Voici le texte de la visioconfรฉrence enregistrรฉe le 27 mars 2023 et diffusรฉe dans le cadre dโune sรฉance de la formation ยซ Points Chauds ยป organisรฉe par le Centre de Formation du Bienenberg consacrรฉe ร la question : ยซ Dieu change-t-il ses plans ? ยป En plus de ma confรฉrence, une autre confรฉrence prรฉ-enregistrรฉe par Bruno Synott a รฉtรฉ diffusรฉe dans lequel celui-ci a dรฉfendu, sur le mรชme sujet, le point de vue du thรฉisme ouvert. Lโaprรจs-midi a รฉtรฉ consacrรฉ ร une discussion sur Zoom entre Bruno Synott et moi-mรชme, avec le concours des participants de la formation Points chauds. Je reproduis ici le texte qui a servi de support ร ma confรฉrence prรฉ-enregistrรฉe.
Prรฉsentation
A. En quelle qualitรฉ jโinterviens sur la repentance divine pour en prรฉsenter la comprรฉhension dite du ยซ thรฉisme classique ยป
Actuellement professeur de thรฉologie ร la Facultรฉ Jean Calvin, ร Aix-en-Provence, jโenseigne les disciplines quโon appelle thรฉologie symbolique, thรฉologie dogmatique et thรฉologie systรฉmatique. Mon travail consiste ร dire ce que lโรglise croit, ce que lโรglise doit croire ร la suite de ce quโen dit lโรcriture et ร essayer de lโarticuler thรฉologiquement, cโest-ร -dire de dรฉcouvrir les raisons sous-jacentes qui soutiennent les articles de foi professรฉs par lโรglise. Et puisque la facultรฉ dans laquelle jโenseigne est une facultรฉ confessionnelle, ancrรฉe dans une tradition thรฉologique bien spรฉcifique โ comme cโest aussi le cas du Centre de formation du Bienenberg โ jโenseigne ces disciplines avec un angle rรฉsolument confessionnel, que lโon peut qualifier de rรฉformรฉ ou de calviniste. Et cโest pourquoi, la fois prรฉcรฉdente oรน jโavais participรฉ ร cette formation Points chauds (cโรฉtait il y a deux ans), jโรฉtais venu reprรฉsenter parmi vous la sensibilitรฉ et la thรฉologie calviniste, en tant que telle, sur la question houleuse de la prรฉdestination.
Je suppose que jโai รฉtรฉ choisi par les organisateurs de cette formation pour dรฉfendre les arguments du thรฉisme dit classique concernant le thรจme de la repentance divine โ cโest-ร -dire le fait que Dieu change ou non ses plans โ dans le prolongement du dรฉbat que Denis Kennel et moi-mรชme avions eu ร lโรฉpoque, puisquโil sโรฉtait avรฉrรฉ quโune assez longue partie de la discussion avait dรฉrivรฉ sur cette question du thรฉisme classique (que je dรฉfendais) et du thรฉisme ouvert (quโil dรฉfendait). Initialement, cโest dโailleurs avec lui que je devais dรฉbattre de cette question cette fois-ci, et je souhaite ร Denis un plein rรฉtablissement pour quโil puisse revenir, par la grรขce de Dieu, au meilleur de sa forme. Jโen profite pour salue รฉgalement M. Bruno Synott, quoique je ne le connaisse pas encore, et dont je vais dรฉcouvrir en mรชme temps que vous la teneur exacte de sa contribution sur cette question, du point de vue du thรฉisme dit ouvert.
Lโironie de lโhistoire, cโest que si, dans le dรฉbat prรฉcรฉdent, jโavais dรฉfendu la conception calviniste concernant la prรฉdestination (faisant valoir la compatibilitรฉ non seulement philosophique mais plus encore biblique des thรจmes dโune souverainetรฉ divine englobante et de la libertรฉ des choix des crรฉatures rationnelles) contre la conception arminienne et celle du thรฉisme ouvert, quโunit toutes deux la conviction dโune incompatibilitรฉ de principe entre une authentique libertรฉ humaine et un contrรดle divin exhaustif sur les dรฉcisions humaines, cette fois-ci, je viens pour dรฉfendre la position qui englobe ร la fois le calvinisme et lโarminianisme, et qui dรฉpasse en quelque sorte la question technique de la prรฉdestination, pour mโopposer, au cรดtรฉ des frรจres arminiens classiques, aux propositions novatrices du thรฉisme ouvert, selon lequel Dieu peut vraiment changer ses plans, parce quโil ne connaรฎt pas exhaustivement lโavenir, les futurs contingents nโayant pas dโexistence propre aux yeux de ses partisans, et nโรฉtant par consรฉquent pas connaissables par Dieu.
Ainsi, si je vais intervenir en tant que thรฉologien trรจs nettement identifiรฉ comme calviniste, pour cette fois-ci je reprรฉsenterai รฉgalement des arguments communs avec les frรจres รฉvangรฉliques de sensibilitรฉ arminienne classique, qui maintiennent de toutes leurs forces que Dieu connaรฎt exhaustivement lโavenir, et quโil nโa donc pas besoin de changer ses plans. Lorsque jโรฉnoncerai un argument spรฉcialement calviniste, je dirai donc expressรฉment que cโest le cas.
B. Un mot sur la maniรจre dont je lis la Bible en doctrine de Dieu
Dans ce mot de prรฉsentation, il mโa aussi รฉtรฉ demandรฉ de dire briรจvement ce quโest la Bible pour moi. Pour le dire de maniรจre brรจve mais condensรฉe, la Bible est pour moi comme pour toute la tradition rรฉformรฉe รฉvangรฉlique, et ร vrai dire pour lโimmense majoritรฉ du mouvement รฉvangรฉlique, la Parole รฉcrite de Dieu. Dieu sโest rรฉvรฉlรฉ de diverses maniรจres, et les รcritures sont la mise par รฉcrit de cette rรฉvรฉlation divine, un compte-rendu lui-mรชme inspirรฉ de Dieu, et qui pour cette raison est lui aussi rรฉvรฉlation proprement divine. Lorsque lโรcriture dit quelque chose, cโest Dieu qui nous le dit. Et cela signifie que lorsque la Bible dit que Dieu se repent de quelque chose, cโest-ร -dire quโil change dโavis, nous allons devoir en tenir compte ; et lorsque ailleurs, ou dans le mรชme passage, elle dit que Dieu nโest toutefois pas un homme pour se repentir, cโest-ร -dire quโil ne change pas dโavis, nous allons devoir รฉgalement en tenir compte ; et que si la Bible juge bon ร la fois de nous dire que Dieu se repent et pourtant quโil ne se repent pas, alors cโest que nous devons contempler ce Dieu qui est un mystรจre et ne pas rรฉsoudre la contradiction apparente en รฉliminant hรขtivement lโune des variables de lโรฉquation.
