Nous avons déjà raconté dans un article précédent la biographie d’Abraham Kuyper. En 1898, il traverse l’Atlantique, invité par Princeton, un haut lieu du calvinisme américain, à présenter une série de conférences sur ce qu’est le calvinisme. En effet, les Américains sont intéressés par la recette que possède ce pasteur et journaliste pour remettre à jour le calvinisme à leur époque. Dans cette série d’articles, je synthétiserai d’abord brièvement le contenu de ces conférences, car le texte est aujourd’hui facile à trouver et une intelligence artificielle saura encore mieux vous le résumer. Mon objectif est surtout de commenter ces conférences, de les critiquer et de mettre à jour ce qui pourrait être obsolète. L’objectif n’est donc pas documentaire, mais stratégique pour ma communauté réformée.
Il est important de dire qu’il ne faut pas réduire la pensée de Kuyper à seulement ces six conférences : il a beaucoup écrit sur beaucoup de sujets pendant beaucoup de temps. Mais ces conférences présentent l’intérêt d’être synthétiques et de présenter le cœur du réacteur kuyperien.
Synthèse de la première conférence : « Le calvinisme comme système de vie »
Kuyper commence par présenter les différentes définitions possibles du mot « calviniste ». Il parle de l’usage sectaire ou polémique, ou bien encore de la seule sotériologie calviniste (TULIP), ou bien des branches ecclésiales particulières qui ont des modules dogmatiques réformés, voire une théologie complètement réformée (les calvinistic baptists de Spurgeon).
Mais Abraham Kuyper propose une définition scientifique et il définit le calvinisme comme un système de vie général, autonome et indépendant. Il est issu d’un principe-mère qui est la seule expression civilisationnelle de la Réforme. Un système de vie est ce que nous avons l’habitude d’appeler aujourd’hui une vision du monde ; le mot germanique derrière (Weltanschauung) est le même. Le principe-mère vient de la mécanique idéaliste, à savoir une idée qui engendre une autre idée. Ce que dit Abraham Kuyper, c’est que le calvinisme n’est pas un module doctrinal, c’est avant tout une forme de vie issue du système doctrinal réformé qui façonne et informe toute la vie.
Un tel organisme intellectuel n’est pas si courant : il ne propose comme rivaux que le paganisme, l’islam, le romanisme et le modernisme. Pour distinguer entre ces systèmes, il propose une grille de lecture selon trois relations : la relation entre l’homme et Dieu, la relation entre l’homme et l’homme, et la relation entre l’homme et le monde. Chacun de ces systèmes de vie a une approche différente. Je synthétise cela dans le tableau suivant :
| Système de vie | Relation à Dieu | Relation à l’Homme | Relation au Monde |
|---|---|---|---|
| Paganisme | Cherche et adore Dieu dans la créature (panthéisme/animisme). | Culte du héros/demi-dieux ; système de castes et esclavage pour les « inférieurs ». | Surenchère de la valeur du monde ; s’y perd ou le craint. |
| Islam | Isole totalement Dieu de la créature (transcendance absolue sans contact). | Despotisme ; la femme est esclave de l’homme, le non-musulman (kafir) est sujet. | Sous-estimation du monde matériel au profit d’un paradis sensuel. |
| Romanisme | Communion médiatisée par l’Église institutionnelle (sacerdoce, saints, sacrements). | Structure hiérarchique et aristocratique de la société. | Dualisme : l’Église est sainte, le monde profane est maudit s’il n’est pas sous tutelle ecclésiastique. |
| Luthéranisme (Cas particulier) | Communion directe cherchée sous l’angle subjectif/sotériologique (la justification par la foi). | Est resté sous la tutelle des princes (summus episcopus), limitant son impact social. | Est resté cantonné à la théologie et à l’Église sans former un système de vie culturel complet. |
| Modernisme (Révolution française) | Ni Dieu ni Maître : Dieu est considéré comme une puissance hostile ou inexistante. | Égalité abstraite imposée, nivellement et uniformité détruisant les distinctions naturelles. | Reconstitution du monde à partir des données de l’homme naturel seul. |
| CALVINISME | Communion directe et immédiate de Dieu avec la créature par le Saint-Esprit. | Égalité foncière devant Dieu ; rejet de toute hiérarchie humaine absolue. | Grâce commune : valorisation du monde créé, mandat culturel et service de Dieu dans la société. |
Abraham Kuyper ne se contente pas de faire de la zoologie intellectuelle. Il développe aussi une vision du développement historique de ces systèmes de vie. Le calvinisme n’est pas un développement accidentel dans l’histoire de la civilisation. Il représente le stade où la civilisation humaine est passée à un stade de maturité supérieure, où l’impulsion de l’histoire ne se fait plus par les élites, mais par le petit peuple lui-même.
