Nécessité de l’incarnation – Turretin (13.3)
14 septembre 2026

Fut-il nécessaire que le Fils de Dieu s’incarne ? Nous l’affirmons

C’est une question médiévale, déjà classique du temps de Thomas d’Aquin. Turretin la traite en la déclinant en trois questions plus précises et plus pertinentes :

  • Si l’homme n’avait pas péché, le Fils de Dieu aurait-il dû s’incarner ? → Non.
  • Était-il possible d’être sauvé du péché sans l’incarnation du Fils de Dieu ? → Non.
  • Fallait-il que notre médiateur soit Dieu incarné ? → Oui.

Proposition 1 : L’incarnation n’aurait pas été nécessaire sans le péché.

Au Moyen-Âge, des théologiens comme Alexandre de Halès, Occam et Bonaventure ont défendu que le Fils aurait quand même dû s’incarner sans péché. Après la Réforme, c’est l’opinion du luthérien Osiander et des sociniens. Mais Turretin rejoint Thomas dans son refus de cette proposition.

Premier argument : le témoignage des Écritures. La promesse d’incarnation ne vient qu’après la Chute (Gen 3.15). Nous savons que l’incarnation est le contenu de cette promesse par le Nouveau Testament :

  • Matthieu 1.21 « Elle mettra au monde un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »
  • Cantique de Zacharie en Luc 1 (v. 68-69, 77) « Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, parce qu’il a visité et racheté son peuple, et nous a suscité un puissant Sauveur dans la maison de David, son serviteur […] afin de donner à son peuple la connaissance du salut par le pardon de ses péchés. »
  • Cantique de Siméon (Luc 2.30 et 34) « Car mes yeux ont vu ton salut […] Cet enfant est destiné à amener la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. »
  • Jean 1.29 « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. »
  • Matthieu 9.13 « Car je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »
  • Matthieu 20.28 « C’est ainsi que le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de beaucoup. »
  • Galates 4.4s « Mais, lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la loi, afin qu’il rachetât ceux qui étaient sous la loi. »
  • 1 Tim 1.15 « C’est une parole certaine et entièrement digne d’être reçue, que Jésus-Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs. »
  • Héb 2.14 « Ainsi donc, puisque les enfants participent au sang et à la chair, il y a également participé lui-même, afin que, par la mort, il anéantît celui qui a la puissance de la mort, c’est-à-dire le diable. »
  • 1 Jean 2.1s « Et si quelqu’un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste. Il est lui-même la victime expiatoire pour nos péchés. »
  • 1 Jean 3.8 « Le Fils de Dieu a paru afin de détruire les œuvres du diable. »

Deuxième argument : Les trois offices de Christ sont destinés aux pécheurs. En tant que prophète, il enseigne aux pécheurs à venir à la repentance (Ésaïe 61.1s ; Mt 9.13). En tant que prêtre, il se donne en rançon pour les péchés (1 Tim 2.6 ; Ésa 53.10 ; 1 Jn 2.2). En tant que roi, il défend son peuple contre le diable (Jean 10.28 ; Rom 8.35, 38-39). S’il n’y avait pas de pécheur, il n’y aurait pas besoin de prophète, de prêtre et de roi pour son peuple.

Troisième argument : la mission de Jésus est de sauver les hommes déchus (Jean 3.16) et de nous délivrer du péché (Rom 5.6-8).

Quatrième argument : Les Pères de l’Église affirment aussi que l’incarnation a été rendue nécessaire par le péché.

  • Irénée, Contre les Hérésies, 5.14 : « Si la chair n’avait pas besoin d’être sauvée, la Parole de Dieu n’aurait certainement pas été faite chair. »
  • Augustin, Sermon 175 : « Il n’y a pas de cause à la venue du Christ, le Seigneur, sinon de sauver les pécheurs, d’enlever la maladie, d’enlever les blessures ; sinon il n’y aurait pas besoin du médicament. »
  • Grégoire le Grand, Commentaire sur 1 Rois, 4.1.7 : « Si Adam n’avait pas péché, il n’y aurait pas eu besoin que notre Rédempteur assume notre chair. »

Les objections sont intéressantes, mais j’ai pour principe de ne pas traiter des objections que je n’ai pas entendues de la part de mes contemporains. Il y a déjà bien assez d’idées folles en circulation.

