personne de JĂ©sus-Christ, avoir du respect pour lui, ou mĂȘme intĂ©grer de nombreux Ă©lĂ©ments doctrinaux, moraux et Ă©thiques du christianisme. Il demeure nĂ©anmoins un obstacle majeur qui s’oppose Ă  bien des conversions : la rigueur de sa morale et la duretĂ© des exigences de la loi.

Face à cela, deux approches ont dominé le christianisme depuis deux cents ans :

  • L’approche moderniste, qui consiste Ă  faire le tri dans les exigences morales pour ne garder que ce qui est compatible avec l’esprit de notre Ă©poque et la discipline que nous sommes prĂȘts Ă  assumer.
  • L’approche Ă©vangĂ©lique, qui maintient la pleine exigence de la loi tout en enseignant que le salut ne consiste pas Ă  nĂ©gocier avec elle, mais Ă  passer par l’Évangile. Celui-ci nous dĂ©livre de la culpabilitĂ© et rĂ©gĂ©nĂšre notre nature, nous rendant capables d’obĂ©ir librement Ă  cette loi — non plus comme Ă  un geĂŽlier fĂ©roce, mais comme Ă  un exercice rĂ©jouissant.

Cependant, cette approche Ă©vangĂ©lique se heurte aujourd’hui Ă  un Ă©cueil majeur : la comprĂ©hension thĂ©rapeutique de la culpabilitĂ©. En effet, le point de dĂ©part de l’Évangile affirme que nous sommes tous coupables devant Dieu. Cette culpabilitĂ© y est prĂ©sentĂ©e comme naturelle, objective, Ă©crasante et inexorable — une force quasi cosmique qui entrave non seulement notre relation avec Dieu, mais aussi notre bonheur humain.

Or, Ă  la fin du XIXᔉ siĂšcle, Friedrich Nietzsche, dans son projet d’assumer jusqu’au bout les consĂ©quences de la mort de Dieu, soutient que la culpabilitĂ© n’est pas une rĂ©alitĂ© cosmique, mais la rĂ©ification mythique de fautes relationnelles bien rĂ©elles du passĂ©. Si l’on est consĂ©quent dans son athĂ©isme, on ne peut dĂ©finir la culpabilitĂ© comme une dĂ©sobĂ©issance Ă  la volontĂ© de Dieu ou une dette envers lui. Il s’agit plutĂŽt du systĂšme de dettes contractĂ© envers les hommes, projetĂ© ensuite sur un Dieu imaginaire.

Cette comprĂ©hension de la culpabilitĂ©, aprĂšs quelques mutations, se trouve aujourd’hui au cƓur de la « religion thĂ©rapeutique ». Dans ce paradigme, on admet volontiers que des torts sont commis, mais ces torts ne violent pas une loi cosmique ; ils ne sont que la transgression de simples rĂšgles du jeu relationnel. Par consĂ©quent, la culpabilitĂ© ne doit plus ĂȘtre traitĂ©e en se plaçant sous le regard d’un Dieu juge et vengeur, mais en contextualisant la faute pour en diminuer la portĂ©e. Ainsi, l’idĂ©e d’une culpabilitĂ© objective, cosmique et dominante est devenue presque impensable pour l’homme contemporain.

Dans certains dĂ©veloppements de cette Ă©cole thĂ©rapeutique, on en vient mĂȘme Ă  rejeter et Ă  combattre la notion mĂȘme de culpabilitĂ©. Puisque celle-ci ne naĂźt que de la transgression de rĂšgles sociales, et que ces rĂšgles ne sont que des conventions arbitraires, la culpabilitĂ© devient une fiction psychologique. DĂšs lors, accuser autrui ou le dĂ©clarer coupable n’est plus perçu comme un acte de justice, mais comme une forme de malice ou de toxicitĂ©.

Ce sujet est absolument essentiel, y compris au sein des Ă©glises Ă©vangĂ©liques, oĂč l’essor du dĂ©isme moraliste thĂ©rapeutique a profondĂ©ment imprĂ©gnĂ© les mentalitĂ©s (sur ce point, je renvoie Ă  l’article dĂ©taillĂ© publiĂ© sur Tout Pour Sa Gloire). Sous un vocabulaire en apparence biblique, la notion de culpabilitĂ© y a souvent Ă©tĂ© vidĂ©e de sa substance thĂ©ologique pour ĂȘtre rĂ©alignĂ©e sur les standards de cette culture thĂ©rapeutique.