Contrairement à de grandes civilisations stagnantes, le calvinisme a pu profiter du mélange culturel propre à l’Europe du Nord-Ouest, et notamment en Allemagne ou aux Pays-Bas, où il a pu croiser des éléments celtes, romains et germaniques. Il flatte son auditoire américain en faisant de l’Amérique le point de convergence de l’histoire et en faisant remarquer que nulle part ailleurs les peuples ne sont plus brassés entre eux et n’appliquent davantage les libertés calvinistes qu’en Amérique.
Et il conclut sa conférence en insistant sur l’urgence de sa démarche. Face au système de vie moderniste issu de la Révolution française, l’apologétique chrétienne a échoué parce qu’elle se contentait de négocier les petits détails ou les faits bruts. Mais la bonne façon de procéder, ce n’est pas d’opposer des arguments à des arguments, mais d’opposer principe contre principe. Contre le système de vie moderniste fondé sur la souveraineté de l’homme, il faut dresser le système de vie calviniste fondé sur la souveraineté de Dieu. Il ne faut donc pas seulement regarder les arguments exégétiques sur l’autorité des Écritures. Il faut aussi réfléchir à l’art, à la science, à la place de l’Église dans la société, à la structuration de la société, et c’est ce qu’il va faire dans les conférences suivantes.
Commentaire
La traduction de « vision du monde »
Ces dernières années, la littérature apologétique francophone s’est durablement fixée sur le terme « vision du monde » à la suite de Francis Schaeffer, qui lui-même reprend la tradition présuppositionnaliste. L’analogie qui est tout le temps proposée, c’est que nous avons comme des lunettes devant le nez qui teintent tout ce que nous voyons et rendent visibles ou invisibles des faits. Notre vision n’est pas neutre. Et en critiquant les visions du monde, on essaye de changer les présupposés qui empêchent de croire en Dieu. Si l’on peut développer ici un peu de généalogie :
- C’est Immanuel Kant qui a proposé le concept de présupposé ou de catégorie qui est un filtre de la connaissance.
- Hegel, au milieu du XIXᵉ siècle, a fait remarquer que ces filtres ou ces présupposés ne sont pas des objets universels, mais des objets façonnés par l’histoire.
- Des penseurs qui ont suivi Hegel ont alors franchi l’étape supplémentaire : non seulement ils étaient façonnés par l’histoire, mais nous devions les façonner.
- Par son professeur le Dr Scholten, Kuyper récupère ce mouvement et affirme que oui, nous devons façonner le monde d’après la vision du monde chrétienne.
- Trente ans après lui, Cornelius Van Til élabore tout un système détaillé sur ses présupposés et en fait un système complet.
- Ce système a été ensuite mis en application par Rushdoony dans son militantisme de la deuxième moitié du XXᵉ siècle, mais surtout par Francis Schaeffer, qui en a été le principal vulgarisateur.
Cependant, comme nous l’avons publié dans une longue série à ce sujet, le présuppositionnalisme est une vision trop idéaliste, c’est-à-dire qu’elle part des objets intellectuels pour y soumettre ensuite la réalité, et ce n’est pas notre conviction. Sur ce site, en continuité avec les scolastiques réformés et le disciple d’Abraham Kuyper, Herman Bavinck, nous suivons au contraire une méthode réaliste : c’est la réalité qui donne notre connaissance du monde à travers un processus d’abstraction. Le monde n’est pas formé par nos idées ; ce sont nos idées qui viennent du monde.
Bien sûr, il est hors de question de réfuter une position aussi complète et détaillée que le présuppositionnalisme en un seul paragraphe. C’est pourquoi je vous renvoie vers notre série de neuf articles traduits de Keith Mathison, orientés contre Van Til. Je vous renvoie aussi vers notre article spécifique, « Quel est le problème avec la vision du monde ? », une traduction de Littlejohn.
Pour en revenir au commentaire de cette conférence, je trouve que la traduction anglaise proposée par Abraham Kuyper — life system — est absolument lumineuse parce qu’elle est interprétable dans un sens réaliste. Elle ne se prononce pas sur l’épistémologie, mais sur l’ampleur que touche l’application de notre système doctrinal réformé. À partir d’un principe-mère, c’est-à-dire le système dogmatique réformé, il se développe en effet une façon de vivre, une façon de penser, une façon même de ressentir, qui est propre au calvinisme et qui ne se retrouve pas dans toutes les idéologies. Bien entendu, comme nous avons pu le voir dans un autre article, Abraham Kuyper est plutôt idéaliste. D’ailleurs, il n’ a pas proposé cette traduction pour des considérations métaphysiques. Cependant, une interprétation réaliste un peu large est tout à fait possible, et c’est tout ce qui m’intéresse.
Ce point était important parce que cela veut dire que nous pouvons utiliser la tradition réformée ancienne, qui est de tendance réaliste, pour alimenter la réflexion d’aujourd’hui. Je conçois que le lecteur pressé puisse se plaindre que ce n’est que de la plomberie cachée qui ne le concerne pas, mais quand vous êtes un auteur, ce genre de détails a de l’importance.