Sur un sujet comme celui-ci, qui concerne la ยซย thรฉologie proprement diteย ยป, cโest-ร -dire la doctrine de Dieu, il est important de procรฉder avec mรฉthode, en tenant compte de tout le donnรฉ scripturaire, et de bien percevoir le caractรจre analogique de tout discours positif (mรชme biblique) sur Dieuย : parce que notre Dieu est ร la fois le Dieu qui se cache (รsaรฏe 45,15) et le Dieu qui se rรฉvรจle pourtant dans toute lโรcriture, parce quโil est le Crรฉateur sรฉparรฉ des crรฉatures, cโest-ร -dire que lโon ne peut comparer ร aucune crรฉature qui lui ressemblerait vraiment (รsaรฏe 40,25), parce que personne ne connaรฎt la pensรฉe du Seigneur (Romains 11,34), parce que ses pensรฉes ne sont pas nos pensรฉes (รsaรฏe 55,8), une rรฉflexion sur le langage humain que nous employons pour parler de Dieu, et que Dieu consent lui-mรชme ร employer pour nous parler de lui, est indispensableย : toute chose que nous dirons de Dieu, et que Dieu lui-mรชme dit de lui, est dite avec des mots qui concernent dans notre expรฉrience commune des relations entre les crรฉatures (et non entre le crรฉateur et la crรฉation). Il faudra donc, dans toutes les affirmations faites sur Dieu, mรชme par la sainte รcriture, distinguer dans un tel langage crรฉaturel ce qui relรจve dโune ressemblance entre la crรฉature et le crรฉateur et ce qui relรจve dโune dissemblance plus grande encore. Il sโagit dโune ascรจse, dโune discipline quโil faut sโimposer dans notre rรฉception du texte biblique pour ne pas dรฉvelopper une conception humaine, trop humaine de ce Dieu qui, bien quโil ait voulu se rรฉvรฉler ร nous (et qui lโa vraiment fait), demeure celui qui rรฉside dans une lumiรจre inaccessible.ย Cโest ce que je vais tenter de faire dans la prรฉsentation qui va suivre sur le thรจme qui nous intรฉresse aujourdโhui.
I. Deux citations pour commencer
Dieu change-t-il ses plans ? Au moment dโentrer ร proprement parler dans cet exposรฉ sur la repentance divine โ cโest-ร -dire sur la question de savoir si Dieu peut ou non changer dโavis โ telle quโelle est conรงue par ce quโon appelle dรฉsormais le ยซ thรฉisme classique ยป et dont vous voyez par son nom quโil sโoppose ร des conceptions plus modernistes, quโon pourrait qualifier de ยซ thรฉisme mutualiste ยป, parce que le crรฉateur et les crรฉatures agissent mutuellement lโun sur lโautre et sโaffectent mutuellement lโun lโautre, jโaimerais commencer par deux citations.
A. La perspective calviniste de la confession de Westminster
La premiรจre citation est celle que jโavais communiquรฉe il y a plus dโun an aux organisateurs de la formation Points chauds, lorsquโil mโavait รฉtรฉ demandรฉ de rรฉsumer en quelques phrases la position que je pensais dรฉfendre. Le rรฉflexe du thรฉologien rรฉformรฉ, dans ce genre de cas, est souvent dโabord dโaller voir sโil nโy aurait pas par chance un รฉnoncรฉ confessionnel, cโest-ร -dire une section dโune des grandes confessions de foi ou catรฉchisme de la rรฉformation calviniste, qui synthรฉtiserait dรฉjร dans une jolie formule ce que les thรฉologiens ancrรฉs dans la tradition thรฉologique et ecclรฉsiale quโon appelle rรฉformรฉe disent quโil faut croire ร ce sujet. Cโest donc ce que jโavais fait ร lโรฉpoque, en nโayant pas du tout conscience que je viendrais en fait dรฉfendre autre chose que la posture du calvinisme confessionnel, mais en affirmant au contraire quelque chose qui relevait dโun consensus unanime des รglises chrรฉtiennes des origines au dix-neuviรจme ou vingtiรจme siรจcle. Cette citation calviniste qui rรฉsume admirablement les spรฉcificitรฉs de la position calviniste ร ce sujet, je lโai trouvรฉe dans la Confession de foi de Westminster (un document du XVIIe siรจcle). Elle dรฉclare ceci au premier paragraphe de son troisiรจme chapitreย :
De toute รฉternitรฉ et selon le trรจs sage et saint conseil de sa propre volontรฉ, Dieu a librement et immuablement ordonnรฉ tout ce qui arrive ; de telle maniรจre, cependant, que Dieu n’est pas l’auteur du pรฉchรฉ, qu’il ne fait pas violence ร la volontรฉ des crรฉatures, et que leur libertรฉ ou la contingence des causes secondes sont bien plutรดt รฉtablies qu’exclues.
Cette citation donne lโargument thรฉologique principal du thรฉologien rรฉformรฉ contre lโidรฉe que les plans divins puissent changerย : les plans de Dieu ne peuvent pas changer, puisque, de toute รฉternitรฉ et selon le trรจs sage et saint conseil de sa propre volontรฉ (qui est celle dโun Dieu tout-puissant, tout sage, tout juste, tout amour, etc.), il a librement (cโest-ร -dire sans y รชtre contraint par rien ni personne, si ce nโest par ce quโil est en lui-mรชme) et immuablement (cโest-ร -dire de maniรจre รฉternelle, dรฉfinitive, qui nโรฉvolue pas au cours du temps, qui ne change jamais) ordonnรฉ tout ce qui arrive (cโest-ร -dire que ce dรฉcret divin รฉternel a ordonnรฉ tout ce qui arrive avant la fondation du monde !). Il y a lร le cลur de la dรฉfense spรฉcialement calviniste du thรฉisme classiqueย : Dieu ne change jamais ses plans, car ses plans sont faits de toute รฉternitรฉ, quโils englobent dรฉjร toute chose, et que cโest la nature mรชme du dรฉcret (ou du plan) divin dโรชtre รฉternel et immuable. Vous voyez ici que cโest une question de dรฉfinitionย : par dรฉfinition, pour les calvinistes, le dรฉcret divin englobe tout de toute รฉternitรฉ. Tout ce qui advient est dรจs lors immuable.
