Une critique du présuppositionnalisme de Van Til (1/9)
11 décembre 2019

Cet article est la première partie d’une série de traduction d’un article de Keith A. Mathison originalement publié sur Tabletalkmagazine.com.
Les autres articles de la série seront disponibles ici.


Remarques introductives

Tout au long de son ministère, le Dr R.C. Sproul a critiqué avec bienveillance le présuppositionnalisme de Cornelius Van Til. Quand je dis que le Dr Sproul était un critique « amical », je veux dire qu’il a reconnu que Van Til et ceux qui se considèrent « Van Tilliens » dans leur approche à l’apologétique, ou la défense de la foi, sont des frères en Christ. Dans sa jeunesse, le Dr Sproul a passé du temps avec Van Til, et par la suite, il a toujours dit que Van Til était un homme de Dieu. Beaucoup d’autres ont dit la même chose de Van Til, et il n’y a aucune raison de douter de leurs jugements. Le Dr Sproul admirait le caractère chrétien de Van Til, mais il a cependant critiqué certains points de son enseignement. Il estimait que la doctrine de Van Til contenait de graves erreurs et incompréhensions1. Je pense que le Dr Sproul avait certainement raison aussi bien dans son évaluation du caractère de Van Til que dans son attention à noter les défauts de la pensée de Van Til. Cet article est une tentative de poursuivre l’héritage de la « critique bienveillante » de M. Sproul à l’égard des opinions de Van Til.

On pourrait se demander pourquoi il est nécessaire de continuer cette critique. Beaucoup de chrétiens trouvent le débat en cours sur Van Til et le présuppositionnalisme ennuyeux, voire inutile. C’est compréhensible. Le débat se poursuit depuis environ soixante-dix ans, et il semble que peu de personnes des deux côtés ont été persuadées. Si aucun des deux camps ne peut être persuadé, et si ceux des deux côtés du débat considèrent ceux de l’autre côté comme des frères en Christ, pourquoi ne pas simplement accepter d’être en désaccord et passer à autre chose ? Une telle approche est tentante, mais elle ne rend pas justice à l’importance des enjeux. En fait, elle ne rend pas justice à Van Til lui-même. Van Til croyait que le sujet de son enseignement était de la plus haute importance, et il y a consacré toute sa vie. Nous ne pouvons respecter ses travaux théologiques qu’en les prenant au sérieux et en les considérant attentivement. Van Til a lui-même dit que le bien-fondé de son approche devrait être « jugé sur ses mérites », et c’est ce que j’ai cherché à faire dans cet article2. Une autre raison pour laquelle la discussion et le débat doivent continuer est le fait que la pensée de Van Til a eu une profonde influence sur les Églises réformées aux États-Unis, et même dans le monde entier. Si dans sa pensée se trouvent des erreurs significatives, alors les effets de ces erreurs seront amplifiés en raison de son influence.

Ainsi, il est tout à fait justifié de poursuivre une réflexion critique concernant l’enseignement de Cornelius Van Til, mais sur la route de cette entreprise se dressent plusieurs obstacles qui doivent succinctement être évoqués avant de pouvoir continuer. Tout d’abord, les concepts abordés par Van Til sont par nature complexes. Il traite de questions profondes en métaphysique, en épistémologie, en théologie systématique et plus encore. Le style d’écriture unique de Van Til ne fait qu’aggraver ces problèmes. Mark Garcia, lui-même partisan de la pensée de Van Til, parle de la « prose souvent impénétrable et douloureuse » de Van Til3. Outre la prose douloureuse, Van Til donne souvent à certains termes théologiques et philosophiques des définitions inédites. Garcia parle de cette « utilisation révisionniste parfois exaspérante du vocabulaire4. »

Un autre facteur qui augmente la difficulté de compréhension des écrits de Van Til est lié à la nature de sa formation philosophique. Elle s’est produite dans le contexte de l’idéalisme philosophique. Van Til souhaitait s’adresser à ceux qui avaient été éduqués dans le même contexte philosophique. Il cherchait, en quelque sorte, à parler leur langue, et ainsi il empruntait et adaptait souvent une terminologie kantienne et idéaliste (par exemple, « concept limitant » et « universel concret »)5. Le problème est que cette terminologie est peu connue des chrétiens du début du XXIe siècle, rendant l’interprétation de l’œuvre de Van Til plus difficile encore. Nous reviendrons sur cette question plus loin.

