De quel genre était l’alliance de Moïse ? – Turretin (12.12)
24 août 2026

L’alliance légale sinaïtique faite par Moïse avec le peuple d’Israël sur le Mont Sinaï était-elle une troisième sorte d’alliance d’une espèce distincte entre l’alliance de nature et celle de grâce ? Nous le nions.

Pour un traitement contemporain (et excellent) de cette question, nous vous renvoyons à Joshuas Sims, « La spécificité de l’alliance de Moïse »

Cette question touche à l’un des débats théologiques majeurs du XVIIe siècle au sein du monde réformé. L’alliance de Moïse était-elle purement une alliance des œuvres (exigeant une obéissance parfaite en échange de la vie) ou une alliance de grâce ?

Une partie des théologiens réformés, notamment l’école de Saumur (les amyraldiens) sous l’impulsion de John Cameron, proposait un système tripartite où l’alliance du Sinaï constituait une troisième espèce d’alliance, dite « subserviente » (subordonnée) à l’alliance de grâce, mais dotée d’une nature et de critères d’obéissance proprement légaux. François Turretin et l’orthodoxie réformée s’opposent fermement à cette tripartition : pour eux, l’alliance de Moïse est intrinsèquement et pleinement l’alliance de grâce.

Le système de John Cameron (La position réfutée)

Ce modèle hypothétique reposait sur l’existence de trois alliances distinctes :

  1. L’alliance de nature (ou des œuvres) : Passée avec Adam dans l’Éden.
  2. L’alliance de grâce : Révélée pleinement en Jésus-Christ.
  3. L’alliance de la loi (ou sinaïtique) : Passée avec Moïse, de nature hybride.

Selon les partisans de cette troisième voie, l’alliance du Sinaï se situait à mi-chemin entre les deux autres :

  • Ses similitudes avec l’alliance de nature : Les parties contractantes semblent identiques (Dieu le Créateur et l’homme), la condition posée est l’obéissance en vue d’une gloire, et la promesse immédiate est un bonheur (matériel et terrestre).
  • Ses divergences d’avec l’alliance de nature : Elle est restreinte au seul peuple d’Israël, elle préfigure la vie éternelle, inclut des prescriptions cérémonielles, s’ancre dans l’événement historique de l’Exode (et non la Création), possède un médiateur (Moïse) et prépare l’avènement du Messie.
  • Ses similitudes avec l’alliance de grâce : Elle partage le même auteur divin, s’adresse au même sujet (l’homme pécheur), pointe vers le même Médiateur ultime et poursuit la même fin pédagogique : manifester la réalité du péché pour conduire au Christ.
  • Ses divergences d’avec l’alliance de grâce : Dieu s’y révèle principalement comme Législateur et non comme le Dieu de l’Évangile ; sa formule prescriptive reste « fais ceci et tu vivras » (légal) plutôt que « crois et tu seras sauvé » (évangélique) ; son médiateur est purement humain (Moïse) et son effet premier est de lier les consciences sous le poids du péché plutôt que de les affranchir par la grâce.

La position réformée orthodoxe

Contre cette hypothèse, Turretin affirme que l’alliance du Sinaï EST l’alliance de grâce, considérée sous une administration et une économie extérieures différentes. La dimension rigoureuse et légale de la loi mosaïque n’est pas une condition de salut ou une récompense au mérite, mais un tuteur pédagogique destiné à briser l’orgueil humain, à donner une conscience aiguë du péché et à pousser le peuple à chercher le secours du Médiateur.

Les réformés ne nient pas les différences d’administration entre l’Ancien et le Nouveau Testament, mais ils refusent catégoriquement d’y voir deux espèces d’alliances théologiquement distinctes.