Et donc, si jโavais voulu mโen tenir ร mon premier mouvement spontanรฉ, jโaurais passรฉ le reste de cet exposรฉ ร vous parler des fondements bibliques de la conception rรฉformรฉe dโun dรฉcret divin universel, รฉternel et immuable.
Il se trouve toutefois quโen travaillant un peu plus en profondeur la question qui nous รฉtait proposรฉe, je me suis rendu compte que la ligne de partage ne passait cette fois-ci pas tant, comme cโest le cas pour la prรฉdestination, entre le calvinisme dโune part (qui professe que Dieu choisit de sauver des hommes inconditionnellement, quโils sont issus dโune mรชme masse de perdition et que rien ne distingue rรฉellement en eux-mรชmes ceux quโils choisit de sauver de ceux quโil laisse dans leur perdition) et lโarminianisme dโautre part (qui professe que Dieu choisit de sauver des hommes conditionnellement, cโest-ร -dire en prรฉvision de la foi quโils choisiront de librement placer en lui), car, il se trouve que les arminiens classiques dรฉfendent tout autant que les calvinistes les thรจses du thรฉisme classique relatives ร lโimpassibilitรฉ divine (le fait que Dieu nโa pas de passion, que les crรฉatures nโagissent pas sur lui, ne le surprennent pas, que Dieu ne souffre pas, mais quโil est le Dieu bienheureux qui rรฉside dans une lumiรจre inaccessible), ร lโimmutabilitรฉ divine (le fait que Dieu ne change pas, quโil nโรฉvolue pas au cours du temps, quโil nโa pas ร sโadapter ร la crรฉature), ร lโactualitรฉ pure divine (le fait que Dieu est toujours tout ce quโil peut รชtre), ร lโomniscience divine exhaustive (cโest-ร -dire que Dieu connaรฎt tout ce quโil y a ร savoir, ce qui englobe ce qui a รฉtรฉ, ce qui est mais aussi ce qui sera). Jโai pris conscience que, sur ce point, la ligne de partage chez les protestants ne passait pas entre ceux qui croyaient ร un dรฉcret divin universel et ceux qui nโy croyaient pas, mais entre ceux qui croyaient en un Dieu qui connaissait exhaustivement lโavenir (les thรฉistes classiques), et ceux qui nโy croyaient plus (dont les thรฉistes ouverts). Jโexpliquerai bientรดt pourquoi.ย
En tout cas, lโopposition entre le thรฉisme dit ยซ classique ยป et le thรฉisme dit ยซ ouvert ยป porte donc non pas tant sur la nature du dรฉcret divin que sur ce que Dieu connaรฎt de lโavenir : la position propre ร lโaugustinisme (dont le calvinisme est sur ce point un prolongement protestant) concernant le dรฉcret divin ne sera donc pas explorรฉe plus que cela dans cet exposรฉ. Ce nโest pas spรฉcialement le calvinisme, quโen qualitรฉ de professeur de dogmatique ร la Facultรฉ Jean Calvin je reprรฉsente toutefois, que je vais dรฉfendre, mais une perspective beaucoup plus large, dans laquelle la querelle sur la prรฉdestination entre calvinistes et arminiens est comme momentanรฉment dรฉpassรฉe. Cela signifie que cette premiรจre citation, qui devait au dรฉpart servir de rรฉfรฉrence constante ร lโexposรฉ que je voulais faire ร ce sujet, nous la laissons maintenant de cรดtรฉ. Dieu ne change pas ses plans, mais ceux qui comme moi dรฉfendent que Dieu nโen change pas, changent, eux, souvent leur planย !
B. La perspective thomiste de la Somme de thรฉologie
ร la place, je vais proposer une autre citation pour guider notre rรฉflexion, que lโon trouve chez Thomas dโAquin, dans son ouvrage le plus connu : sa Somme de Thรฉologie. Voici ce que nous y lisons :
La volontรฉ de Dieu est absolument immuable. Mais ร cet รฉgard il faut songer quโautre chose est changer de volontรฉ, autre chose est vouloir le changement de certaines choses. Quelquโun peut, sa volontรฉ demeurant toujours la mรชme, vouloir que ceci se fasse maintenant, et que le contraire se fasse ensuite. La volontรฉ changerait si quelquโun se mettait ร vouloir ce que dโabord il ne voulait pas, ou ร cesser de vouloir ce quโil voulait dโabord. Cela ne peut arriver que par un changement soit dans la connaissance, soit dans les conditions existentielles de celui qui veut. En effet, la volontรฉ, ayant pour objet le bon, un sujet peut commencer ร vouloir une autre chose de deux faรงons. Dโabord, si cette chose commence ร รชtre bonne pour lui, et cela nโest pas sans changement de sa part, comme, lorsque le froid arrive, il devient bon de sโasseoir prรจs du feu, ce qui auparavant ne lโรฉtait pas. Ou bien le sujet vient ร reconnaรฎtre que cela lui est bon, alors quโil lโignorait auparavant ; car si nous dรฉlibรฉrons, cโest pour savoir ce qui nous est bon. Or, on a montrรฉ plus haut que la substance de Dieu et sa science sont absolument immuables lโune et lโautre. Il faut donc que sa volontรฉ, elle aussi, soit absolument immuable. 1
Cโest lร une dรฉclaration extrรชmement dense, et je suppose que vous nโavez pas tout compris ce quโil y a dedans ร la premiรจre lecture. En fait, je ne prรฉtends pas que vous aurez tout compris ce quโil y a dedans au terme de cet exposรฉ, mais jโespรจre que vous en aurez tout du moins une plus grande comprรฉhension.
