Faut-il lire les apocryphes ?
28 juin 2018

“Apocryphe” sonne aux oreilles de beaucoup négativement. “Qu’est-ce que c’est ? Les livres des cathos ?”. Le protestant pense surement que ces livres sont remplis d’hérésies et ne devraient pas être lus. En réalité, pendant des siècles, les protestants les ont lu.

Un peu d’histoire

Faisons un peu d’histoire pour comprendre comment ces livres ont fini par se retrouver dans une catégorie un peu spéciale et comment ils sont sortis de nos bibles protestantes.

Les premières églises recevaient des lettres des apôtres et les lisaient publiquement, c’est pour cela que Apocalypse 1:3 nous dit “Heureux celui qui lit et ceux qui écoutent” : certains livres sont conçus pour être lus publiquement (d’où le fait que je milite pour la lecture publique, mais c’est un autre sujet). Parfois aussi, l’Église recevait des lettres de faux-docteurs, des livres pleins d’erreurs et hérétiques. Ces livres étaient donc interdits à la lecture publique.

Mais avec le temps, les collections des églises se sont enrichies et certains livres reçu n’étaient ni l’Ancien Testament, ni les écrits des apôtres. Ils n’étaient pas interdits à la lecture car ils n’étaient pas non plus hérétiques, ils étaient lus pour édifier le peuple. Ces livres étaient les récits de martyrs de telle église, ou les écrits de tel père de l’Église ou encore les livres que l’on appelle aujourd’hui apocryphes.

Et c’est ici qu’a commencé l’ambiguïté dont nous avons parlé ici et là. Certains auteurs anciens utilisent le mot “canon” pour parler des livres acceptés pour la lecture publique, c’est le cas d’Augustin et des conciles de Hippone et de Carthage, ces personnes utilisent le mot “apocryphe” pour parler des livres hérétiques. La majorité toutefois réserve le mot “canon” aux livres inspirés et utilisent “apocryphe” pour parler de ces fameux livres qui étaient lus publiquement sans pour autant être inspirés. Mais tout le monde savaient quels étaient les livres inspirés. Ainsi, comme nous l’avons dit ailleurs, Augustin dit que le livre des Maccabées est “canonique” au sens large, c’est-à-dire peut être lu dans l’Église, mais qu’il faut le lire “avec prudence”. Jérôme, lui, réserve le terme canonique aux livres inspirés et dit au sujet des apocryphes qu’ils sont bons et utiles pour l’édification de l’Église et qu’ils peuvent être lus publiquement pour cette raison (je pense même que cette distinction entre les livres inspirés de l’Écriture et les livres lus pour l’édification dans l’Écriture a des origines juives, à confirmer).

Bref, l’Église médiévale a hérité de cette même distinction entre les livres qui a été reprise par les protestants tandis que les catholiques romains ont innové en abandonnant la distinction et en considérant tous ces livres comme inspirés. Plus tard, néanmoins, au XIXème siècle et pour une raison commerciale et économique, les protestants ont commencé à publier des Bibles qui ne contenaient plus les apocryphes (Cf. la photo en en-tête de l’article est une Bible version King James qui comportait les apocryphes). Au fur et à mesure des années, les protestants ont donc commencé à ne plus les lire.

Une “Bible protestante” du passé témoignait de l’aspect communautaire et public de la foi : elle contenait tous les livres susceptibles d’être lus publiquement à l’Église, en précisant quand un livre n’était pas inspiré. Aujourd’hui, nos Bibles de poche individuelle ne comportent plus que les livres inspirés. Les protestants ont donc commencé par conserver une saine distinction faite par les pères et les médiévaux, puis par retirer les apocryphes pour des raisons économiques, puis par anti-catholicisme et manque d’information, ont fini par avoir peur de ces livres comme s’ils étaient hérétiques !

Jean Calvin

L’attitude de Jean Calvin reflète tout-à-fait cette évolution. Ses écrits témoignent des premiers instants du protestantisme. Il maintient sans aucune ambiguïté que les apocryphes ne sont pas inspirés et s’appuient sur les pères comme Rufin ou Augustin pour affirmer cela. Mais il cite et utilise ces livres là où ils appuient les livres inspirés ou nous livre des informations complémentaires.

Par exemple, sur l’origine des idoles, il dit :

L’origine des idoles, selon le livre de la Sagesse, se trouve chez ceux qui ont voulu honorer les morts qu’ils avaient aimés, en fabriquant quelque représentation qui les leur rappellerait (Sagesse 14:15-16).

Sur le nom des anges, il dit :

Les noms de Michel et de Gabriel que l’on trouve dans l’Écriture et celui de Raphaël qui est dans l’histoire de Tobie (Tobie 12) ont une signification qui semble avoir été imposée à ces anges à cause de notre faiblesse.