Dans cet article, je me propose de restaurer la comprĂ©hension de la culpabilitĂ© comme une rĂ©alitĂ© objective, morale et naturelle. Pour ce faire, je ne partirai pas directement du texte biblique ou de la tradition dogmatique, mais des ressources sĂ©culiĂšres proposĂ©es par Camilla SlĂžk dans son chapitre du Routledge Handbook of Economic Theology. Cette chercheuse remet en cause la grille de lecture de Friedrich Nietzsche et montre que la culpabilitĂ© (guilt) n’est pas une simple pathologie psychologique ou une structure d’aliĂ©nation Ă  Ă©radiquer, mais le fondement mĂȘme de la relationnalitĂ© et de la responsabilitĂ© humaines.

Une fois réétablie la lĂ©gitimitĂ© de la culpabilitĂ© comme donnĂ©e objective de la condition humaine, il devient alors possible d’opĂ©rer le saut vers la culpabilitĂ© thĂ©ologique proprement dite — un saut que Camilla SlĂžk n’accomplit pas elle-mĂȘme, mais que j’assume.

L’argument

Commençons par citer l’objectif que dĂ©finit Camilla SlĂžk dans son Ă©tude.

Plus tard, c’est-Ă -dire avec l’avĂšnement du christianisme, la « culpabilitĂ© » devient universelle et constitue une rĂ©alitĂ© sous-jacente Ă  toute chose dans la sociĂ©tĂ©. Dans cette perspective chrĂ©tienne, la culpabilitĂ© fait apparaĂźtre la nature humaine comme « dĂ©faillante » ou « corrompue ». La culpabilitĂ© est partout, dans chaque relation, et l’ĂȘtre humain ne peut rien accomplir sans cette dimension de faute. Selon Nietzsche, l’homme moderne se libĂ©rera de cela pour devenir un ĂȘtre humain entrepreneurial, libre de construire son propre monde et sa propre vision du bien et du mal. Je vais remettre en question cette idĂ©e bien Ă©tablie selon laquelle la culpabilitĂ© ne serait qu’un faux sentiment Ă  purger. Si nous examinons la culpabilitĂ© sous l’angle de la thĂ©ologie Ă©conomique, elle peut ĂȘtre comprise d’une maniĂšre plus nuancĂ©e que la façon dont Freud et Nietzsche ont façonnĂ© ce concept. D’un point de vue thĂ©ologique, et certainement Ă©conomique, le concept de culpabilitĂ© en tant que fait de « devoir quelque chose Ă  quelqu’un » doit comporter une plus grande diversitĂ©. En analysant ce concept dans ses dimensions juridique, morale et Ă©conomique, je souhaite montrer que la « culpabilitĂ© » ne se colore pas seulement d’une dimension nĂ©gative. Elle possĂšde Ă©galement des dimensions positives, Ă  savoir une dimension relationnelle. Elle est Ă  la fois une malĂ©diction et un don. Ainsi, le fondement de la culpabilitĂ© est relationnel. Cela nous indique que la « culpabilitĂ© » ne peut pas seulement ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une illusion ou comme ce qui rend la nature humaine intrinsĂšquement dĂ©faillante. Les relations sont plus ambivalentes et nuancĂ©es que le simple fait de porter sur la « culpabilitĂ© ». En rĂ©alitĂ©, dans une perspective thĂ©ologique, nous pouvons envisager les relations comme des questions de responsabilitĂ©s. De qui sommes-nous responsables ? Pour combien de temps ? Et pourquoi ? La culpabilitĂ© est encastrĂ©e dans les relations, ainsi que dans la responsabilitĂ© qui fait partie intĂ©grante d’une relation. DĂšs lors, la culpabilitĂ© peut aussi ĂȘtre perçue comme une dimension positive du fait d’avoir rĂ©ellement des relations, des responsabilitĂ©s et des attentes ultĂ©rieures de responsabilitĂ© au sein de cette relation. Je vais montrer cette ambiguĂŻtĂ© de la « culpabilitĂ© », Ă  la fois nĂ©gative et positive, malĂ©diction et don, sous le prĂ©curseur implicite qu’elle est une partie intrinsĂšque des relations et des attentes qui en dĂ©coulent.

Elle n’oublie pas la dimension thĂ©ologique, mĂȘme si elle ne l’exploite pas comme je vais le faire.