La raison pour laquelle jโai retenu cette citation, dโun auteur mรฉdiรฉval considรฉrรฉ comme lโun des principaux docteurs de lโรglise catholique romaine (ce qui vous montre bien que jโadopte une posture qui transcende non seulement le clivage calviniste/arminien, mais aussi le clivage catholique/protestant), et que jโai choisi de vous la prรฉsenter dโemblรฉe, cโest quโelle va nous รชtre utile, tout au long de cet exposรฉ, pour dรฉfinir la teneur de la position thรฉologique ยซ classique ยป concernant aussi bien le rapport de Dieu ร lโavenir et ce quโil en connaรฎt, que la question de savoir si sa volontรฉ peut รฉvoluer au grรฉ des circonstances. La rรฉponse de Thomas, et de toute la ยซ tradition classique ยป, est un ยซ non ยป trรจs ferme, et nous allons essayer dโen prรฉsenter les raisons dans ce qui suit, sans distinguer spรฉcialement, au sein de la tradition protestante, entre les calvinistes classiques et les arminiens classiques qui ont tous admis autant les uns que les autres (jusquโร un passรฉ trรจs rรฉcent) que le thรจme biblique de la repentance divine รฉtait une maniรจre de parler mรฉtaphorique, cโest-ร -dire une analogie, une comparaison.
II. Une contradiction scripturaire : Dieu se repent souvent et pourtant il ne peut se repentir
Venons-en ร la raison principale pour laquelle il peut y avoir dรฉbat sur la question de savoir si Dieu peut changer ou non ses plans : cโest que lโรcriture est, sur sujet, de prime abord ambiguรซ, semblant formellement dire une chose et son contraire.
A. Les nombreux textes qui attribuent ร Dieu une repentance
Dโun cรดtรฉ, il y a les nombreux textes qui attribuent ร Dieu un regret ou une repentance (selon les traductions), cโest-ร -dire un changement dโavis. Avant dโaller plus loin, une prรฉcision de langage est utile : lorsquโil est question de la repentance divine, il ne sโagit pas dโune repentance concernant le pรฉchรฉ โ comme cโest le cas pour le chrรฉtien. Il est impossible que Dieu pรจche et il ne sโagit aucunement de discuter dโune repentance divine concernant le pรฉchรฉ : Dieu ne se repent dโaucun pรฉchรฉ, parce que Dieu ne pรจche jamaisย ! Mais il faut plutรดt comprendre le thรจme de la repentance de maniรจre un peu plus large, comme une espรจce de douleur qui provient dโune prise de conscience que ce quโon nโavait dรฉcidรฉ de faire nโaurait pas dรป รชtre fait, ou que ce quโon avait dรฉcidรฉ de ne pas faire aurait dรป รชtre fait. Et il se trouve que le langage de cette forme particuliรจre de douleur quโest la repentance se trouve de nombreuses fois employรฉ pour parler de Dieu.
Nous lisons ainsi trรจs vite dans la Bible, en Genรจse 6,6, que ยซย Dieu se repentit dโavoir fait lโhommeย ยป. Dans un texte sur lequel nous nous arrรชterons plus longuement, nous lisons de mรชme que ยซย Dieu se repentit dโavoir รฉtabli roi Saรผl ยป (1 Samuel 15,11). Et voici comme Dieu parle par Jรฉrรฉmie : ยซย Dans un instant je parlerai contre une nation et contre un royaume pour lโarracher et pour le dรฉtruire. Mais si cette nation-lร contre laquelle jโaurai parlรฉ se dรฉtourne du mal quโelle aura fait, je me repentirai aussi du mal que jโavais pensรฉ de lui faire.ย ยป (Jรฉrรฉmie 18,7-10) Jรฉrรฉmie applique dโailleurs lui-mรชme ce principe ร une situation historique qui avait eu cours plus tรดt, ร lโรฉpoque du roi รzรฉchiasย : ยซย Michรฉe, de Morรฉscheth, prophรฉtisait du temps d’รzรฉchias, roi de Juda, et il disait ร tout le peuple de Judaย : โAinsi parle l’รternel des armรฉesย : ‘Sion sera labourรฉe comme un champ, Jรฉrusalem deviendra un monceau de pierres, et la montagne de la maison une haute forรชt’โ. รzรฉchias, roi de Juda, et tout Juda l’ont-ils fait mourirย ? รzรฉchias ne craignit-il pas l’รternelย ? N’implora-t-il pas l’รternelย ? Alors l’รternel se repentit du mal qu’il avait prononcรฉ contre eux.ย ยป (Jรฉrรฉmie 26,18-19). Et ne faut-il pas aussi se rappeler que cโest ce mรชme roi รzรฉchias quโรsaรฏe vint un jour trouver en lui disantย : ยซย Ainsi parle l’รternelย : โDonne tes ordres ร ta maison, car tu vas mourir, et tu ne vivras plus.โย ยป (2 Rois 20,1), et nous lisons alors lโรฉmouvant rรฉcit qui suit jusquโau v. 5ย :
รzรฉchias tourna son visage contre le mur, et fit cette priรจre ร l’รternelย : ยซย ร รternelย ! souviens-toi que j’ai marchรฉ devant ta face avec fidรฉlitรฉ et intรฉgritรฉ de cลur, et que j’ai fait ce qui est bien ร tes yeuxย !ย ยป Et รzรฉchias rรฉpandit d’abondantes larmes. รsaรฏe, qui รฉtait sorti, n’รฉtait pas encore dans la cour du milieu, lorsque la parole de l’รternel lui fut adressรฉe en ces termesย : ยซย Retourne, et dis ร รzรฉchias, chef de mon peupleย : โAinsi parle l’รternel, le Dieu de David, ton pรจreย : ‘J’ai entendu ta priรจre, j’ai vu tes larmes. Voici, je te guรฉriraiย ; le troisiรจme jour, tu monteras ร la maison de l’รternel.’โย ยป
ร quoi aussi on peut ajouter ce qui est dit des Ninivites que ยซ Dieu se repentit du mal quโil avait dit quโil leur ferait. ยป (Jonas 3,10). De mรชme, nous lisons quโaprรจs lโintercession de Moรฏse, ยซย l’รternel se repentit du mal qu’il avait dรฉclarรฉ vouloir faire ร son peupleย ยป (Exode 32,14). Et encore en 2 Samuel 24,16 et dans son parallรจle en 1 Chroniques 21,15ย : ยซย Comme l’ange รฉtendait la main sur Jรฉrusalem pour la dรฉtruire, l’รternel se repentit de ce mal, et il dit ร l’ange qui faisait pรฉrir le peupleย : Assezย ! Retire maintenant ta main.ย ยป Et encore, dans le livre dโAmos, nous lisons ร deux reprises au chap. 7 comment le prophรจte รฉvita ร son peuple un grand malheurย :
Le Seigneur, l’รternel, m’envoya cette vision. Voici, il formait des sauterelles, au moment oรน le regain commenรงait ร croรฎtreย ; c’รฉtait le regain aprรจs la coupe du roi. Et comme elles dรฉvoraient entiรจrement l’herbe de la terre, je disย : ยซย Seigneur รternel, pardonne doncย ! Comment Jacob subsistera-t-ilย ? Car il est si faibleย !ย ยป L’รternel se repentit de cela. ยซย Cela n’arrivera pasย ยป, dit l’รternel. Le Seigneur, l’รternel, m’envoya cette vision. Voici, le Seigneur, l’รternel, proclamait le chรขtiment par le feuย ; et le feu dรฉvorait le grand abรฎme et dรฉvorait le champ. Je disย : ยซย Seigneur รternel, arrรชte doncย ! Comment Jacob subsistera-t-ilย ? Car il est si faibleย !ย ยป L’รternel se repentit de cela. ยซCela non plus n’arrivera pasย ยป, dit le Seigneur, l’รternel.