Le style d’écriture de Van Til et son utilisation idiosyncrasique d’une terminologie philosophique obscure ne sont pas les seuls obstacles faisant face à une évaluation attentive et critique de sa pensée. D’autres obstacles sont apparus en raison du débat qui perdure sur l’enseignement de Van Til. Certains Van Tilliens, par exemple, pensent que les critiques de Van Til n’ont jamais vraiment compris Van Til. John Frame, par exemple, dit que les critiques de Van Til « semblent toujours passer à côté de ce qui est évident6. » Cela est vrai dans une certaine mesure, et signifie que les défenseurs de la pensée de Van Til ont dû passer beaucoup de temps à corriger des interprétations erronées7.

Il est bien sûr possible de mal interpréter et de mal comprendre Van Til, et cela n’est pas seulement vrai pour les critiques. Il y a des divergences d’opinion sur la façon d’interpréter et de mettre en pratique sa pensée, au sein même des écoles Van Tilliennes8. Cela ne devrait pas être une surprise. Il y a des désaccords sur la façon d’interpréter presque tous les théologiens importants de l’histoire de l’Église, et Van Til ne fait pas exception. Je me rends compte que moi aussi, je suis susceptible de mal comprendre un ou plusieurs aspects de la pensée de Van Til, mais j’ai fait tout mon possible pour le lire non seulement de manière critique, mais aussi avec circonspection et bienveillance. Si je comprends ou représente mal la pensée de Van Til à un moment ou à un autre dans cette critique, j’encourage la rectification.

Un autre obstacle de taille est que certains chrétiens réformés ont une extrême méfiance et un scepticisme particulier à l’égard de toute réflexion critique sur la pensée de Van Til. Van Til croyait et enseignait que son point de vue est la seule approche philosophique et apologétique qui soit vraiment chrétienne et réformée, et que ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui avaient des opinions qui compromettent avec les pensées du paganisme, de Rome ou de l’arminianisme9. Ces allégations sont aussi monnaie courante dans les écrits académiques et populaires de ses défenseurs10. Ces revendications ont parfois deux effets étroitement associés. Premièrement, ils peuvent amener, et ont amené, certains partisans de Van Til à considérer toute critique de son enseignement comme provenant de sources corrompues, et donc peu fiables. Deuxièmement, ils peuvent amener, et ont amené, certains disciples de Van Til à le traiter presque comme s’il était au-delà de la critique11. Lorsqu’une telle attitude est adoptée, c’est presque garanti qu’une réflexion sérieuse et critique sera balayée d’un revers de main.

Bien qu’il y ait des obstacles, les questions abordées par Cornelius Van Til sont extrêmement importantes dans la théologie chrétienne. Une réflexion dans la prière sur l’approche de Van Til est l’occasion de réfléchir sur son œuvre afin d’arriver à une vision biblique la plus cohérente possible. Un tel effort est forcément précieux, quelle que soit l’évaluation que l’on fait des enseignements de Van Til. J’espère que les partisans et les opposants des enseignements de Van Til partagent le but de conformer leur pensée et leur enseignement aux Écritures. Nous cherchons tous à être de fidèles disciples de Jésus-Christ. Je souhaite que les lecteurs qui sympathisent avec l’enseignement de Van Til croient que cela s’applique aussi à ceux qui en sont critiques.