Cette discussion montre la vision protestante de la vie humaine comme intrinsĂšquement relationnelle et centrĂ©e sur notre responsabilitĂ© envers les autres. Dans cette perspective, l’ĂȘtre humain est « coupable » puisque ces attentes de responsabilitĂ© ne peuvent pas toujours ĂȘtre satisfaites. Cela n’enlĂšve toutefois rien Ă  la responsabilitĂ© elle-mĂȘme.

Premier argument : l’Ă©tymologie

Son premier argument est que, Ă©tymologiquement, la notion mĂȘme de culpabilitĂ© est issue de nos devoirs relationnels :

Les trois dimensions de la culpabilitĂ© en tant qu’argent, don et pĂ©chĂ© sont Ă©tymologiquement entremĂȘlĂ©es. Selon l’Oxford English Dictionary, en vieil anglais, le mot guilt [culpabilitĂ©] signifiait « crime, dĂ©faut, manquement au devoir, pĂ©chĂ© ». […]

Ça marche aussi pour le mot français culpabilitĂ©, qui est basĂ© sur le mot latin culpa, lequel dĂ©signe Ă  l’origine une faute entre deux personnes que l’on peut arbitrer devant un tribunal. Le mot de dette, qui a aujourd’hui un sens purement financier, avait anciennement un sens relationnel parce qu’il vient d’un substantif dĂ©rivĂ© du verbe debeo, qui dĂ©signe les devoirs dans une relation. Quant au mot faute, il vient d’une dĂ©formation de fallo qui signifie tromper, dĂ©cevoir la confiance de quelqu’un… manquer Ă  ce que l’on attend de nous. Ces termes sont hautement relationnels.

DeuxiÚme argument : la monétisation tardive des dettes et du crédit

La notion de faute morale est indissociable de celle de dette. Or, le principal obstacle Ă  notre comprĂ©hension de la culpabilitĂ© rĂ©side dans le fait que nous avons perdu l’ancrage relationnel de la faute. Nous concevons aujourd’hui la faute comme une simple rupture de convention d’un cĂŽtĂ©, et la dette comme un chiffre rouge sur un relevĂ© bancaire de l’autre. Mais comme le rappelle Camilla SlĂžk, il n’en a pas toujours Ă©tĂ© ainsi. Ce n’est que tardivement que la notion de dette s’est financiarisĂ©e ; pendant la majeure partie de l’histoire humaine, la dette et le crĂ©dit Ă©taient des rĂ©alitĂ©s sociales et relationnelles avant d’ĂȘtre monĂ©taires.

Ce concept a accompli un voyage Ă©tymologique, passant de la signification de « dette » Ă  celle de « chĂątiment », puis de « taxe » pour finir par « paiement ». Cela signifie qu’au fil du temps, la dette est devenue de l’argent. Roger Smith explique comment la sociĂ©tĂ© germanique mĂ©diĂ©vale attribuait un prix du sang (Wergeld) pour chaque homme, en fonction du coĂ»t potentiel de la perte d’un homme Ă  la guerre (Smith 1975 : 203). Smith considĂšre Ă©galement que le terme guilt [culpabilitĂ©] est liĂ© au terme teutonique geld, qui signifie « payer », mais ajoute que ce terme est aussi liĂ© Ă  celui de guild [guilde], une fraternitĂ© d’hommes qui se promettent aide et protection mutuelles : « La guilde Ă©tait une association qui s’attaquait au problĂšme de la culpabilitĂ© — en particulier au problĂšme de l’homicide » (Smith 1975 : 205-6). En fin de compte, les membres d’une guilde se devaient une loyautĂ© rĂ©ciproque. La « culpabilitĂ© » est, en ce sens, liĂ©e Ă  la rĂ©ciprocitĂ© et n’a pas Ă  ĂȘtre purgĂ©e. Cet Ă©tat d’esprit Ă©tait Ă©galement utilisĂ© dans la constitution mĂ©diĂ©vale des guildes.

Il ne fait aucun doute parmi les anthropologues qu’il existe un lien entre la pratique sociale consistant Ă  « devoir quelque chose Ă  quelqu’un » et la « dette », qui est devenue plus tard ce que nous comprenons aujourd’hui sous le nom d’« argent ». Felix Martin et David Graeber dĂ©finissent tous deux l’argent de cette maniĂšre, comme une pratique sociale. Tous deux s’inspirent de Mary Douglas, qui affirmait : « Le crĂ©dit existe avant le marchĂ© ».