Et en Osรฉe 11,9ย : ยซย Je n’agirai pas selon mon ardente colรจre, Je renonce ร dรฉtruire รphraรฏmย ; Car je suis Dieu, et non pas un homme, Je suis le Saint au milieu de toiย ; Je ne viendrai pas avec colรจre.ย ยป
Ces textes assez nombreux, et il y en a encore quelques autres, attribuent tous ร Dieu un regret, une repentance, un changement dโavis, un changement de plan, voire une renonciation !
B. Les textes peu nombreux qui nient que Dieu puisse se repentir
Mais ce nโest pas tout ce quโil y a ร dire bibliquement de la question. Car ร cรดtรฉ de ces assez nombreux textes, il y en a quelques-uns, certes beaucoup moins nombreux mais bien lร , qui affirment trรจs nettement lโimpossibilitรฉ dโune repentance divine proprement dite.
Nous lisons ainsi dans la bouche de Balaam, qui reprend Balaq roi de Moab pour sa prรฉtention ร faire changer Dieu dโavis : ยซ Dieu nโest point un homme, pour mentir ; il nโest pas un fils dโhomme, pour se repentir ยป. De mรชme en 1 Samuel 15,29, sur lequel nous allons revenir plus longuement, nous lisons que : ยซ Celui qui est la force d’Israรซl ne ment point et ne se repent point, car il n’est pas un homme pour se repentir ยป. Il y a dโautres passages quโon pourrait peut-รชtre รฉvoquรฉs ici, mais ils sont dโune moindre force car il concerne des cas particuliers oรน Dieu atteste quโil ne va pas changer dโavis, mais dont on ne peut pas tirer pour autant quโil ne change jamais dโavis, comme รงa semble รชtre lโaffirmation de ces deux passages que nous venons de citer.
Les textes qui vont en sens contraire de ceux qui attribuent une repentance ร Dieu sont donc bien moins nombreux. Pour autant, ils nโen sont pas moins fortsย ! La situation, ici, est un peu la mรชme que pour les centaines de textes qui parlent des bras et de la bouche, des mains et des pieds, des yeux et mรชme des narines de Dieu qui sont en trรจs grande quantitรฉ. Et en face de cela, nous avons un texte qui dit que Dieu est esprit (un esprit, cโest un รชtre incorporel, sans corps) et cinq ou six autres qui disent que Dieu est invisible (ce qui nโest pas la caractรฉristique habituelle dโun corps comme vous et moi les connaissons). Et cโest toutย ! Pour autant, le texte qui dit que Dieu est esprit et les quelques-uns qui disent que Dieu est invisible ne sont pas ร prendre ร la lรฉgรจre. De mรชme, nos deux textes qui disent que Dieu nโest pas un homme pour se repentir ne doivent pas lโรชtre non plus, en particulier parce que ces textes signalent expressรฉment ce en quoi Dieu nโest pas comme lโhomme, ce quโil y a de profondรฉment dissemblable entre le crรฉateur et la crรฉature.
III. Il paraรฎt impossible, lorsquโon y rรฉflรฉchit, que Dieu puisse, ร proprement parler, changer dโavis
Cโest ร ce stade quโil faut dire que, si lโon rรฉflรฉchit suffisamment ร ce que disent ces deux sรฉries de textes de maniรจre apparemment (et mรชme formellement) contradictoire, il paraรฎt toutefois impossible que Dieu puisse, ร proprement parler, changer dโavis. Pour vous montrer pourquoi jโรฉnonce aussi hardiment une telle conclusion, je vous propose de considรฉrer ร titre dโexemple deux รฉnoncรฉs que nous avons dรฉjร citรฉs dans les listes de versets que nous avons lus il y a un instant, et qui se trouve dans le mรชme passage.
En 1 Samuel 15,10-11a, nous lisons que : ยซ Lโรternel adressa la parole ร Samuel, et lui dit : โJe me repens dโavoir รฉtabli Saรผl pour roi, car il se dรฉtourne de moi et il nโobserve point mes parolesโ ยป. Au verset 29 du mรชme chapitre, Samuel sโexclame en sens inverse que : ยซ Celui qui est la force dโIsraรซl ne ment point et ne se repent point, car il nโest pas un homme pour se repentir ยป.
Nous avons, au sein du mรชme passage, une contradiction dans les termes : Dieu รฉnonce lui-mรชme ร son sujet quโil ยซ se repent ยป dโavoir fait Saรผl roi dโIsraรซl ; mais lorsque son porte-parole autorisรฉ vient sโacquitter de sa mission dโannoncer au roi sa dรฉchรฉance de la royautรฉ, il lui dรฉclare que Dieu ยซ nโest pas un homme pour se repentir ยป. Puisque la repentance dont il est question ici est le strict รฉquivalent dโun changement dโavis ou dโun changement de plan, la question que soulรจve ce passage est donc la suivante : Dieu peut-il changer parfois dโavis, comme il lโannonce lui-mรชme au v. 11 ? Ou ne change-t-il jamais dโavis, รฉtant Dieu, comme le suggรจre le prophรจte Samuel ? Une contradiction aussi flagrante au sein dโun mรชme texte appelle immanquablement le lecteur ร la rรฉflexion pour savoir comment hiรฉrarchiser et harmoniser ces deux dรฉclarations apparemment mutuellement exclusives.
