L’Évangile à la barre : Olaf Latzel
20 novembre 2020

Aujourd’hui s’ouvre en Allemagne le procès pénal d’Olaf Latzel, pasteur de l’église Saint-Martin (Martinikirche) à Brême. Bien que l’affaire ait eu une certaine couverture médiatique en Allemagne et dans les pays voisins (Pays-Bas, Pologne), il n’en a pas été du tout question dans les médias francophones. Nous avons décidé de la présenter ici brièvement.


Olaf Latzel est né en 1967 en Hesse dans une famille catholique et est venu à la foi (protestante) à l’adolescence. Il effectue ses études de théologie à l’université de Marbourg ; son frère et sa sœur suivront la même voie. Après avoir servi dans différentes paroisses, il est élu pasteur de l’Église réformée de Saint-Martin à Brême en décembre 2007 ; il est aussi actif dans l’évangélisation de la ville et du nord-ouest de l’Allemagne, au-delà de sa charge pastorale proprement dite. Dès le début de son ministère, il se fait remarquer par son conservatisme. En janvier 2008, il refuse notamment à une « pasteure » célébrant à Saint-Martin un service funèbre le port de la robe pastorale et l’usage de la chaire. Lors d’un festival chrétien plus tard dans la même année, il représente les positions chrétiennes traditionnelles et plaide pour que la conception biblique de la famille reste à la base du droit allemand ; un ancien maire de Brême le qualifie d’« ayatollah » et déclare que la Constitution doit protéger l’Allemagne de ce genre de prédicateurs.

Peu après son arrivée, Olaf Latzel s’attire donc l’hostilité de la direction, très libérale, de l’Église protestante de Brême (une Église d’État luthéro-réformée, dont la direction est partagée par une présidente laïque et un théologien, le Schriftführer, qui n’a pas le titre d’évêque).

L’affaire de 2015

Le dimanche 18 janvier 2015, Olaf Latzel prêche sur le chapitre 6 du livre des Juges ; l’Éternel y commande à Gédéon de détruire des idoles et de purifier la religion.

Dans la même nuit, l’Éternel dit à Gédéon : Prends le jeune taureau de ton père, et un second taureau de sept ans. Renverse l’autel de Baal qui est à ton père, et abats le pieu sacré qui est dessus. Tu bâtiras ensuite et tu disposeras, sur le haut de ce rocher, un autel à l’Éternel ton Dieu. Tu prendras le second taureau, et tu offriras un holocauste, avec le bois de l’idole que tu auras abattue. Gédéon prit dix hommes parmi ses serviteurs, et fit ce que l’Éternel avait dit ; mais, comme il craignait la maison de son père et les gens de la ville, il l’exécuta de nuit, et non de jour. Lorsque les gens de la ville se furent levés de bon matin, voici, l’autel de Baal était renversé, le pieu sacré placé dessus était abattu, et le second taureau était offert en holocauste sur l’autel qui avait été bâti. Ils se dirent l’un à l’autre : Qui a fait cela ? Et ils s’informèrent et firent des recherches. On leur dit : C’est Gédéon, fils de Joas, qui a fait cela. Alors les gens de la ville dirent à Joas : Fais sortir ton fils, et qu’il meure, car il a renversé l’autel de Baal et abattu le pieu sacré qui était dessus. Joas répondit à tous ceux qui se présentèrent à lui : Est-ce à vous de prendre parti pour Baal ? est-ce à vous de venir à son secours ? Quiconque prendra parti pour Baal mourra avant que le matin vienne. Si Baal est un dieu, qu’il plaide lui-même sa cause, puisqu’on a renversé son autel. Et en ce jour l’on donna à Gédéon le nom de Jerubbaal, en disant : Que Baal plaide contre lui, puisqu’il a renversé son autel.

Jg 6:24-32

Commentant ce passage dans sa prédication, appelée Apprendre à se purifier des faux dieux à l’exemple de Gédéon, ainsi que le premier commandement, Latzel rappelle qu’il n’y a qu’un seul vrai Dieu, que le Dieu des chrétiens n’est pas celui des juifs ou des musulmans. Il critique la tentation du syncrétisme chez certains chrétiens qui utilisent des talismans, des amulettes, ou encore ont chez eux des statues de Bouddha, qu’il qualifie de « vieux monsieur obèse » (dicker alter fetter Herr) ; désapprouve la participation des chrétiens à la fête de l’Aïd el-Fitr, critique aussi le culte catholique des reliques. Il déclare aussi que l’Islam est étranger à l’Allemagne, invoquant la référence à Dieu — le Dieu des chrétiens — en préambule de la loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne. Il critique enfin les cultes interreligieux qu’organise et promeut l’Église protestante allemande, et la construction d’un lieu de culte commun aux trois « religions abrahamiques » à Berlin, The House of One. Tout au long du sermon, il fait bien la distinction entre la religion d’une part et les croyants d’autre part, qu’il est important d’accueillir et de rencontrer dans la charité et la convivialité.

Un vieux monsieur obèse ?

Ces précautions oratoires n’auront pourtant guère d’effet. Ses explications non plus : il explique dans une interview suite à la polémique naissante que, lorsqu’il qualifie ainsi Bouddha, il fait référence à une situation pastorale : des chrétiens justifient la possession de ce genre d’images en faisant mine de leur ôter tout sens spirituel.