C’est Ă  la lumiĂšre de cette rĂ©alitĂ© historique que l’on comprend Anselme de CantorbĂ©ry lorsque, dans son Cur Deus Homo, il explique le Salut comme le remboursement d’une dette — une structure argumentative conservĂ©e jusqu’aujourd’hui dans le CatĂ©chisme de Heidelberg (QQ 12-15). Cet usage thĂ©ologique de la dette est souvent critiquĂ© comme une dĂ©formation mercantiliste plaquĂ©e sur une relation spirituelle. Mais c’est une erreur d’anachronisme : avant l’essor des institutions bancaires au XIIIᔉ siĂšcle, la dette n’Ă©tait pas une abstraction financiĂšre, mais le tissu mĂȘme de l’engagement mutuel. MĂȘme dans l’Évangile, lorsque JĂ©sus enseigne le Notre PĂšre en Matthieu 6.12, il emploie prĂ©cisĂ©ment le terme de dettes (ᜀφΔÎčÎ»ÎźÎŒÎ±Ï„Î±), et non celui d’« offenses » [plus immatĂ©riel] auquel nos traductions modernes nous ont habituĂ©s.

Développement anthropologique : la dette comme composant normal des relations humaines

SlĂžk dĂ©veloppe son raisonnement vers l’anthropologie en disant que la dette n’est pas une projection mĂ©taphysique, ni une aliĂ©nation fictive, mais une composante normale et naturelle de toutes les relations.

Marcel Mauss a analysĂ© le rĂŽle de la dette dans ses Ă©laborations psychologiques et philosophiques sur le concept de don — Le don (Leacock 1954 : 65 ; Mauss 1990/1924 ; Mallard 2011 : 225). Mauss soutenait que nous devions percevoir le don avant tout dans sa dimension sociale, et secondairement dans un cadre financier et juridique. Pour Mauss, un don possĂšde un hau (esprit), qui revient toujours Ă  son propriĂ©taire. Cela signifie Ă©galement que tout don s’accompagne d’une dette pour le destinataire. Cette dette peut ĂȘtre, Ă  tout le moins, de la reconnaissance, mais de prĂ©fĂ©rence, le destinataire rendra le don Ă  un moment donnĂ©.

La question du don nous montre qu’il n’est pas anodin de donner et de recevoir des dons. Échanger des dons, donner des dons et donner trop sont des maniĂšres de placer la « culpabilitĂ© » comme une carte de crĂ©dit entre le donateur et le receveur, ce qui lie les deux ensemble. Si nous considĂ©rons les enfants comme un « don » au sens mĂ©taphorique, la position d’un enfant entre deux parents nous montre comment se crĂ©e une relation empreinte d’attentes de donner et de recevoir : des attentes qui se transforment facilement en revendications de l’un affirmant avoir donnĂ© plus que l’autre. En ayant trop donnĂ©, la culpabilitĂ© et le crĂ©dit Ă©mergent comme une dimension humaine du don.

Ainsi, avant mĂȘme que nous n’ayons inventĂ© l’Ă©criture pour tracer un petit chiffre rouge en bas du papier, la dette existait dĂ©jĂ  en tant que dĂ©sĂ©quilibre dans une relation, Ă  compenser plus tard. Et la faute, quant Ă  elle, est le refus ou l’incapacitĂ© de compenser ce dĂ©sĂ©quilibre au risque de mettre en danger la relation.

Ouverture théologique

Ensuite, Camilla SlĂžk s’Ă©loigne du modĂšle trop horizontal de Mauss pour s’orienter vers la thĂ©ologie chrĂ©tienne :

Les liens sociaux devraient en gĂ©nĂ©ral ĂȘtre perçus simultanĂ©ment comme faisant partie des interactions humaines avec les autres dans un monde social : ils ne sont pas « naturels », mais peuvent ĂȘtre nĂ©gociĂ©s dans des cas concrets. Cela signifie en retour que la comprĂ©hension solidariste (et maussienne) de la dette prĂ©suppose un certain niveau de libertĂ©. Une telle comprĂ©hension contraste avec la vision luthĂ©rienne des liens sociaux, qui sont considĂ©rĂ©s comme inĂ©vitables. Dans un contexte luthĂ©rien, les « liens » ne sont pas nĂ©gociables. Ils font pleinement partie de la nature humaine et des interactions de l’ĂȘtre humain avec ses semblables devant Dieu. Je me tourne Ă  prĂ©sent vers le concept de « pĂ©chĂ© », oĂč la culpabilitĂ© est vue comme une partie intrinsĂšque de la vie humaine, afin de montrer Ă  quel point cette idĂ©e luthĂ©rienne du « lien » est trĂšs diffĂ©rente du concept ambigu de liens sociaux chez Mauss.