Certains commentateurs de ce texte ont cherchรฉ ร รฉvacuer la difficultรฉ en en crรฉant une autre. Ils supposent alors :
- que le texte de 1 Samuel 15 tel quโil nous est parvenu est en fait le produit dโune longue histoire de traditions concurrentes sur Samuel et Saรผl ;
- que certaines de ces sources concevaient Dieu comme rรฉellement capable de se repentir, et dโautres comme incapable de le faire ;
- que le rรฉdacteur de lโรฉdition finale aurait รฉtรฉ incapable de choisir entre les dรฉclarations contradictoires de ces deux types de sources, et quโil aurait donc, consciemment ou inconsciemment, choisi de laisser une contradiction dans le texte.
Une telle proposition implique que le texte contienne finalement, non pas une contradiction apparente, mais une contradiction rรฉelle. Puisque les Saintes รcritures se prรฉsentent elles-mรชmes comme la parole inspirรฉe de Dieu mise par รฉcrit, et puisque Dieu, lorsquโil nous parle, ne saurait se tromper ou nous mentir, il sโensuit quโune telle ยซย solution ยป nโest pas admissible pour le lecteur qui accepte la Bible comme elle se prรฉsente : la parole mรชme de Dieu.
Il faut donc chercher une maniรจre dโharmoniser les deux dรฉclarations formellement contradictoires : Dieu change parfois dโavis et il nโen change jamais. Laquelle doit รชtre prise telle quelle, et laquelle doit รชtre prise comme une maniรจre de parler qui, bien comprise, nous dit vรฉritablement quelque chose sur Dieu, mais pas de la maniรจre dont nous pouvions le penser au premier abord ?
A. Remarque mรฉthodologique : comment faire face ร une contradiction scripturaire de ce type ?
Une remarque mรฉthodologique avant dโentrer dans lโรฉtude du texte lui-mรชme โ une remarque dรฉjร formulรฉe lorsque je me suis prรฉsentรฉ, et que je vous ai dit quโen doctrine de Dieu il fallait รชtre trรจs prรฉcautionneux dans ce quโon affirmait de lui.
Le risque principal, en effet, lorsque nous rรฉflรฉchissons aux attributs divins (cโest le cas ici : on se demande comment attribuer la repentance ร Dieu), est dโaffirmer au sujet de Dieu des choses que nous devrions nier le concernant, ou de nier ร son sujet des choses que nous devrions affirmer. Dit autrement, il y a un risque important que nous nous fassions une mauvaise image de notre Seigneur, et que nous transmettions ร dโautres cette fausse image de lui : ร Dieu ne plaise !
Il est donc important de savoir comment prendre ces deux affirmations ensemble (Dieu se repent parfois, pourtant il nโest pas un homme pour se repentir) sans se faire soi-mรชme une fausse image de lui, ni la communiquer ร dโautre.
B. Remarques exรฉgรฉtiques : focus sur la contradiction au sein du texte de 1 Samuel 15
Cette remarque mรฉthodologique rappelรฉe, il nous faut maintenant dire une sรฉrie de choses sur la repentance de Dieu dโavoir รฉtabli roi Saรผl, en situant cette repentance divine dans le contexte de la royautรฉ dont Saรผl a รฉtรฉ investi plus tรดt dans le rรฉcit.
Le rรฉcit en 1 Samuel 8-12 de lโรฉtablissement de Saรผl comme roi nous fournit en effet le contexte de lโinterprรฉtation de nos deux versets. Au terme de ces chapitres, Samuel rรฉsume la situation ainsi : ยซ voyant que Nachasch, roi des fils dโAmmon, marchait contre vous, vous mโavez dit : โNon ! mais un roi rรฉgnera sur nous. Et cependant lโรternel, votre Dieu, รฉtait votre roi. Voici donc le roi que vous avez choisi, que vous avez demandรฉ ; voici, lโรternel a mis sur vous un roi.โ ยป (12,12-13)
Demander un roi, explique Samuel, รฉtait en soi un acte de rejet de la royautรฉ de Dieu (cf. 8,7) : jusquโici cโรฉtait Dieu qui aurait dรป leur servir de roi, et demander un roi, cโรฉtait demander un autre roi que Dieu lui-mรชme ! Mais ce quโil faut surtout noter ici, cโest lโavertissement qui suit :ย ยซย Si vous craignez lโรternel, si vous le servez, si vous obรฉissez ร sa voix, et si vous nโรชtes point rebelles ร la parole de lโรternel, vous vous attacherez ร lโรternel, votre Dieu, vous et le roi qui rรจgne sur vous. Mais si vous nโobรฉissez pas ร la voix de lโรternel, et si vous รชtes rebelles ร la parole de lโรternel, la main de lโรternel sera contre vous, comme elle a รฉtรฉ contre vos pรจres.ย ยป (12,14-15)
Ici, deux chemins sont mis sous les yeux de ce peuple : un chemin dโobรฉissance et de bรฉnรฉdictions, ou un chemin de dรฉsobรฉissance et de malรฉdictions.
Ainsi, lorsque trois chapitres plus tard, lโรternel dรฉclare ร Samuel : ยซ Je me repens dโavoir รฉtabli Saรผl pour roi, car il se dรฉtourne de moi et il nโobserve point mes paroles ยป (15,11), il sโagit exactement du cas de figure expressรฉment envisagรฉ en 1 Samuel 12,15 : un cas de dรฉsobรฉissance ร la voix de lโรternel, de rรฉbellion ร sa parole. La consรฉquence est inรฉluctablement celle qui avait รฉtรฉ promise : la main de lโรternel doit รชtre contre lui !