Et quand les papistes tentaient de s’appuyer sur un apocryphe pour défendre une de leurs nombreuses erreurs, Calvin leur répondait, non pas en dénigrant le livre, mais en montrant qu’ils l’avaient mal compris après avoir précisé pourquoi il n’était pas canonique. Voici, par exemple, ce qu’il dit sur la “prière pour les morts” soit-disant appuyée par Maccabées :

Ajoutons, par rapport à leur argument, que c’est seulement la piété de Judas Maccabées qui est louée pour avoir, en raison de son espérance concernant la résurrection, envoyé à Jérusalem une offrande pour les morts (2 Macc. 12:43). L’auteur de l’histoire, quel qu’il soit, ne considère pas la dévotion de Judas comme exprimant la volonté de racheter les péchés par son offrande; son intention était plutôt d’associer aux croyants qui étaient morts pour maintenir la vraie religion ceux au nom desquels il faisait son offrande. Ce fait a suscité un zèle inconsidéré. Ceux qui veulent actualiser aujourd’hui un sacrifice fait sous la Loi sont doublement fous, puisqu’il est certain que toutes ces choses, alors en usage, ont pris fin à la venue de Christ.

Au sujet de la façon dont les papistes utilisaient l’Ecclésiastique (Siracide) pour appuyer leur doctrine des mérites, voici ce qu’il dit :

Bien que je puisse récuser l’Ecclésiastique comme n’étant pas un livre canonique, je ne le fais pas. Mais je conteste qu’ils en citent fidèlement ses paroles, car il y a mot à mot dans le grec : Dieu donnera lieu à toute miséricorde; chacun recevra selon ses oeuvres (16:15). Tel est le sens original; le texte a été faussé dans la traduction latine, comme cela se voit aisément aussi bien par le contexte que par la structure de la phrase même.

(Citations de l’édition d’Excelsis de l’Institution, pages 67, 121, 612 et 723.)

Du coup, faut-il les lire ?

Connaissant l’état de l’Église aujourd’hui, je serai déjà bien content si mes lecteurs persévéraient quotidiennement dans la lecture des 66 livres inspirés. Oui, il y a une certaine curiosité pour le protestant face à ses apocryphes dont il ne connait plus grand chose, mais orientons tout d’abord cette curiosité vers les livres divins. Dieu a parlé ! Ce seul fait devrait nous rendre avide de lire nos bibles. Certains donneraient beaucoup pour entendre Dieu leur parler : lisez la Bible à haute-voix, vous entendrez Dieu vous parler.

Ainsi, je vais donner quelques raisons de lire les apocryphes, mais je vous recommande avant tout et premièrement de lire toute la Bible et de la relire souvent. Je ne voudrai pas non plus imposer à tous les chrétiens plus que ce à quoi ils sont appelés. Si l’on suivait le rythme de lecture des théologiens, on devrait lire la Bible, les pères, les apocryphes et bien d’autres livres encore. Nous n’avons pas tous le temps de faire ces choses et n’y sommes pas tous appelés, privilégions la Parole inspirée. Voici les raisons que je donne néanmoins dans mon article sur le canon au Moyen-Âge :

  • Premièrement, ces livres sont utiles pour comprendre l’Église universelle et les croyants du passé, que ce soit les pères, les médiévaux ou les réformés comme Calvin puisqu’ils les lisaient et les citaient dans leurs écrits.
  • Deuxièmement, ces livres sont réellement utiles pour l’instruction, comme l’a jugé l’Église pendant des siècles ; je pense en particulier à Sagesse et Ecclésiastique qui, à la manière des Proverbes, nous livrent des préceptes bien utiles.
  • Troisièmement, des livres comme les Maccabées nous expliquent quelle a été l’histoire d’Israël entre l’Ancien Testament et Jean-Baptiste. Les 400 ans de silence prophétique ne sont pas 400 ans de néant historique pour autant.
  • Quatrièmement, ces livres reflètent la foi de Juifs qui avaient bien souvent compris l’attente d’Israël : je pense en particulier au livre de Sagesse qui, au chapitre 2, reprend Esaie 53, le Psaume 22 et d’autres passages pour réfléchir au sort du juste. Le juste décrit ici parlera particulièrement aux chrétiens puisqu’il est nommé “fils de Dieu” et subit “une mort honteuse” parce que les méchants de sa génération ne supportent pas son enseignement. Sagesse chapitre 2 me remplit de joie en constatant la façon dont les Juifs avaient saisi l’espérance à laquelle pointe l’Ancien Testament. Maccabées aussi proclame l’espérance de la résurrection. Certes, Sagesse 2 parle avant tout du sort du juste de façon générale, mais comment ne pas voir le Christ, qui seul est vraiment Juste ?
  • Cinquièmement, d’autres livres comme Tobie et Judith nous livrent des exemples de foi admirables.
  • Sixièmement, ces livres nous apprendrons à avoir la bonne attitude face aux livres inspirés et infaillibles : la différence immanquable entre les apocryphes et les inspirés nous inspirera un respect d’autant plus grand pour les livres divins.
  • Finalement, retrouver une lecture courante des apocryphes permettraient d’éviter que des gens peu instruits ne soient, comme je l’ai été, troublés par leur lecture des pères et des médiévaux et tentés de se laisser avoir par les faux raisonnements des apologètes catholiques romains.

Ainsi, je vous en recommande la lecture, avec, en ordre d’utilité, (jugement tout-à-fait personnel) Sagesse, 1 et 2 Maccabées, Ecclésiastique, Baruch, Judith, Tobie et les additions à Esther et Daniel. Quant au vocabulaire à utiliser, pour éviter toute ambiguïté, réservons les termes Écritures, Livres Saints et Canon aux livres inspirés, tout en étant conscient que des chrétiens par le passé ont utilisé ces termes de façon plus large pour y inclure des livres qu’ils ne considéraient pas comme inspirés.

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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