Une histoire très rapide de Noël, de l’Antiquité à la fin du Moyen Âge
22 décembre 2020

Cet article est la mise en forme d’une note de lecture du premier chapitre du livre Christmas in the crosshairs (Noël dans le viseur) de l’historien Gerry Bowler, qui donne des détails très intéressants sur l’histoire de la célébration de Noël.


Dans les tous premiers temps du christianisme, il n’y a pas d’intérêt pour Noël : seuls Pâques et Pentecôte font partie du calendrier liturgique. Ce sont les attaques gnostiques contre l’humanité de Jésus qui vont attirer l’attention des Pères sur les circonstances de sa naissance.

Les premières spéculations sur la date de sa naissance commencent vers l’an 200:

  • Clément d’Alexandrie propose le 20 mai ou 20 avril ;
  • Tertullien le 25 décembre ou 6 janvier ;
  • Jules l’Africain et Hippolyte de Rome (dans son Commentaire sur Daniel) se fixent sur le 25 décembre ;
  • De pascha computus [Du calcul de Pâques] (243) fixe la naissance de Jésus le 28 mars, parce que selon lui la naissance de Jésus a eu lieu le même jour que la parution du Soleil au 4e jour de la création (qui a commencé le 25 mars).

À noter qu’il ne s’agit pas de fixer un jour de célébration ; au contraire, Origène méprise les anniversaires à cause de l’exécution de Jean-Baptiste lors de l’anniversaire d’Hérode. Mais l’intérêt grandit pour tous les détails de la naissance. Sur des peintures murales des catacombes romaines en 250, on voit trois rois mages, une représentation fixe depuis, alors que le texte évangélique ne dit rien sur leur nombre.

À partir de 312, l’Église obtient la liberté de religion, et donc d’organiser les fêtes qu’elle souhaite. Maxime, évêque de Turin (début du Ve siècle) défend la célébration du festival de Noël :

Vous connaissez tous quelle est la joie et quel rassemblement nous avons lorsque l’anniversaire de l’empereur de ce monde est célébré ; comment ses généraux et ses princes et ses soldats, habillés de vêtements de soie et décorés de précieuses ceintures tissées d’or brillant, cherchent à entrer en présence du roi d’une façon plus brillante que l’ordinaire… Si donc, mes frères, ceux de ce monde fêtent l’anniversaire du roi terrestre avec un tel attirail pour la gloire de l’honneur présent, avec quelle sollicitude devons-nous célébrer l’anniversaire de notre roi éternel Jésus-Christ. Qui, en retour de notre dévotion, nous accordera non une gloire temporelle, mais une gloire éternelle !

Maxime de Turin, sermon 60, cité dans Bowler Gerry, Christmas in the Crosshairs: Two Thousands Years of Denouncing and Defending the World’s Most Celebrated Holiday, Oxford University Press, 2017, p. 17

En 354, le Chronographe philocalien fixe la date de Noël au 25 décembre pour l’Église de Rome, et par extension à toute l’Église d’Occident (peut-être à l’exception des donatistes). Pourquoi ce choix?

  • Une fausse idée qui court souvent, c’est que l’Église a fixé Noël au 25 décembre par imitation des fêtes de fin d’années romaines et païennes.
    • En réalité, ce ne sont pas les arguments avancés par les chrétiens de ce temps comme on va le voir après. Au contraire, même, ils prennent grand soin de rejeter ces fêtes païennes.
  • Une autre fausse idée est que l’on a choisi le 25 décembre par imitation du culte du Sol Invictus et de Mithra, qui eux-mêmes suivent la symbolique du solstice d’hiver : le moment où le jour commence à regagner progressivement sur la nuit.
    • En réalité, on a des raisons de penser que c’est le culte du Sol Invictus qui a suivi le Noël chrétien plutôt que l’inverse1
    • En fait, le 25 décembre n’a aucune place dans le calendrier liturgique du mithracisme, et encore moins pour l’anniversaire de Mithra2.
    • Au contraire, les prêches et enseignements de cette époque montrent des appels très clairs à ne pas participer aux festivals païens de cette époque, comme Arnobe.