En somme, lorsque Dieu dit quโil se repent dโavoir รฉtabli Saรผl pour roi en raison de son infidรฉlitรฉ, et quโil envoie alors Samuel vers Saรผl pour lui dire quโil lui รดte la royautรฉ, il fait exactement ce quโil avait annoncรฉ prรฉcรฉdemment quโil ferait en cas dโinfidรฉlitรฉ de sa part. Il semble donc que ce contexte relativise quelque peu la portรฉe de lโaffirmation de lโรternel qui dรฉclare se repentir dโavoir รฉtabli Saรผl pour roi, puisquโen annonรงant quโil le destitue, il accomplit en mรชme temps ce quโil avait annoncรฉ plus tรดt !
En revanche, lorsque Samuel sโapproche de Saรผl pour lui annoncer la mauvaise nouvelle, il ne lui laisse aucune porte de sortie, aucune chance dโinverser la tendance. Il dit dโabord au v. 23 : ยซ Puisque tu as rejetรฉ la parole de lโรternel, il te rejette aussi comme roi ยป, puis une seconde fois au v. 26 : ยซ tu as rejetรฉ la parole de lโรternel, et lโรternel te rejette, afin que tu ne sois plus roi sur Israรซl ยป, et une troisiรจme au v. 28 : ยซ Lโรternel dรฉchire aujourdโhui de dessus toi la royautรฉ dโIsraรซl, et il la donne ร un autre, qui est meilleur que toi ยป, et finalement au v. 29 : ยซ Celui qui est la force dโIsraรซl ne ment point et ne se repent point, car il nโest pas un homme pour se repentir. ยป Autrement dit : Dieu ne se repentira pas de sโรชtre repenti dโavoir รฉtabli Saรผl pour roi ! La royautรฉ est irrรฉvocablement donnรฉe ร un autre, car Dieu nโest pas un homme pour dire une chose et pour se raviser ensuite. Tout comme il est impossible que Dieu, qui est la vรฉritรฉ mรชme, mente, il est impossible que Dieu, qui est la sagesse mรชme, change dโavis. Ici, Samuel dรฉclare quโil est impossible que Dieu se repente en tant quโil nโest pas un homme, cโest-ร -dire en tant quโil ne change jamais dโavis. Il semble donc ici que la dรฉclaration de Samuel soit ร prendre telle quelle : Dieu ne se repent jamais comme une crรฉature seule peut se repentir. Cโest issu un jugement nรฉgatif : Dieu nโest pas comme la crรฉature. La crรฉature change dโavis, la crรฉature change constamment dโavis. Nous ne connaissons personne qui ne change jamais dโavis. Mais Samuel nous dit ici : Dieu, lui nโest pas comme les รชtres humains. Il ne change pas dโavis, jamais !
C. Remarques philosophiques : pourquoi Dieu ne peut-il pas, ร proprement parler, pas changer dโavis ?
Alors, comment comprendre ce recours ร un langage qui dรฉpeint Dieu comme changeant dโavis, alors quโen fait, il nโest pas comme les hommes pour changer dโavisย ? Il y a deux raisons possibles pour que quelquโun change dโavis, et cโest lร que nous retrouvons la citation de Thomas dโAquin avec laquelle nous avions commencรฉย : ยซย Cela ne peut arriver que par un changement soit dans la connaissance, soit dans les conditions existentielles de celui qui veut.ย ยป Les deux raisons pour laquelle nous changeons possiblement dโavis, cโest soit parce que nous acquรฉrons de nouvelles connaissances qui changent notre apprรฉciation de la situation, soit parce que cโest nous qui avons changรฉ.ย ยป
1. Dieu n’acquiert pas de nouvelles connaissance
Il se peut ainsi que, lorsque nous acquรฉrons de nouvelles informations, nous commencions ร vouloir ce que nous ne voulions pas. Si, dans un premier temps, quelquโun veut me faire boire un breuvage au goรปt rรฉpugnant, je ne voudrai pas en prendre. Mais si, dans un second temps, il mโest dit que cette boisson contient une substance qui va guรฉrir ma maladie, je vais peut-รชtre reconsidรฉrer la question et me raviser, pour ne plus avoir aussi mal au dos ! Jโai ainsi changรฉ dโavis aprรจs lโacquisition dโune nouvelle information. Dieu, quant ร lui, nโacquiert jamais de nouvelles informations : il sait dรฉjร tout dโavance, de toute รฉternitรฉ. Il nโy a rien qui puisse le prendre au dรฉpourvu, et nous avons vu plus haut quโil avait dรฉjร prรฉvu tous les cas oรน son peuple dรฉsobรฉirait ร sa parole et quโil nโavait fallu que quelques mois pour que cela se rรฉalisรขt effectivement aprรจs le sacre du roi Saรผl, et dans la personne mรชme du roiโฆ Un changement de la volontรฉ divine de ce cรดtรฉ-lร est donc impossible. La premiรจre raison pour laquelle Dieu pourrait changer dโavis, cโest-ร -dire lโacquisition de nouvelles connaissances, ne vaut pas pour Dieuย : il sait tout dโavance. Il ne va donc pas changer dโavis pour cette raison.