Proposition 2 : S’il y a péché et décret de salut des hommes, alors il est nécessaire que le Fils de Dieu s’incarne.

Ce n’était pas seulement un moyen convenable ou pratique pour sauver les hommes, il était nécessaire que le Fils de Dieu s’incarne pour sauver les hommes. Il ne s’agit pas d’une nécessité absolute : après tout, Dieu aurait pu abandonner l’humanité à sa destruction. Il s’agit d’une nécessité hypothétique : SI Dieu veut sauver l’humanité, ALORS il est nécessaire que ce soit par l’Incarnation de Jésus.

Certains Pères de l’Église et réformateurs pensent que Dieu aurait pu sauver l’humanité sans incarnation :

  • Augustin, De la Trinité, 13.10
  • Thomas d’Aquin, Somme Théologique, III.1.2
  • Bonaventure, Sentences, 3.20.6
  • Pierre Martyr Vermigli, Loci communes, 2.17.19
  • Tilenus, Syntagmatis, 2
  • Kimedoncius, De la rédemption de l’humanité, 1.5

Mais d’autres figures, et pas des moindres, le nient, et Turretin se joint à elles :

  • Athanase le Grand, De l’incarnation de la Parole
  • Anselme de Canterbury, Cur Deus Homo
  • Ambroise de Milan, en commentant Hébreux 9
  • Une opinion majoritaire chez les réformés, surtout après l’émergence des sociniens.

Premier argument : il est nécessaire que Dieu exerce la justice (cf 3.19 Punition Dieu). Or la transgression contre une justice infinie exige une rançon infinie. Et cette rançon infinie ne peut être apportée que par Dieu (le Fils). On reconnaît là l’argument d’Anselme dans Cur Deus Homo.

Deuxième argument : si une déclaration céleste eût suffi, à quoi bon la difficulté de l’humiliation et la souffrance de la Croix ? C’est contraire à la Sagesse.

Objection : Mais Dieu est tout-puissant, il peut faire ce qu’il veut !
Réponse : Nous ne contestons pas sa toute-puissance, mais nous attirons l’attention sur ce que les Écritures disent de sa puissance ordonnée.

Proposition 3 : L’œuvre de rédemption n’aurait pas pu être accomplie par nul autre que le Dieu-homme

S’associant par l’incarnation à la nature humaine par un lien insoluble.

En peu de mots, il fallait qu’il soit homme pour souffrir et représenter l’humanité, et il fallait qu’il soit Dieu pour payer la rançon infinie et supporter la punition jusqu’à survivre à la mort. Mais Turretin mérite d’être cité en entier ici :

Pour nous racheter, deux choses étaient principalement requises : l’acquisition du salut et son application ; l’endurance de la mort pour la satisfaction et la victoire sur celle-ci pour la jouissance de la vie. Notre Médiateur devait donc être Dieu-homme pour accomplir ces choses : homme pour souffrir, Dieu pour vaincre ; homme pour recevoir le châtiment que nous méritions, Dieu pour l’endurer et le boire jusqu’à la lie ; homme pour nous acquérir le salut en mourant, Dieu pour nous l’appliquer en surmontant la mort ; homme pour devenir nôtre par l’assomption de la chair, Dieu pour nous rendre semblables à lui par le don de l’Esprit. Ni un simple homme ni Dieu seul ne pouvaient le faire. Car Dieu seul ne pouvait être sujet à la mort, et l’homme seul ne pouvait la vaincre. Seul un homme pouvait mourir pour les hommes ; seul Dieu pouvait vaincre la mort. Les deux natures devaient donc être associées afin que, conjointes en une seule personne, la plus grande faiblesse de l’humanité s’exerçât pour la souffrance et la plus grande puissance et majesté de la divinité s’exerçât pour la victoire.

(1) Il devait être homme au regard de la justice de Dieu, qui exigeait que le péché fût puni dans la nature même où il avait été commis, selon l’oracle : « L’âme qui pèche est celle qui mourra » (Éz 18.4). Il devait aussi être Dieu pour ajouter une valeur infinie à ses souffrances.