Les chrétiens contemporains justifient le 25 décembre pour deux raisons :

  1. L’idée répandue dans le monde antique que les grands hommes vivent des années entières. En conséquence, si Jésus est mort en fin mars, c’est qu’il a été conçu en fin mars, et qu’il est né en fin décembre.
  2. Des calculs faits à partir de la date de naissance de Jean-Baptiste. En effet, on peut la dater à partir du tour de service de Zacharie, et le fait que Marie en était à 3 mois de grossesse quand Élisabeth en était à 6. Cela mène au 25 décembre.

Cela ne s’harmonise pas immédiatement avec l’Église d’Orient qui fête la naissance de Jésus lors de l’Épiphanie le 6 janvier, qui fête la manifestation générale de la divinité de Jésus.

  • Au milieu du IVe siècle Chrysostome (patriarche de Constantinople, originaire d’Antioche) propose de séparer la naissance de Jésus de la manifestation de sa divinité, afin d’harmoniser les pratiques liturgiques occidentales et orientales ;
  • Alexandrie accepte de fêter la nativité le 25 décembre en 431 ;
  • Jérusalem s’y met au VIe siècle ;
  • L’Arménie a toujours maintenu la fête de la naissance de Jésus le 6 janvier.

Au cours du IVe siècle, cette fête prend une importance de plus en plus grande jusqu’à être la fête chrétienne la plus importante après Pâques :

  • Hélene, mère de Constantin, bâtit la basilique de la Nativité à Bethléem ;
  • Il apparaît des reliques de la Nativité (par exemple : restes du berceau de Jésus, reliques des rois mages) ;
  • En 529, l’empereur Justinien fait de Noël un jour férié dans tout l’Empire ;
  • L’Avent se développe comme période de préparation, comme le Carême pour Pâques.

Cependant, il y un souci de séparation d’avec les pratiques des fêtes de fin d’années païennes qui comprennent notamment des danses et des chants (païens), des décorations végétales, des pains/biscuits spéciaux consacrées aux divinités païennes, des pièces de théâtres et des cadeaux échangés. On a des condamnations de ces pratiques chez Grégoire de Nazianze (380), Jean Chrysostome, Augustin d’Hippone (404), Pierre Chrysologue, évêque de Ravenne, Martin de Braga. On peut aussi citer Astérius d’Amasée :

Donnez aux mendiants invalides, et non au musicien dissolu. Donnez à la veuve plutôt qu’à la prostituée. Plutôt qu’à la femme des rues, à celle qui est pieusement recluse. Répandez vos cadeaux sur les saintes vierges qui chantent des psaumes à Dieu, et tenez le psautier profane en horreur, celui qui par sa musique prend au piège le licencieux sans prévenir. Faites satisfaction à l’orphelin, payez la dette du pauvre, et vous aurez une gloire éternelle. Vous videz une multitude de bourses pour un passe-temps honteux, et du rire grivois, ne sachant pas à quel point vous êtes en train de faire pleurer le pauvre, pour lequel votre fortune a été rassemblée. Combien ont été emprisonnés, combien battus, combien ont été proches d’être étranglés à mort, pour pouvoir donner aux danseurs ce qu’ils reçoivent.

Astérius d’Amasée, De la Fête des Calendes.

Le concile in Trullo en 692 condamne la participation aux fêtes des calendes et les offrandes de gâteaux païens faites à la Vierge Marie. (Il condamne les offrandes elles-mêmes, pas la dévotion.)