2. Dieu ne change pas au grรฉ des circonstances
Lโautre raison pour laquelle nous pouvons changer dโavis, cโest lorsque nous commenรงons ร vouloir ce que nous ne voulions pas en raison dโun changement qui a lieu en nous-mรชmes. Ainsi, lorsque je nโai pas mal au dos, je ne veux pas prendre ce mรฉdicament. Toutefois, lorsque je suis de nouveau affectรฉ par ce mal de dos, je veux bien en prendre, car dans mon nouvel รฉtat, boire cette solution est devenu un bien pour moi. Mais, lร encore, un changement de disposition ou dโรฉtat en Dieu est tout simplement impossibleย : Dieu ne change pas au grรฉ des circonstances. Les amis de Job lโavaient dรฉjร comprisย : Job 22,2-3ย : ยซย Un homme peut-il รชtre utile ร Dieuย ?ย Nonย ; le sage nโest utile quโร lui-mรชme. ; Si tu es juste, est-ce ร lโavantage du Tout-Puissantย ? Si tu es intรจgre dans tes voies, quโy gagne-t-ilย ?ย ยป Et encore en Job 35,7-8ย : ยซย Si tu es juste, que lui donnes-tuย ? Que reรงoit-il de ta mainย ? Ta mรฉchancetรฉ ne peut nuire quโร ton semblable, Ta justice nโest utile quโau fils de lโhomme.ย ยป Ce que nous faisons nโaffecte pas Dieu ร proprement parler. Et pour quelle raisonย ? Il est le ยซ Dieu bienheureux ยป (1 Timothรฉe 1,11) ร propos duquel lโapรดtre Paul tรฉmoigne aussi ยซย il nโest point servi par des mains humaines, comme sโil avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne ร tous la vie, la respiration, et toutes chosesย ยป (Actes 17,25). Nous dรฉpendons de Dieu, mais Dieu ne dรฉpend pas de nousย ! Cโest le thรจme thรฉologique de lโasรฉitรฉ ou de lโindรฉpendance divineย : Dieu nโa, radicalement, pas besoin de nous. Il existe par lui-mรชme, il est lโรชtre mรชme subsistant par soi. Et cela signifie quโil nโest pas possible que Dieu lui-mรชme change au grรฉ des circonstances, et quโil regrette au sens propre une dรฉcision quโil a prise prรฉcรฉdemment mais qui ne sโavรฉrerait pas aussi sage que ce quโil pensait au premier abord. Ce genre de choses arrive souvent ร la crรฉature qui progresse en sagesse et dรฉcouvre que ses dรฉcisions dโautrefois nโรฉtaient pas toutes trรจs sagesย ! Mais cela nโarrive pas ร Dieu, il ne croรฎt pas en sagesse, pas plus quโil ne croรฎt en connaissance nouvelle, mais il sait dรฉjร tout dโavance et dispose de toute รฉternitรฉ de la maniรจre dont il prรฉvoit dโagir selon son immense sagesse.
Il semble dรจs lors clair, en fin de compte, que Dieu ne puisse pas rรฉellement changer dโavis. Cโest donc lโaffirmation du v. 29 (ยซ Dieu nโest pas un homme pour se repentir ยป) quโil nous faut prendre telle quelle, et celle du v. 11 (ยซ Dieu sโest repenti dโavoir รฉtabli Saรผl comme roi ยป) que nous devons prendre avec plus de recul.
IV. Il faut donc comprendre de ce langage biblique non pas que Dieu a une volontรฉ changeante, mais que Dieu veut, de toute รฉternitรฉ, des changements
Comment comprendre alors ce langage de la ยซ repentance divine ยป ? Comme un anthropomorphisme : une maniรจre de parler qui prรชte ร Dieu des traits humains par mรฉtaphore. Il sโagit de distinguer ici entre le temps de lโacte du vouloir et le temps de lโeffet de cet acte. Comme le dit Thomas dans notre citation : ยซ il faut songer quโautre chose est changer de volontรฉ, autre chose est vouloir le changement de certaines choses. Quelquโun peut, sa volontรฉ demeurant toujours la mรชme, vouloir que ceci se fasse maintenant, et que le contraire se fasse ensuite. ยป Je peux trรจs bien vouloir maintenant dรฉtruire la semaine prochaine ce que je suis en train de faire aujourdโhui. De la mรชme maniรจre, Dieu a dรฉcidรฉ de toute รฉternitรฉ quโau commencement il crรฉerait la terre, et quโร tel autre moment, x annรฉes plus tard, il la dรฉtruirait par le dรฉluge ; et quโร tel moment il รฉtablirait Saรผl comme roi, et quโร tel autre moment, x mois plus tard, il lui annoncerait quโil ne faisait pas lโaffaire et quโil devait รชtre remplacรฉ par un homme selon son cลur. La volontรฉ de Dieu, qui est รฉternelle (et hors du temps), nโa ainsi pas changรฉ au cours du temps, mais cette volontรฉ รฉternelle veut, de toute รฉternitรฉ, des changements dans le temps, et cโest cela que le langage biblique mรฉtaphorique de la repentance divine cherche ร indiquer. Il nโy a dans ce cas pas de changement dans la volontรฉ divine, seulement dans les choses qui adviennent telles que Dieu les a voulues de toute รฉternitรฉ.
Reste ร savoir dans quel but Dieu a jugรฉ bon de se rรฉvรฉler dans le langage dโun Dieu qui se repent parfois mรชme si, en fait, il nโest pas un homme pour se repentirโฆ Disons seulement quโil y a lร une indication que la relation des crรฉatures au crรฉateur รฉvolue lorsque ces crรฉatures elles-mรชmes (et non le crรฉateur) changent. Cette vรฉritรฉ doit ร son tour nous conduire ร revenir ร Dieu avec une repentance plus sincรจre que celle que fut capable de produire le roi Saรผl (vv. 24-25) au jour de sa funeste dรฉsobรฉissance, en espรฉrant quโen ce qui nous concerne Dieu ait prรฉvu, de toute รฉternitรฉ, de renoncer au mal qui nous รฉtait normalement rรฉservรฉ (cf. Jรฉrรฉmie 18,7-8).
Conclusion
Puisquโil ne me reste quโune minute pour conclure, je me contenterai dโรฉnoncer de maniรจre brรจve les trois points qui me semble dรฉcisifsย :
- Dieu ne peut pas changer dโavis, ร proprement parler, dโune part parce que Dieu sait dรฉjร de toute รฉternitรฉ tout ce qui doit arriver et quโil nโacquiert jamais dโinformation nouvelle. Cela, les chrรฉtiens le confessent depuis toujours.
- Dieu ne peut pas changer dโavis, ร proprement parler, dโautre part parce que Dieu ne change pas au grรฉ des circonstances, et quโil ne peut pas devenir plus sage que ce quโil ne lโest dรฉjร , et donc il ne va pas changer ses plans qui sont dรฉjร les plus sages possibles. Cela, les chrรฉtiens le confessent aussi depuis toujours.
- Cela ne veut pas dire que le langage biblique de la repentance divine nโest pas utile : il sert ร dire que Dieu, bien quโil nโait pas une volontรฉ changeante, est un Dieu qui veut du changement et qui a prรฉvu, dans sa sagesse รฉternelle, tout ce quโil allait faire pour sauver lโhumanitรฉ quโil aime tellement.
Illustration : Philosophie arrive au chevet de Boรจce entourรฉe de ses muses, miniature sur parchemin au dรฉbut du livre I de la Consolation de la Philosophie de Boรจce, manuscrit Leber 817, av. 1480 (Rouen, Bibliothรจque municipale).
- S. Thomas dโAquin, Somme de thรฉologie, Ia. q. 19, art. 7, resp.[↩]



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