En tout cas, à l’avenir, je parlerai de « système de vie » et non plus de « vision du monde ».
Un fort sens de l’histoire
La manie d’Abraham Kuyper de discerner de grandes trajectoires historiques est tout à fait en conformité avec l’ethos victorien de sa génération. Rappelons qu’Abraham Kuyper écrit à peu près à la même époque où Marx propose une « histoire sacrée » basée sur la lutte des classes, à travers l’établissement du communisme. À peu près toutes les écoles philosophiques de l’époque proposaient une grande trajectoire de l’histoire, précisément sous l’influence de l’idéalisme de la deuxième moitié du XIXᵉ siècle. De toutes ces philosophies, nous n’avons retenu guère que l’évolutionnisme et le marxisme, quoique ce dernier ait beaucoup muté.
Pour ma part, je suis assez ambivalent quant à ces grandes trajectoires. Sa vision n’a de sens que s’il est dans le dernier chapitre de l’histoire. Or, nous n’en savons rien et l’effondrement même de son héritage culturel dans les années 1960 devrait nous inciter à la prudence. Je ne nie pas que l’histoire va progressivement vers l’établissement d’une chrétienté mondiale. Mais je veux baser cela sur la Bible et non sur des observations historiques.
C’est important pour la raison suivante : en établissant une trajectoire aussi rigide principalement sur la base de l’histoire, je la rends fragile à la moindre révision historique. Un exemple tout simple : il interprète l’histoire de l’Amérique comme un continent de puritains, donc des calvinistes radicaux, qui a bâti une nation tout entièrement calviniste. Or, cette thèse, qui était très répandue au XIXᵉ siècle, a été falsifiée sous plusieurs angles au cours du XXᵉ siècle. Par exemple, on a fait remarquer que les colonies étaient religieusement très diverses, que la scène religieuse américaine était bien plus favorable à l’arminianisme méthodiste qu’aux expressions puritaines, que la culture américaine puritaine au final n’a pas dépassé le Nord-Est, etc. Si cela flatte les calvinistes qui l’écoutent en 1898, moi, je ne peux tout simplement pas le récupérer en 2026.
Plutôt que de réviser sa grande trajectoire en interprétant des faits qui refusent de rentrer dans le cadre, mieux vaut que je renonce à faire le ventriloque de l’histoire. Par ailleurs, comme je le faisais remarquer, nous n’avons pas une approche idéaliste, mais réaliste. Notre méthode n’exige donc pas de faire des généalogies intellectuelles : nous préférons partir de la réalité. Laissons le chaos de l’histoire être chaotique, notre tâche consiste à dompter le chaos d’aujourd’hui, sans perdre trop d’énergie à discerner le grand arc narratif.
Le choc culturel invisible
Je ne m’en suis pas rendu compte à la lecture de la conférence, mais lorsque j’ai lu la biographie de James Bratt, il fait remarquer qu’il y a un choc culturel entre le calvinisme germanique de Kuyper et le calvinisme écossais des presbytériens américains. Ces termes sont évidemment obscurs, aussi vais-je les exposer.
Je fais référence au pays d’origine des philosophies qui alimentent l’articulation des dogmes du côté néerlandais et du côté américain. Du côté néerlandais, je l’ai déjà dit, et sans surprise, il y a une influence germanique très forte qui cherche un système intellectuel complet, total, qui décrive toute la vie, une approche très holistique et idéaliste.
Du côté américain, en revanche, on est dans l’héritage des Lumières écossaises qui répond à Kant que le bon sens individuel est le meilleur outil pour discerner le réel. À la suite de cela, l’apologétique américaine a donc développé une méthode très empirique et très attachée aux faits immédiatement vérifiables, le verset-preuve, sans aucune considération historique ni de contexte.
Plus drôle encore, James Bratt fait remarquer qu’en Amérique, les développements idéalistes du calvinisme se retrouvaient chez les libéraux, qui parlaient justement de développement doctrinal, alors que les conservateurs, avec leurs méthodes écossaises, insistaient pour dire que le calvinisme n’avait jamais été autre chose que l’interprétation évidente et de bon sens de tel et tel verset clé. Et voici Abraham Kuyper qui vient proposer une sorte de conservatisme à l’allemande sans même que Benjamin B. Warfield, pourtant présent, ne percute l’enjeu.
Aujourd’hui, il s’agit plutôt d’un détail historique amusant, sans grand impact de nos jours. Pour ma part, je considère que les articulations doctrinales basées sur les Lumières écossaises et le bon sens ont eu des résultats décevants, provoquant notamment un appauvrissement de la réflexion théologique et un blocage des débats. Pire encore, l’opposition à l’intellectuel chez les évangéliques est basée sur cette méthode écossaise. Je lui préfère donc le réalisme scolastique, qui permet de tenir compte de toutes les dimensions de la réalité — et pas seulement de celles qui sont observables par notre bon sens —, sans commettre les défauts de la démarche idéaliste.





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