Malgré toute cette résistance, les fêtes païennes se maintiennent bien au delà de l’Empire romain :

  • À Paris, au milieu du VIIe siècle, la foule répond à un évêque: “Peu importe à quel point vous nous faites des reproches, romains, vous ne réussirez jamais à nous arracher nos coutumes. Nous préférons accomplir nos rituels comme jusqu’à maintenant, et nous nous rassemblerons toujours pour les faire;  il n’y aura jamais aucun homme qui nous interdira nos anciens et chers festivals.” Ibid p.26
  • Boniface rencontre des difficulté dans son travail missionnaires auprès des Germains: en effet, ces derniers voyageaient à Rome, qu’ils imaginaient complètement chrétienne, et constataient l’existence continue de fêtes païennes. Cela compliquait ensuite la réception du message de Boniface.

Outre les aspects culturels, il faut tenir compte de certains éléments matériels qui favorisent les festins et la fête: au début d’hiver, les réserves de nourriture sont au plus haut, et une bonne partie est corruptible et ne passera pas l’hiver. De même il faut tuer et apprêter les animaux en excédent par rapport aux réserves de fourrage. Les nuits sont longues et il n’y a pas beaucoup de travail (agricole) possible. Ce n’est pas pour rien que quasiment toutes les cultures des climats tempérés ont des fêtes de milieu d’hiver.

Du coup, on change de stratégie au VIIe siècle: Dans des instructions données aux missionnaires chez les Angles, Grégoire le Grand leur propose de s’accomoder et réinterpréter les coutumes locales, plutôt que de lutter frontalement contre elles.

  • Les processions et chants sont remplacés par des chants de Noël.
  • Les pains spéciaux sont consacrés à Christ ou aux saints plutôt qu’aux dieux locaux.
  • Les décorations végétales sont considérées être le symbole de la résurrection ou autre symbolique chrétienne.
  • Les cadeaux sont attribués aux saints (et notamment Saint Nicolas à partir du milieu du XIIe siècle)

A la fin du moyen-âge, cette stratégie culturelle est un grand succès 

A la fin du moyen-âge la célébration de Noël  avait adopté un grand nombre de coutumes traditionnelles des festivals de milieu d’hiver, dont beaucoup avaient été autrefois condamnées par l’Eglise, et ont réussi à intégrer avec succès des enseignements chrétiens quant à la Nativité pour créer les vacances les plus festives de l’année. Les rondes de danses sont devenues les choeurs de Noël, qui mettaient des paroles sacrées à la musique populaire ; les festins de milieu d’hiver ont été sanctifiés par les enseignements sur la charité et l’insistance sur la charité ; les cadeaux ont perdu leur aspect d’extorsion, et la période d’oisiveté à la fin Décembre est devenue les douze jours de Noël, où chaque jour marquait un saint chrétien et dédiée à une des activités traditionnelles qui rassemblait la communauté. p. 31

Bowler Gerry, Christmas in the Crosshairs: Two Thousands Years of Denouncing and Defending the World’s Most Celebrated Holiday, Oxford University Press, 2017, p. 17

Mais elle n’est pas une parfaite réussite non plus: Ce Noël chrétien garde l’esprit de renversement social propre aux anciennes fêtes païennes, et il y a toujours les débauches dues aux excès. L’Eglise reste vigilante sur ces points:

  • L’empereur byzantin Michel III est condamné au IXe siècle pour avoir fait une satire de messe lors des célébrations de Noël ;
  • John Wycliffe condamne les excès de débauche associés aux festins ;
  • Ils sont aussi condamnés dans le Crayland Chronicle en 1484 ;
  • Ces mauvais comportement touchaient même le clergé. À l’Est, vers l’an 900 : “Dans l’Empire byzantin des années 900, il y avait des plaintes au sujet de prêtres dansants, criants, riants et chantant des chansons grivoises au milieu des célébrations sacrées, et un siècle plus tard, les services de Noël et d’Épiphanie dans la plus grande église de la chrétienté (Sainte-Sophie) étaient souillées par le clergé habillé en femmes, en soldats ou en animal, distribuant des myrtes aux participants.” Ibid., p.32. Le patriarche de Constantinople discipline un grand coup en 1100.
  • Il y a le même genre de profanation à l’Ouest, avec le festival des Fous, où les sous-diacres élisent en un certain jour “le pape des Fous” et se moquent ouvertement de l’évêque et de la messe. Les théologiens de Paris les décrivent ainsi: “Les prêtres et les clercs peuvent être vus portant des masques et des visages monstrueux aux heures des offices. Ils dansent dans la chorale, habillés en femmes ou en ménestrels. Ils chantent des chants dévergondés. Ils mangent des gâteaux noirs sur les cornes de l’autel tandis que le célébrant est en train de dire la messe. Ils y jouent aux dés. Ils encensent avec une fumée puante à partir de semelles de vieilles chaussures. Ils courent et sautent à travers l’Eglise, sans même rougir de leur propre honte. Enfin, ils passent à travers la ville et ses théâtres dans des accoutrements et chariots douteux, et amènent les spectateurs à rire devant leurs spectacles infâmes, avec des postures indécentes, et des vers calomnieux et impurs.” Ibid., p.34 Le haut clergé tâche de supprimer ces pratiques. Charles VII de France les interdit en 1445, mais elles existent encore en 1645.

C’est ce genre de Noël que connaissent les réformateurs lorsque la Réforme vient, et nous verrons dans un prochain article comment ils ont réagi. Pour l’instant, tirons une rapide conclusion.

Conclusion

Il y a encore à ce jour des attaques constantes sur l’origine païenne de la plupart des éléments propres à Noël, comme étant d’origine païennes. Comme on l’a vu, ces attaques sont historiquement justifiées : effectivement, les décorations végétales, les sablés de Noël, les crèches et les festins ne correspondent pas tout à fait à la pratique antique. Mais il serait vraiment dommage de s’arrêter là. Même si le pari de Grégoire le Grand était risqué, nous l’avons remporté au final : où sont les CD de Noël avec des chansons grivoises ? Où sont les elfes de la forêt censés remplir vos chaussettes de Noël? Chacune de ces coutumes a été remplacée par une interprétation chrétienne avec un succès tel que l’on ne sait même plus aujourd’hui quel était le fond païen exact.

Certes, cette réforme culturelle n’était pas complète, et elle a mis du temps. Mais à tout prendre, l’histoire du Noël antique et médiéval prouve qu’il est possible de sanctifier notre culture, et de racheter notre époque. Que le Seigneur nous aide encore !


Illustration : Geertgen tot Sint-Jans, L’Adoration des Rois Mages, huile sur toile, vers 1480-1485 (Amsterdam, Rijksmuseum).

  1. Steven Hijmans, “Sol Invictus, The Winter Solstice and the Origine of Christmas”, Mouseion, 3/3, 2003, pp. 377-398.[]
  2. Jaime Alvar, Romanising Oriental Gods: Myth, Salvation and Ethics in the cults of Cybele, Isis and Mithras, Leyde, 2008, p.410.[]

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

3 Commentaires

  1. Romuald

    ” …l’histoire du Noël antique et médiéval prouve qu’il est possible de sanctifier notre culture, et de racheter notre époque. Que le Seigneur nous aide encore !”
    Amen !!
    Merci beaucoup pour ce résumé incroyable !!

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  2. Tribonien Bracton

    J’ai déjà entendu, dans une prédication de David Haines, que selon John Owen, c’est Julien l’Apostat († 363) qui a établit une fête païenne le 25 décembre pour concurrencer le Noël chrétien préexistant. Chose certaine, dans l’ensemble, il semble que c’est davantage des pratiques païennes qui se sont greffées au Noël chrétien que des pratiques chrétiennes qui se seraient greffées à un quelconque « Noël païen ». D’ailleurs c’est encore le cas aujourd’hui avec le Père Noël et le Boxing Day.

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    • Etienne Omnès

      Alors raison de plus pour ne pas abandonner Noël entre les mains des athées! 😀 Merci pour l’info!

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