Cela touche au cƓur de la maniĂšre dont la « culpabilitĂ© » est comprise dans un contexte luthĂ©rien, Ă  savoir comme le fondement des relations et de l’existence humaines. Le pĂ©chĂ© est fondamental. Il n’y a pas de vie humaine sans relations, et par consĂ©quent, la responsabilitĂ© envers ces relations fait partie de la crĂ©ation. Le fait que les ĂȘtres humains aient la capacitĂ© de corrompre ce qu’ils rencontrent soulĂšve Ă  son tour la question du « pĂ©chĂ© », qui est ancrĂ© dans tout ĂȘtre (ens).

Avec la perspective luthĂ©rienne sur le « pĂ©chĂ© », l’ĂȘtre devient imbibĂ© de culpabilitĂ©. Cependant, le but en faisant cela est de montrer l’opposĂ© : l’ĂȘtre humain est pardonnĂ© par le Christ. Dans un contexte luthĂ©rien, la justification de tous les pĂ©chĂ©s humains a Ă©tĂ© accomplie par la mort de JĂ©sus-Christ sur la croix (Luther 1518). Cela signifie que toutes les erreurs humaines sont dĂ©sormais rendues caduques par Dieu, et par consĂ©quent, elles devraient Ă©galement ĂȘtre rendues caduques par les autres ĂȘtres humains. Ainsi, le pardon de la « culpabilitĂ© » est possible.

C’est la beautĂ© de l’Évangile. Il ne s’agit pas de dire que nous avons un dĂ©sĂ©quilibre dans notre relation avec Dieu le CrĂ©ateur et qu’il faut couper cette « relation toxique ».

Il s’agit au contraire de prendre d’abord au sĂ©rieux cette rĂ©alitĂ© naturelle : nous sommes des ĂȘtres de relation. Une relation implique des Ă©changes. Ces Ă©changes ne sont pas toujours immĂ©diats, il y a parfois une attente d’un cĂŽtĂ© et un devoir de l’autre. Ce systĂšme de dette (et donc son dĂ©faut : la faute) est tout Ă  fait normal et naturel ; c’est ainsi que nous formons toutes nos relations, de la plus saine Ă  la plus toxique.

En plus de nos relations avec les hommes, nous avons aussi une relation avec la Personne suprĂȘme qui nous a créés et qui nous a conçus pour ĂȘtre en relation avec Elle. Malheureusement, une dette cosmique impayable s’Ă©lĂšve entre nous et notre CrĂ©ateur et nous empĂȘche d’ĂȘtre heureux. En effet, nous ne pouvons pas trouver dans ce monde les ressources de notre propre bonheur, et une dette Ă©norme nous empĂȘche d’ĂȘtre en communion avec la source de ce bonheur. Mais JĂ©sus a payĂ© la dette de la relation dĂ©fectueuse avec Dieu, si bien que les portes de la relation avec notre PĂšre sont ouvertes.

Réponse aux objections

Objection 1 : La toxicité de la culpabilité

Je confesse librement avoir cherchĂ© des objections que pourrait fournir un « thĂ©rapeute » auprĂšs d’une IA. Les rĂ©ponses, en revanche, sont entiĂšrement miennes.

Soit l’objection suivante :

« En dĂ©finissant la relation avec Dieu sous l’angle d’une « dette cosmique impayable », vous ne faites que rĂ©introduire une structure de culpabilitĂ© nĂ©vrotique et toxique. La psychologie moderne montre bien que se sentir indĂ©finiment dĂ©biteur d’une figure d’autoritĂ© (parentale ou divine) gĂ©nĂšre de la honte, du mĂ©pris de soi et des blocages Ă©motionnels. Un PĂšre aimant chercherait-il Ă  ce que ses enfants se reconnaissent « endettĂ©s » avant de les accueillir, ou ne proposerait-il pas plutĂŽt une acceptation inconditionnelle sans passer par la case comptable ? »

Cette objection est basĂ©e sur une mĂ©comprĂ©hension de ce qu’est notre faute. Elle revient Ă  dire que Dieu pourrait trĂšs bien effacer notre faute de la mĂȘme maniĂšre qu’un arbitre de tennis dĂ©cide de « rejouer le point » aprĂšs une faute. Mais notre faute n’est pas une transgression d’une rĂšgle fictive sans enjeu : elle est un dĂ©sĂ©quilibre rĂ©el d’une relation rĂ©elle.

