Distinctions
L’une des caractรฉristiques de la Scolastique rรฉformรฉe est l’utilisation de distinctions. Les Rรฉformรฉs ont hรฉritรฉ de cette mรฉthode thรฉologique du Moyen รge. Les catholiques romains, les luthรฉriens et les thรฉologiens remonstrants ont รฉgalement utilisรฉ des distinctions pour prรฉsenter leur propre thรฉologie. Des mots et des termes ambigus se retrouvent souvent dans le discours thรฉologique, ce qui nรฉcessite l’utilisation de distinctions pour aider ร clarifier prรฉcisรฉment ce que l’on veut dire.
Sinclair Ferguson fait valoir un bon point dans son livre,ย The Trinitarian Devotion of John Owenย (p. 47), concernant l’utilitรฉ des distinctions :
Scolastiqueย est souvent utilisรฉ comme une insulte thรฉologique destinรฉe ร introduire une mauvaise connotation. Pourtant, les gens qui l’utilisent sont parfois ceux-lร mรชmes qui s’enflamment au quart de tour si des รฉtrangers qualifient une balle rapide de ยซย sliderย ยป (au baseball) ou confondent un eagle avec un double bogey (au golf) ou, encore, dรฉcrivent une personne vivant en Caroline comme un ยซย Yankeeย ยป ou un Scott comme ยซย Anglaisย ยป ! Ne s’agit-il pas simplement de distinctions ยซย scolastiquesย ยป ? Poser la question, c’est y rรฉpondre. Une bonne comprรฉhension implique toujours de faire des distinctions prudentes.
Au dรฉbut de la pรฉriode moderne, les รฉtudiants en thรฉologie รฉtaient formรฉs ร faire des distinctions justes et correctes. Idรฉalement, les distinctions devraient aider, et non entraver, l’exรฉgรจse. Ainsi, par exemple, considรฉrez la distinction entre le pouvoir absolu de Dieu (de potentia absoluta Dei) et le pouvoir dรฉcrรฉtรฉ de Dieu (de potentia ordinata Dei). Le pouvoir absolu de Dieu est ce pouvoir de faire ce qu’il n’accomplira pas nรฉcessairement (i.e., transformer une pierre en pain). Son pouvoir dรฉcrรฉtรฉ implique son dรฉcret de faire ce qu’il a ordonnรฉ d’accomplir. Trรจs simplement, ce que Dieu est capable de faire n’est pas synonyme de ce qu’il a choisi de faire.
Cette distinction semble avoir un fort soutien biblique. Voici un exemple de la puissance absolue de Dieu : ยซย Et ne prรฉtendez pas : ‘Nous avons Abraham pour pรจre’, car je vous le dis, Dieu est capable, de ces pierres, de susciter des enfants d’Abrahamย ยป (Mt 3,9).
Dans un autre passage, le Christ rรฉunit le pouvoir absolu de Dieu avec son pouvoir dรฉcrรฉtรฉ : ยซย Pensez-vous que je ne puisse pas faire appel ร mon Pรจre, et qu’il m’enverra aussitรดt plus de douze lรฉgions d’anges ? Mais comment donc les รcritures devraient-elles s’accomplir s’il en รฉtait ainsi ?ย ยป (Matt. 26:53-54).
Dieu aurait pu envoyer plus de douze lรฉgions d’anges pour sauver Christ de sa passion, mais, selon son pouvoir dรฉcrรฉtรฉ, il ne l’a pas fait.
Un indice de cette doctrine peut mรชme รชtre trouvรฉ dans la tentation du Christ. Satan a tentรฉ Jรฉsus de transformer les pierres en pain pour prouver qu’il รฉtait le Fils de Dieu. Mais Jรฉsus (qui aurait pu le faire selon sa puissance) ne l’a pas fait parce que les รcritures รฉtaient sa rรจgle de vie, et non le diable, ou mรชme ce que Jรฉsus lui-mรชme aurait pu faire (Mt 4:3-4).
Dans le domaine de la justification, il faut connaรฎtre la cause formelle, la cause matรฉrielle et la cause instrumentale.[1]
Il faut connaรฎtre la diffรฉrence entre une ยซย aestimatioย ยป et une ยซย secundum veritatemย ยป, car elle รฉtait au cลur du dรฉbat entre les Remonstrants et les Rรฉformรฉs sur la doctrine de la justification par la foi. Arminius a crรฉรฉ d’un concept, connu sous le nom d’acceptilatio. La foi imparfaite est acceptรฉe (par l’estimation gracieuse de Dieu) comme justice. Ou, pour le dire autrement, l’acte humain de foi est par grรขce comptรฉ comme justice รฉvangรฉlique, comme s’il รฉtait l’accomplissement complet de la loi entiรจre. Cet acte humain authentique naรฎt de la capacitรฉ de choisir (liberum arbitrium). Dieu a une ยซย nouvelle loiย ยป dans l’alliance รฉvangรฉlique, par laquelle la foi rรฉpond aux exigences de l’alliance. Sur la soi-disant ยซย cause formelleย ยป, il y avait une diffรฉrence importante entre les deux camps. Comme nous l’avons notรฉ, pour les Arminiens, l’imputation est une aestimatio – Dieu considรจre notre Justice (c.-ร -d. l’acte de foi) comme quelque chose qu’elle n’est pas (c.-ร -d., parfaite). Les rรฉformรฉs, cependant, considรจrent l’imputation comme un secundum veritatem – Dieu considรจre la justice de Christ comme notre justice, prรฉcisรฉment parce qu’elle l’est, par union avec Christ. Le verdict que Dieu rend ร son Fils est prรฉcisรฉment le mรชme verdict qu’il rend ร ceux qui appartiennent au Christ, mais seulement par imputation. Ce dรฉbat montre que les deux partis pouvaient utiliser des catรฉgories scolastiques, mais c’est finalement l’exรฉgรจse qui a conduit ร des positions diffรฉrentes.