Ce qui est remarquable, c’est que les accusations contre le sermon de Latzel sont avant tout le fait de l’Église elle-même, et non des musulmans, des bouddhistes ou de toute autre communauté. Le Schriftführer de l’époque, Renke Brahms, qualifie ses propos d’insupportables, d’« incendie volontaire spirituel » et d’incitation à la violence xénophobe ; la présidente de la Landeskirche de Brême présente des excuses non sollicitées au nom de toute l’Église, et le journal de l’Église s’empare du sujet en ne laissant à la position de Latzel que la portion congrue pour se défendre. De nombreuses voix parmi les employés de l’Église demandent aussi le retrait de la paroisse de l’union d’Églises (ce qui engendrerait de lourdes conséquences, notamment financières). Le 4 février, une manifestation contre Latzel est même organisée à l’initiative de l’Église elle-même, sur le parvis de la cathédrale de Brême, réunissant de nombreux pasteurs et laïcs libéraux attachés à la « diversité » (ou plutôt à leur propre conception de la diversité).

Brême est bigarrée ! Nous aimons la diversité ! (2015)

Latzel peut de son côté compter sur le soutien plein et entier de sa paroisse (et de sa précédente paroisse en Westphalie), ainsi que sur l’appui plus réservé (principalement pour des raisons de forme, le style homilétique de Latzel étant visé) d’associations évangéliques, notamment l’Alliance évangélique, qui rassemble des paroisses tant dans les Églises d’État que dans les Églises libres. La municipalité renonce rapidement aux poursuites un temps envisagées ; elle adopte tout de même une résolution (à l’initiative des partis de gauche et d’extrême gauche) condamnant ses propos, qualifiés d’« absolument indiscutables » et « ne devant pas rester sans conséquences ». Quant à l’Église régionale, ne trouvant pas de base juridique pour prendre des sanctions disciplinaires sans condamnation en justice, elle ne peut mettre ses menaces d’exclusion à exécution : sans condamnation, le pasteur ne peut être révoqué que par sa paroisse.

L’affaire de 2020

Les prédications, études bibliques et autres prises de parole publiques d’Olaf Latzel sont disponibles sur sa chaîne Youtube, qui jouit d’ailleurs d’une exceptionnelle fréquentation (chaque sermon dominical est vu entre 10 et 50 000 fois). Au printemps 2020, c’est un séminaire de préparation au mariage, donné en octobre 2019, qui émerge et fait cette fois scandale. Précisons que la paroisse Saint-Martin ne pratique pas la bénédiction des « couples » homosexuels ; la Landeskirche de Brême n’a pas de position contraignante sur le sujet, laissant chaque paroisse libre de se déterminer.

L’enregistrement du séminaire ayant été supprimé, sans doute par souci de ne pas amplifier la situation, je n’ai pas pu l’écouter en entier et ne peux donc me fonder que sur ce que la presse en a rapporté. L’accusation principale est que Latzel aurait qualifié les homosexuels de délinquants (Verbrecher). Pourtant, il semble que Latzel utilise ce terme au milieu de références à la loi biblique, et qu’il faille donc comprendre cette qualification dans ce contexte, et non dans le contexte du droit pénal allemand, qui ne criminalise évidemment pas l’homosexualité. Lors d’un culte, Latzel est revenu sur ses propos, précisant qu’il ne considérait comme délinquants que les activistes qui avaient diffamé ou menacé sa personne et sa paroisse, ou interrompu le culte à certaines occasions. Sans revenir sur son positionnement théologique, il réitère la différence entre péché et pécheur, et présente ses excuses aux homosexuels qui auraient pu se sentir offensés.

Là encore, une fois les propos reprochés signalés, le rôle de l’Église régionale, en particulier de sa direction, a été déterminant et déplorable : c’est la présidente qui a pris la parole de la manière la plus virulente, dans une vidéo et d’autres communiqués de presse. Les pétitions et appels à la censure se multiplient ; la municipalité, cette fois, porte plainte pour incitation à la haine et sédition (Volksverhetzung) et le procès commence aujourd’hui. L’église Saint-Martin subit des dégradations et des provocations, notamment à l’occasion de la Gay Pride (Christopher Street Day en Allemagne).

La Martinikirche de Brême au bord de la Weser. Noter les dégradations sur le mur d’enceinte (Slogan Fight homophobia accompagné de symboles anarchistes et communistes).

Comme en 2015, l’Église suspend son action disciplinaire au résultat du procès séculier ; elle annonce néanmoins qu’elle cherchera à agir quelle qu’en soit l’issue. Elle souhaitait aussi que Latzel ne préchât pas jusqu’au procès ; après avoir pris six semaines de congé plus ou moins forcé à l’été, Latzel est néanmoins revenu à l’automne et semble déterminer à continuer son ministère, même dans ces conditions hostiles. Les soutiens officiels sont plutôt épars : certains mouvements confessionnels, œcuméniques ou internes à l’Église protestante d’Allemagne, ont défendu soit ses positions, soit au moins sa liberté d’opinion et de parole en tant que prédicateur. Un théologien, Meik Gerhards (Université de Cologne et de Berlin) a défendu sa critique de la dissolution des normes créationnelles dans une longue lettre à la présidente de l’Église.

Olaf Latzel à l’ouverture du procès, le 20 novembre 2020.

Dans un article de fond à venir dans les prochains jours, nous nous pencherons sur l’histoire intéressante de cette paroisse, autrefois socialiste et féministe, aujourd’hui confessante et très conservatrice. Nous verrons aussi quelles leçons l’Église peut et doit tirer du cas Latzel ; évidemment, nous ne manquerons pas non plus de vous informer des suites judiciaires et/ou disciplinaires que connaîtra cette affaire.

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université et étudiant de deuxième cycle en théologie à la faculté Jean Calvin, Arthur participe au blog notamment en tant que relecteur et traducteur. Il s'intéresse notamment à l'ecclésiologie et à la liturgie, ainsi qu'aux Églises d'Europe centrale et orientale, en particulier des pays baltes où il a vécu plusieurs années.

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