Les psychologues dĂ©crivent bien les effets de la culpabilitĂ© du cĂŽtĂ© du dĂ©biteur, mais il faut aussi tenir compte des effets de la culpabilitĂ© vis-Ă -vis du crĂ©ancier. Lorsqu’un tort est fait, mĂȘme avec une bienveillance parfaite de la part du crĂ©ancier, la confiance est atteinte et la relation est durablement dĂ©sĂ©quilibrĂ©e. Aussi longtemps que sa dette n’est pas compensĂ©e, elle reste comme un fantĂŽme dans la relation, attendant la moindre crise pour ĂȘtre Ă  nouveau rĂ©clamĂ©e.

Certes, on peut effacer la dette et la dĂ©clarer nulle. Mais une relation intime, durable et profonde exige bien plus que de rejouer le match. Or, Dieu ne veut pas simplement ĂȘtre sur notre liste de contacts. Il veut ĂȘtre dans une intimitĂ© profonde, durable et extrĂȘmement intense. L’intimitĂ© qu’il dĂ©sire pour nous exige que la culpabilitĂ© ne soit pas seulement amĂ©nagĂ©e, mais qu’elle disparaisse rĂ©ellement.

C’est pourquoi Dieu a tant aimĂ© le monde qu’il a donnĂ© son Fils unique JĂ©sus-Christ, afin que quiconque croit en lui voie ses pĂ©chĂ©s pardonnĂ©s et tout obstacle Ă  l’intimitĂ© avec le PĂšre ĂŽtĂ©.

Qu’y a-t-il de toxique Ă  dĂ©sirer pour nous une relation intime et intense ?

Par ailleurs, la culpabilitĂ© nous est rappelĂ©e dans les Écritures non pas pour nous dĂ©sespĂ©rer, mais au contraire pour nous libĂ©rer de tous les sentiments toxiques qui sont dĂ©crits par les psychologues. En effet, Dieu n’est pas venu pour augmenter notre fardeau, mais pour nous l’enlever complĂštement, en fournissant une fois pour toutes le paiement parfait et indiscutable de tous les torts que nous pourrions avoir commis contre notre relation avec lui, sur la Croix.

C’est d’ailleurs une comprĂ©hension proprement protestante que d’avoir autant insistĂ© sur la grĂące et non sur la comptabilitĂ© des fautes. Seulement, cette grĂące ne vient pas en niant le rĂ©el, mais en le subjuguant par le don rĂ©el de l’amour de Dieu par l’incarnation, la Passion et la rĂ©surrection du Christ et notre union avec lui. Si l’inconfort de la luciditĂ© nous permet ainsi une si belle rĂ©compense, alors cela en vaut la peine.

Objection 2 : La confusion entre « responsabilité » et « culpabilité »

Mon interlocuteur imaginaire pourrait alors dire :

« La dĂ©marche thĂ©rapeutique cherche Ă  responsabiliser l’individu, pas Ă  le culpabiliser. La responsabilitĂ© est tournĂ©e vers l’avenir (comment rĂ©parer, agir, grandir), tandis que la culpabilitĂ© est tournĂ©e vers le passĂ© et l’auto-condamnation stĂ©rilisante. Pourquoi insister sur le mot « coupable » et sur l’idĂ©e de « faute », alors que parler de « blessures », de « manques » ou de « responsabilitĂ© relationnelle » suffirait Ă  faire Ă©voluer l’ĂȘtre humain sans le dĂ©truire sous le poids de la condamnation ? »

Il y a ce que j’ai dit dans la rĂ©ponse Ă  l’objection 1 quant Ă  la rĂ©alitĂ© de notre faute et le fait que cette dette ne peut pas ĂȘtre effacĂ©e sans dommage — et heureusement, tous les dommages ont Ă©tĂ© assumĂ©s par Christ.