Au XVIIe siรจcle, de nombreux thรฉologiens rรฉformรฉs utilisaient la distinction entre le droit ร la vie et la possession de la vie pour expliquer la nรฉcessitรฉ des bonnes ลuvres pour le salut tout en protรฉgeant la grรขce du salut par le Christ seul. Petrus van Mastricht utilise cette distinction de la maniรจre suivante :
dans la mesure oรน Dieu, dont nous atteignons [les exigences] de la loi par le seul mรฉrite du Christ, ne veut pas accorder la possession de la vie รฉternelle, ร moins qu’elle ne soit prรฉcรฉdรฉe, au-delร de la foi, d’oeuvres bonnes. Nous avons dรฉjร reรงu le droit ร la vie รฉternelle par le mรฉrite du Christ seul. Mais Dieu ne veut pas accorder la possession de la vie รฉternelle, ร moins qu’il n’y ait, ร cรดtรฉ de la foi, aussi de bonnes ลuvres qui prรฉcรจdent cette possession (Heb. 12:14 ; Mt. 7:21 ; 25:34-36 ; Rom. 2:7, 10).[2]
La prise de conscience de ces distinctions – quelque chose que l’รglise rรฉformรฉe a perdu au XXe siรจcle – aurait pu rรฉsoudre beaucoup de problรจmes qui ont surgi en raison de l’imprรฉcision des formulations doctrinales sur la question de la justification.[3] La scolastique n’รฉtait pas le problรจme, mais elle aurait trรจs bien pu รชtre la solution.
En termes d’expiation, un รฉtudiant en thรฉologie devrait non seulement comprendre la distinction entre efficacitรฉ et suffisance, mais il devrait idรฉalement connaรฎtre la diffรฉrence entre ยซย acceptatioย ยป et ยซย acceptilatioย ยป et la diffรฉrence entre les moyens ยซย d’approvisionnementย ยป (medium impetrationis) et les moyens d’application (medium applicationis).
La mort du Christ est une ลuvre qui peut รชtre comprise soit comme une cause physique, soit comme une cause morale. Selon John Owen : ยซย Les causes physiques produisent leurs effets immรฉdiatement, et le sujet doit exister pour que la consรฉquence ait lieu. Les causes morales ยซย n’engendrent jamais immรฉdiatement leurs propres effetsย ยป. [4] La mort de Christ รฉtait une cause morale, et non physique. Ainsi, ceux pour qui il est mort n’ont pas besoin d’รชtre vivants au moment de sa mort pour recevoir les bienfaits de son sacrifice par substitution. Les causes physiques n’exigent pas d’actes humains, mais les causes morales en exigent. Soit dit en passant, la distinction utilisรฉe par Owen n’รฉtait pas la sienne, mais elle a รฉtรฉ mentionnรฉe plus tรดt par le jรฉsuite Suarez (1548-1617).[5]
Les distinctions thรฉologiques nous aident aussi dans notre doctrine du pรฉchรฉ. Ainsi, Maccovius soutient :
1. Le pรฉchรฉ est soit le pรฉchรฉ originel, soit le pรฉchรฉ rรฉel.
Le pรฉchรฉ originel, qui jaillit d’Adam, est le pรฉchรฉ dans lequel et avec lequel nous sommes nรฉs et qui commence au moment oรน nous devenons des รชtres humains.
2. Le pรฉchรฉ originel est soit imputรฉ, soit inhรฉrent.
Imputรฉ ร nous comme si nous l’avions commis nous-mรชmes.
Imputรฉ ร nous comme si nous l’avions commis nous-mรชmes.
Le pรฉchรฉ inhรฉrent est une dรฉpravation de notre nature, et donc une inclination au mal.
3. L’imputation est un acte moral, pas un acte physique.
Il n’est pas nรฉcessaire que cette personne existe au moment de l’acte, mais seulement qu’elle existe un jour.