(2) Au regard de l’office de Christ, il devait remplir la fonction de Médiateur afin de réconcilier les hommes avec Dieu. Il devait donc être entre les deux et, comme l’échelle de Jacob, joindre le ciel et la terre par la participation à la nature de l’un et de l’autre. Comme Prophète, il devait, en tant qu’homme, être pris d’entre ses frères afin de nous devenir familier et que nous puissions nous approcher librement de lui. Mais comme Dieu, il devait envoyer l’Esprit dans nos cœurs et écrire la loi dans nos esprits pour faire de nous des enseignés de Dieu. Comme Prêtre, il devait être homme parce que tout souverain sacrificateur est pris d’entre les hommes (Héb 5.1), comme celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés ne font qu’un (Héb 2.11) ; mais comme Dieu pour réconcilier l’homme avec Dieu, satisfaire la justice divine, abolir le péché et introduire une justice éternelle, ce qu’aucun mortel ne pouvait faire. De plus, la victime à offrir ne devait être ni angélique, car elle ne pouvait mourir, ni une bête brute, mais une victime raisonnable et humaine — et même plus qu’humaine et céleste —, qui s’offrirait elle-même par l’Esprit éternel et ajouterait un poids et un mérite infinis à la vérité de ses souffrances. Comme Roi, il devait prendre notre humanité pour s’unir à nous ; mais celle-ci devait être unie à la divinité par laquelle il exercerait sa domination non seulement sur les corps, mais aussi sur les âmes ; non pour un temps, mais pour toujours ; non sur une seule nation, mais sur le monde entier.

(3) À notre égard, il devait être homme pour que, par droit de parenté, comme un frère et notre parent-rédempteur (goël), il délivrât les captifs et les esclaves de Satan (Lc 1.71, 74) et nous unît à lui (libérés de notre ancien mariage sous la loi et l’alliance des œuvres) dans l’alliance de grâce par un lien éternel et indissoluble (Rom 7.4 ; Éph 5.25). Il devait aussi être Dieu pour que, par droit de propriété et de souveraineté, il nous rachetât et nous revendiquât pour siennes. Nous avions besoin d’une même nature chez celui qui mourait et d’une sympathie chez celui qui vivait. Il devait être homme pour pouvoir supporter tout le châtiment qui nous était dû, ayant les mêmes passions que nous. Il devait être Dieu pour pouvoir, comme Prêtre miséricordieux, sympathiser avec nos souffrances et nous secourir dans la tentation. Le mal qui nous accablait était tel que nul autre qu’un homme ne pouvait l’endurer, et que nul autre que Dieu ne pouvait nous en délivrer. Et le bien qui devait nous être conféré (à savoir la justice et la vie) était tel que, bien que l’homme dût le recevoir, seul Dieu pouvait nous en mettre en possession.

C’est pourquoi, lorsque l’Écriture parle du Christ, elle joint presque toujours ces deux relations et lui attribue des choses qui enseignent qu’il était vraiment Dieu-homme. S’il est appelé la semence de la femme (ce qui appartient à l’homme), l’écrasement du serpent lui est attribué (ce qui appartient à Dieu). S’il est appelé la semence d’Abraham, il est ajouté au même endroit qu’il est la semence en laquelle toutes les nations de la terre seront bénies. Si comme Prophète il devait être pris d’entre ses frères, il était néanmoins un Prophète qu’il fallait écouter sous peine de mort (Dt 18.19). Il est un enfant né dans le temps comme homme, mais aussi un Fils qui est le Père d’éternité comme Dieu (Ésa 9.5). Le rejeton de David selon la chair, mais Yahvé notre justice selon l’Esprit (Jér 23.6). Un fils devant naître d’une vierge, mais dont le nom serait Emmanuel (Ésa 7.14). L’Ange de l’Alliance envoyé par Dieu pour l’œuvre du salut, mais en même temps le Seigneur lui-même qui entre dans son temple (Mal 3.1). Un citoyen de Bethléem né dans un lieu obscur, mais un souverain dont les origines remontent à l’éternité (Michée 5.2). Un Prêtre pour toujours ; un Roi dont le règne n’aura pas de fin. La semence de David selon la chair, mais le Fils de Dieu selon l’esprit de sanctification (Rom 1.3-4)

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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