Obsolescence programmée – Carl Trueman
15 août 2020

Cet article est une traduction de Predigested Obsolescence de Carl R. Trueman, ancien professeur de théologie historique et d’histoire de l’Église au Westminster Theological Seminary et actuellement professeur au Grove City College.

En 1960, John Steinbeck a traversé l’Amérique en camionnette, accompagné de son chien, Charley. Le livre qui en a résulté, Travels with Charley in Search of America, est une réflexion touchante et mélancolique sur l’état de la nation.


L’un des passages les plus mémorables — du moins pour le presbytérien que je suis — est la description par Steinbeck d’un office religieux dans le Vermont. Apparemment, il s’agissait d’un culte protestant traditionnel qui mettait l’accent sur le fait que le principal problème de la congrégation était d’avoir offensé un Dieu saint. Le commentaire de Steinbeck sur le contraste avec les attitudes urbaines — et urbanistiques — de son époque est frappant :

Le service a fait du bien à mon cœur et aussi, je l’espère, à mon âme. Il y avait longtemps que je n’avais pas entendu une telle approche. Nous avons maintenant l’habitude, du moins dans les grandes villes, de découvrir, grâce à notre sacerdoce psychiatrique, que nos péchés ne sont pas vraiment des péchés mais des accidents qui sont déclenchés par des forces qui échappent à notre contrôle. Il n’y avait pas de telles absurdités dans cette Église.

Steinbeck parlait probablement de thérapeutes lorsqu’il a fait référence à « notre sacerdoce psychiatrique », mais l’histoire du christianisme moderne en Amérique indique que les vrais prêtres, eux aussi, se sont mobilisés autour de l’acte thérapeutique. Norman Vincent Peale, le leader actuel du voyage spirituel, a fait de la psychologie et du « facteur de bien-être » des éléments fondamentaux du message de son Église, un évangile qui se poursuit dans le travail de prédicateurs de la prospérité comme Joel Osteen. Au fil des ans, la thérapie a souvent pris le pas sur la théologie.

Aujourd’hui, la thérapie a pris un ton résolument politique. Faire en sorte que l’électorat se sente bien — ou du moins la partie de l’électorat dont dépend le succès d’un parti donné — est essentiel pour la tâche politique actuelle. Dans le monde polarisé du XXIe siècle, cela signifie souvent qu’il faut faire taire ceux qui disent des choses qui pourraient mettre mal à l’aise la circonscription choisie. On y parvient maintenant souvent en jouant la carte de l’oppression et de la violence, comme le montre actuellement le référendum sur le mariage homosexuel en Australie. Oui, vous pouvez voter pour vous opposer au mariage gay, mais soutenir cette position en public est infâme, car cela est blessant. La thérapie cherche à priver la démocratie de l’air dont elle a besoin pour survivre : l’échange libre et ouvert d’arguments et d’idées.

Ce qui est frappant, quoique peut-être pas surprenant, c’est que les Églises ont continué à suivre le mouvement thérapeutique, même si ce mouvement est devenu politique. Les drapeaux arc-en-ciel, les pancartes « Pas de place pour la haine » et les affiches « Black Lives Matter » semblent souvent faire double emploi : faire étalage de ses vertus et indiquer la présence d’un lieu de culte. Mais nous ne devrions pas faire l’erreur de penser que les voix en colère des Églises politisées sont fondamentalement différentes dans leur nature du langage mielleux des Joel Osteens de ce monde. Ces Églises recherchent la justice sociale d’une manière qui semble accepter les hypothèses thérapeutiques qui sous-tendent l’environnement politique laïque : que l’identité est psychologique, et que la victimisation est la seule vertu qui compte. Il n’est pas étonnant que l’éthique et la finalité du sexe — des questions assez simples dans la Bible et dans l’enseignement historique de l’Église, jusqu’à ces dernières décennies — soient soudainement devenues si compliquées pour les chrétiens. Dès lors que nous permettons que la victimisation psychologisée prenne le pas sur tout, on relativise tous les autres impératifs moraux, et ils deviennent ensuite nébuleux.

Cette trajectoire ne se terminera pas bien pour l’Église. Le récit de Steinbeck sur le culte presbytérien est plein d’ironie et d’esprit sardonique. Mais il a finalement reconnu que ce dont il avait été témoin ce jour-là était d’une gravité intemporelle :

Dans tout le pays, j’allais à l’Église le dimanche, une dénomination différente chaque semaine, mais je n’ai trouvé nulle part la qualité de ce prédicateur du Vermont. Il avait forgé une religion conçue pour durer, et non une obsolescence programmée.

Parmi les Églises de tous les siècles, il y en a toujours eues qui ont voulu faire moins que ce à quoi l’Église est destinée. Plutôt que d’offrir aux gens une vision glorieuse de qui est Dieu et de la condition des hommes et des femmes devant lui, elles ont cherché à offrir l’esprit de ce monde dans un langage religieux. Pour les générations précédentes, cela aurait pu être les valeurs de politesse de la classe moyenne aisée. Aujourd’hui, c’est plutôt la politique thérapeutique de la classe moyenne libérale. Mais la phrase de Steinbeck reste un avertissement pour ceux qui s’engageraient dans cette voie : « obsolescence programmée ». Que l’Église soit l’Église. Et laissons la thérapie aux thérapeutes — ou aux politiciens.

Hadrien Ledanseur

Enfant de Dieu, passionné par la théologie et la philosophie. S'il est enfant de Dieu, c'est exclusivement en vertu des mérites de Jésus-Christ et de la grâce de Dieu. Si Dieu le veut, il se fiancera bientôt !

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