De plus, une distinction peut รชtre faite entre le pรฉchรฉ commis par faiblesse et le pรฉchรฉ commis par plein dรฉsir. Seuls ceux qui sont chrรฉtiens peuvent pรฉcher par faiblesse.
Les vrais croyants pรจchent plus sรฉrieusement que les incroyants.
A) Parce que nous avons plus de connaissances.
B) Parce que nous avons le pouvoir de rรฉsister.
Les incroyants pรจchent plus sรฉrieusement que les croyants.
A) Parce qu’ils se prรฉcipitent dans le pรฉchรฉ avec un grand dรฉsir, mais les croyants avec une volontรฉ brisรฉe.
B) Les fidรจles ressentent de la tristesse (repentance) ร propos de leurs pรฉchรฉs commis, mais les incroyants ne la ressentent pas (ils regrettent seulement les consรฉquences).[6]
Les scolastiques rรฉformรฉs comme Maccovius sont clairement redevables ร la tradition thomiste. Mais ils n’ont pas non plus peur de critiquer les distinctions mรฉdiรฉvales lorsqu’ils cherchent ร รฉtablir une doctrine rรฉformรฉe. Parfois, comme dans le cas de Maccovius, il dira simplement d’une certaine distinction qu’elle est ยซย complรจtement inutileย ยป. Cette construction รฉclectique montre que les thรฉologiens rรฉformรฉs doivent interagir de maniรจre critique avec la tradition, mรชme s’ils en dรฉpendent fortement. Mรชme Calvin fait l’objet de critiques dans les รฉcrits des derniers scolastiques orthodoxes rรฉformรฉs, bien qu’il y ait souvent un ton de rรฉvรฉrence/respect pour lui pendant qu’ils expliquent pourquoi et comment il avait tort ou รฉtait imprรฉcis.
Conclusion
La scolastique rรฉformรฉe a รฉtรฉ un grand don ร l’รglise qui a รฉtรฉ largement sous-estimรฉ ou ignorรฉ dans notre contexte actuel. Ceux qui veulent embrasser la thรฉologie rรฉformรฉe ont besoin de connaรฎtre quelque chose de notre histoire rรฉformรฉe. La lecture de l’Institution de Calvin est un bon dรฉbut, mais c’est juste un dรฉbut. Mรชme une connaissance superficielle de la scolastique, que cette sรฉrie ne vise qu’ร rรฉsumer, ne peut que nous aider ร รฉviter de faire de fausses suppositions sur la scolastique rรฉformรฉe.
Karl Barth a fait remarquer un jour, avec une certaine ironie, que ยซย la peur de la scolastique est la marque d’un faux prophรจteย ยป (Church Dogmatics I/1.279). En effet. Mais au moins, la crainte de la scolastique pourrait suggรฉrer une certaine connaissance de la question ; tandis que l’ignorance est encore pire, surtout quand elle concerne une si grande partie de notre hรฉritage rรฉformรฉ.
[1] Chaque thรฉologien devrait รชtre ร lโaise avec les notions suivantesย :
- justification activa et passiva
- habitus et actus fidei (La distinction acte-habitus est similaire ร la distinction acte-pouvoir. Dieu donne le pouvoir mais nous rรฉalisons lโacte.)
- unio mystica et unio foederalis
- justificatio ante fidem et post fidem
- impetratio et applicatio
- justificatio a priori et a posteriori
- justificatio in foro dei et in foro conscientiae
[2] โโฆin quรข vitรฆ รฆternรฆ jus, sub prima periodo collatum, & sub secundร continuatum, ad possessionem etiam promovetur: hรฎc bonorum operum non tantum prasentia requiritur; sed etiam qualiscunque efficacia, quatenus saltem Deus possessionem vitae aeternae, cujus jus solo dudum obtinemus Christi merito, non vult conferre, nisi, praeter fidem, praeviis bonis operibus Heb. xii. 14. Matth. vii. 21. & xxv. 34โ36. Rom. ii. 7, 10.โ Peter van Mastricht,ย Theoretico-practica theologia, qua, per singula capita Theologica, pars exegetica, dogmatica, elenchtica & practica, perpetua successione conjuganturโฆ (Amsterdam, 1724), 704โ5.
[3] Voyez par exemple, Ian Hewitson,ย Trust and Obey: Norman Shepherd and The Justification Controversy at Westminster Theological Seminaryย (Minneapolis: NextStep Resources, 2011); W. Stanford Reid,ย An Evangelical Calvinist In The Academy Mcgill-Queenโs Studies in the History of Religionย (Toronto: McGill-Queenโs University Press, November 2004).
[4] Works, 10:459.
[5] Franciscus Suarez,ย Disputationes Metaphysicae, 17.2.6. Ed. C. Berton, Opera Omnia Suaresi XXV. (Paris: L. Vives, 1861), 585.
[6] Scholastic Discourse: Johannes Maccovius (1588โ1644) on Theological and Philosophical Distinctions and Rulesย (Apeldoorn: Instituut voor Reformatieonderzoek, 2009), 181-83.




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