Une dernière remarque introductive. Les lecteurs qui sont déjà enclins à être d’accord avec la critique des enseignements de Van Til pourraient être tentés de répondre à ce que je dis ici par réflexe « Amen ». Pareillement, les lecteurs qui sont déjà enclins à être d’accord avec les enseignements de Van Til pourraient être tentés de répondre à ce que je dis ici par réflexe « Anathème ». Cependant, des réponses non critiques et instinctives ne sont pas utiles lorsque l’on considère des sujets théologiques difficiles et complexes. Quelle que soit nos positions respectives dans ce débat, nous devrions entendre et considérer les arguments des deux camps si nous ne l’avons pas déjà fait (Proverbes 18:17). Van Til n’était pas infaillible, et moi non plus. Ni ses défenseurs ni ses critiques ne sont infaillibles. Dieu seul est infaillible. Il est impératif que nous examinions les mérites de l’enseignement de Van Til ainsi que les mérites des arguments qui s’y opposent, plutôt que d’avoir une attitude d’admirateur hébété12.


  1. Celles-ci sont abordées plus en détails par lui dans son livre co-écrit avec GERSTNER, John et LINDSLEY, Arthur, Classical Apologetics, Grand Rapids, Mich. : Zondervan, 1984, p. 183–338.[]
  2. VAN TIL, The Defense of the Faith, 4e éd., p. 23–24. Je référencerai les œuvres de Van Til seulement par leur titre et page. Pratiquement tous ses ouvrages sont publiés par P&R Publishing Company.[]
  3. GARCIA, Mark A., en préface de  DENNISON, William, In Defense of the Eschaton : Essays in Reformed Apologetics, BAIRD, James Douglas (éd.), Eugene, Ore. : Wipf & Stock, 2015, xv.[]
  4. GARCIA, en préface de In Defense of the Eschaton, xv.[]
  5. VAN TIL, The Defense of the Faith, 4e éd., p. 43. Voir aussi note de bas de page 2 à la page 43.[]
  6. FRAME, John, Cornelius Van Til: An Analysis of His Thought, Phillipsburg, N.J. : P&R, 1995, p. 5.[]
  7. Par exemple, Richard Pratt a publié pour Third Millennium ministries un article en deux parties intitulé « Erreurs habituelles de compréhension de l’apologétique de Van Til ». Voir ici et ici.[]
  8. On voit par exemple de telles divergences de pensée entre Frame, Greg Bahnsen, et K. Scott Oliphint. Comparez les livres de FRAME, Cornelius Van Til: An Analysis of His Thought, BAHNSEN, Greg, Van Til’s Apologetics: Readings & Analysis, Phillipsburg, N.J. : P&R, 1998 et OLIPHINT, K. Scott, Covenantal Apologetics, Wheaton, Ill. : Crossway, 2013. John Muether fait remarquer que les disciples de Van Til ont « créé des versions concurrentes d’apologétique réformée » Voir MUETHER, Cornelius Van Til: Reformed Apologist and Churchman, Phillipsburg, N.J. : P&R, 2008, p. 15.[]
  9. VAN TIL, Christian Apologetics, p. 100, p. 143, p. 159 ; Survey of Christian Epistemology, p. 67 ; Introduction to Systematic Theology, 2e éd., p. 100, 306–308.[]
  10. Voir FRAME, Cornelius Van Til: An Analysis of His Thought, p. 10–11 ; BAHNSEN, Presuppositional Apologetics: Stated and Defended, Powder Springs, Ga. : American Vision, 2008, p. 4. Bahnsen a d’ailleurs indiqué autre part que tout autre vue que celle du présuppositionnalisme de Van Til équivaut à des tentatives immorales de rester intellectuellement neutre (BAHNSEN, Always Ready: Directions for Defending the Faith, Atlanta : American Vision, 1996, p.7–90).[]
  11. FRAME, Cornelius Van Til: An Analysis of His Thought, p. 47. Frame nous aide en indiquant que Van Til n’était pas qu’un simple penseur mais aussi un « leader avec un mouvement derrière lui », si bien que toute critique « du leader et son mouvement n’est pas bien reçu par le mouvement »[]
  12. J’encourage tous ceux qui sont impliqués dans le début sur les enseignements de Van Til de prendre le temps pour lire le livre de NEWTON, John, Letter on Controversy disponible en ligne ici.[]

Hadrien Ledanseur

Enfant de Dieu, passionné par la théologie et la philosophie. S'il est enfant de Dieu, c'est exclusivement en vertu des mérites de Jésus-Christ et de la grâce de Dieu. Si Dieu le veut, il se fiancera bientôt !

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