Argumentation principale

  • L’exclusion biblique d’une troisième alliance : Les Écritures ne reconnaissent jamais que deux voies ou deux alliances fondamentales dans l’histoire du salut. Dans l’épître aux Galates (chapitre 4), l’apôtre Paul utilise l’allégorie d’Agar et de Sarah pour figurer strictement deux alliances, sans place pour une troisième. L’épître aux Hébreux (chapitre 8) suit exactement la même structure duelle.
  • L’impossibilité logique d’une voie hybride : Sur le plan de la justice divine, il n’existe que deux manières imaginables de satisfaire aux exigences d’une alliance avec Dieu : soit par une obéissance personnelle, parfaite et absolue (le régime des œuvres), soit par la foi confiante dans la justice d’un autre (le régime de la grâce). Une alliance structurellement hybride ou intermédiaire est une impossibilité théologique.
  • L’enracinement gracieux du Sinaï : Le texte biblique démontre que l’alliance sinaïtique n’est rien d’autre que le déploiement historique des promesses de grâce faites aux patriarches.
    • Deutéronome 7,11-12 : « Ainsi, observe les commandements, les lois et les ordonnances que je te prescris aujourd’hui, et mets-les en pratique. Si vous écoutez ces ordonnances, si vous les gardez et les mettez en pratique, l’Éternel, ton Dieu, gardera envers toi l’alliance et la miséricorde qu’il a jurées à tes pères. » (Cf. également Deutéronome 29,10-13).
      Au Sinaï, Dieu se manifeste précisément comme le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob (Exode 3,6 ; Actes 3,13). Il s’y présente d’emblée comme le Rédempteur qui a libéré son peuple (Exode 20,2), le Dieu compatissant qui pardonne l’iniquité (Exode 34,6-7) et celui qui promet de circoncire et de régénérer les cœurs (Deutéronome 30,6). Ce profil est celui de la grâce, non de la stricte rétribution légale.
  • Le statut de bénéficiaire de la grâce pour Israël : Le peuple hébreu n’est pas traité comme un partenaire sans tache sous un régime de nature, mais comme un sujet profondément pécheur, misérable et exposé à la mort dès son origine, que Dieu choisit de relever par pure bonté (Ézéchiel 16,4-6). Israël est la semence d’Abraham bénéficiaire de la promesse (Galates 3,16), le peuple qui reçoit miséricorde alors qu’il n’en avait aucune (Osée 2,1 ; Romains 9,25 ; 1 Pierre 2,10).
  • Le symbolisme évangélique des rituels du Sinaï : Les circonstances de l’institution de l’Ancienne Alliance pointent directement vers l’Évangile. Lorsque Moïse asperge le peuple avec le sang du sacrifice (Exode 24,8), le Nouveau Testament nous enseigne qu’il s’agissait d’une préfiguration explicite du sang purificateur du Christ (Hébreux 9,20 ; 12,24). De plus, le repas de communion partagé par les anciens d’Israël en présence de la gloire divine (Exode 24,10) préfigurait déjà la réalité de la Sainte Cène.
  • La nature typologique de la loi cérémonielle : La loi cérémonielle et ses prescriptions rituelles ne constituaient pas de simples règles d’hygiène ou de discipline extérieure propres à une alliance terrestre ; elles étaient une allégorie et une ombre projetée des réalités spirituelles de l’alliance de grâce (Colossiens 2,17 ; 1 Corinthiens 10,2-4).
  • L’identité spirituelle des sacrements : Les sacrements fondamentaux de la Nouvelle Alliance (le Baptême et la Sainte Cène) partagent la même substance spirituelle que les sacrements de l’Ancienne Alliance (la Circoncision et la Pâque) (Jean 7,22-23 ; Deutéronome 16,1). Une telle continuité et une telle équivalence de sens seraient impossibles si le Sinaï appartenait à une tout autre espèce d’alliance.
  • La non-abrogation de la promesse patriotique : Soutenir que l’alliance du Sinaï était une alliance des œuvres distincte reviendrait à affirmer que l’alliance de grâce conclue avec Abraham a été mise entre parenthèses, suspendue ou dérogée pendant toute la période mosaïque, ce qui est absurde. La loi n’a pas annulé la promesse ; elle est venue s’y adjoindre pour servir de gardien au peuple en attendant la venue de l’héritier.
    • Galates 3,19 : « Pourquoi donc la loi ? Elle a été donnée ensuite à cause des transgressions, jusqu’à ce que vînt la postérité à qui la promesse avait été faite; elle a été promulguée par des anges, au moyen d’un médiateur. »

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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