Oublier cet aspect passĂ© revient Ă  transformer l’Évangile en une discipline de plus qui s’impose Ă  chacun. Et cette discipline serait d’autant plus cruelle que nous n’avons pas seulement perdu notre relation avec Dieu : nous avons perdu jusqu’aux moyens de maintenir notre relation avec lui. Nos capacitĂ©s spirituelles se sont atrophiĂ©es. Mais avant toute rééducation spirituelle (l’avenir, l’usage de la responsabilitĂ©), il faut d’abord rĂ©parer le problĂšme sous-jacent.

Imaginez un rescapĂ© d’un accident de la route, la fracture encore ouverte sur son brancard. Il arrive alors un mĂ©decin qui dit : « Ne parlez pas de blessures ou de manque de force dans votre jambe. Tout cela appartient au passĂ©, et vous risquez de revivre la douleur de votre accident. L’essentiel est que vous vous responsabilisiez, que vous ne vous voyiez pas comme une victime passive, et qu’avec de la discipline, vous remarchiez. Tiens, descendez donc de votre brancard ! »

Ne seriez-vous pas en colĂšre contre un tel mĂ©decin ? Ne serait-ce pas folie que d’agir ainsi ? Le bon mĂ©decin dira plutĂŽt : « On doit d’abord rĂ©duire votre fracture, puis vous serez en convalescence pendant un certain temps. AprĂšs cela, vous entamerez la rééducation. »

Oui, il faut responsabiliser la personne, dĂ©velopper une dĂ©marche constructive, etc. Mais cela ne peut ĂȘtre fait que si l’on observe d’abord un temps pour assainir l’obstacle qui empĂȘche de restaurer la relation avec Dieu. Ensuite, nous sommes d’accord avec les thĂ©rapeutes qu’une fois passĂ©s la repentance et le baptĂȘme, il ne faut plus rappeler la faute passĂ©e, car voici, toutes choses sont devenues nouvelles.

Enfin, un point sur le vocabulaire thérapeutique : « blessures » et « manque » sont des termes arelationnels, et ils ne favorisent pas la conscience relationnelle dont la personne a besoin pour restaurer son lien avec le Créateur. Pire encore : ils favorisent la recherche de compensations bricolées par la personne, qui vont souvent empirer le mal plutÎt que le résoudre.

Objection 3 : Le déni du trauma et de la victimisation

Mon interlocuteur imaginaire pourrait aussi dire :

« Votre modĂšle prĂ©suppose que tout le monde est d’abord un « dĂ©biteur fautif ». Mais que faites-vous des personnes qui sont avant tout des victimes de la vie, d’abus, ou de structures injustes ? En leur disant que leur problĂšme fondamental est leur « dette envers Dieu », la thĂ©ologie ne risque-t-elle pas de rajouter un fardeau d’auto-accusation Ă  des gens qui souffrent dĂ©jĂ  d’un dĂ©ficit d’estime de soi et d’un sentiment injustifiĂ© de culpabilitĂ© ? La thĂ©rapie enseigne d’abord Ă  se libĂ©rer des culpabilitĂ©s induites, pas Ă  s’en charger davantage. »

La foi chrĂ©tienne propose prĂ©cisĂ©ment de libĂ©rer l’homme des fausses culpabilitĂ©s en lui apportant le vrai diagnostic et le vrai remĂšde. Un patient atteint d’un mal dont il ignore la cause n’est pas responsable de sa maladie ; mais aussi longtemps que le diagnostic n’est pas posĂ©, il ne peut pas ĂȘtre guĂ©ri. Et une fois le diagnostic Ă©noncĂ©, le patient ne dit pas Ă  son mĂ©decin : « Qu’as-tu fait ? Par ta faute, j’ai cette maladie ! » Au contraire, il lui exprime sa reconnaissance d’avoir enfin nommĂ© le mal pour pouvoir le traiter.

Le drame du pĂ©chĂ© est qu’il ne reste jamais une affaire purement individuelle entre Dieu et soi. Dieu Ă©tant la clĂ© de voĂ»te de notre nature, lorsque nous avons rompu notre lien avec Lui, nous avons perdu l’harmonie intĂ©rieure et la capacitĂ© d’entretenir des relations humaines Ă©quilibrĂ©es. C’est ainsi que, dans ce monde dĂ©chu, nous subissons de multiples dettes horizontales que d’autres ont contractĂ©es envers nous et qu’ils sont incapables de rembourser — c’est le drame de la victimisation et des abus.

Mais l’Église ne vient pas dire Ă  la victime qu’Ă  ses souffrances horizontales s’ajoute une accusation arbitraire de plus. Elle vient lui annoncer que, par la rĂ©conciliation en Christ, l’accĂšs Ă  sa « banque spirituelle » lui est rouvert. Nos avoirs spirituels ne sont plus gelĂ©s. La grĂące ne vient pas spolier la victime : elle vient lui restituer les ressources cĂ©lestes nĂ©cessaires pour rĂ©gĂ©nĂ©rer sa vie, guĂ©rir ses blessures et restaurer sa dignitĂ©.

Objection 4 : Un modĂšle relationnel obsolĂšte

Mon interlocuteur imaginaire (toujours admirablement disponible) pourrait objecter :

« Vous affirmez que le systĂšme de dette/attente est une « rĂ©alitĂ© naturelle » de toute relation. Mais en thĂ©rapie systĂ©mique ou du couple, on apprend prĂ©cisĂ©ment que les attentes implicites et les jeux de dettes (« je t’ai donnĂ© ceci, tu me dois cela ») sont la source principale des dysfonctionnements et du chantage affectif. Une relation mĂ»re et saine ne cherche-t-elle pas au contraire Ă  dĂ©passer la logique du « donner/recevoir » et de la redevabilitĂ© pour tendre vers la libertĂ©, l’autonomie et le respect des limites de chacun ? »

S’il n’y a ni don ni Ă©change dans la relation, il n’y a plus de relation. Ce n’est pas une thĂ©orie Ă©chevelĂ©e : qu’est-ce qu’un lien avec une personne Ă  qui vous ne donnez rien, dont vous ne recevez rien, et dont vous n’avez pas mĂȘme l’attente de quoi que ce soit ? Un « contact », en son sens le plus numĂ©rique et atomisĂ©.

Personne ne voit sa libertĂ©, son autonomie et ses limites davantage respectĂ©es que la personne qui est le « contact » de tout le monde, et l’ami de personne. Cette personne est la plus misĂ©rable de toutes.

La dynamique du donner/recevoir et les dettes qu’elle engendre nĂ©cessairement peuvent trĂšs certainement ĂȘtre une malĂ©diction lorsque le pĂ©chĂ© vient dĂ©former ce systĂšme naturel pour en faire du chantage affectif et de la manipulation. Mais elle est aussi un Don quand ce systĂšme fonctionne : il engendre la confiance, l’intimitĂ©, et une coopĂ©ration inatteignable sans pouvoir compter sur le « remboursement de la dette » de l’autre.

Pour convaincre le lecteur que toutes les dettes ne sont pas une malĂ©diction, considĂ©rez la dette que vous avez vis-Ă -vis de votre propre mĂšre : elle a pris des risques physiques et sociaux considĂ©rables pour vous donner l’existence et la vie. Ses entrailles se sont dĂ©formĂ©es pour tisser votre corps. Elle a subi des douleurs et des risques parfois mortels lors de son accouchement. Et mĂȘme une fois nĂ©, elle vous a entourĂ© de tendres soins jusqu’Ă  ce jour.

Allez-vous dire Ă  votre mĂšre qu’elle n’a droit Ă  rien d’autre qu’au respect de votre autonomie et de vos limites ? Le respect et l’amour que l’humanitĂ© entiĂšre prescrit envers les mĂšres ne sont pas une simple convention sociale : c’est une dette naturelle et tendre. Non pas une dette de crainte ou de soumission, mais une dette d’amour. Non pas pour s’isoler dans l’autonomie, mais pour entrer dans l’intimitĂ© familiale, puis le monde extĂ©rieur.

À prĂ©sent, considĂ©rez ceci : il existe une Personne qui est la perfection suprĂȘme de ce que nos mĂšres incarnent de plus beau. Une Personne absolument bienveillante qui a tellement dĂ©sirĂ© ĂȘtre en relation intime avec nous, qu’Elle a donnĂ© son Fils unique afin que quiconque croit en Lui ne pĂ©risse point, mais qu’il ait la vie Ă©ternelle.

Entrez dans cette intimité et dans cette vie éternelle : la dette a été payée sur la Croix.

Référence

Camilla SlÞk, « Guilt », in Stefan Schwarzkopf (dir.), The Routledge Handbook of Economic Theology, Routledge, 2020, p. 72-80. DOI : 10.4324/9781315267623-35

Étienne Omnùs

Mari, pÚre, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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