Je l’admets : le catholicisme est irréfutable
26 janvier 2021

À force de lire des articles catholiques, des polémistes, des apologètes de tous niveaux, des catholiques qui discutent entre eux et des théologiens reconnus, on finit par remarquer un détail fort irritant dans le discours catholique.

Les protestants ont des erreurs, les catholiques des ambiguïtés.

Les protestants font des corrections. Les catholiques font des nuances.

Les protestants font le tri dans la Tradition. Les catholiques changent ce qui est considéré comme Tradition.

Et ainsi, le catholique ne fait jamais d’erreur, il n’a jamais besoin de se corriger, et la Tradition est toujours en accord avec lui.  Ir-ré-fu-table !

Un exemple : la dernière révision du catéchisme

C’est lors de la dernière révision du catéchisme que je m’en suis particulièrement rendu compte. En effet, ces trois éléments — ambiguïté, utilisation détournée des nuances et triturage de l’autorité — se retrouvent.

La première arme de l’apologétique catholique est donc l’ambiguïté, c’est à dire la propriété d’une expression d’avoir plusieurs sens possibles. Pour ne donner qu’un exemple, Joseph G. Trabbic prouve que dans la dernière révision, nous faisons face à un cas d’« indécidabilité interprétative » (interpretive undecidability). L’expression est barbare, mais le fond reste clair : il est impossible de dire, à partir du texte seul, si la peine de mort est moralement permissible ou moralement condamnable. Partant de là, c’est fort pratique pour l’apologète catholique : si jamais un protestant réfute la définition A, il n’a qu’à dire que c’est la B. Si c’est la B qui est réfutée, lui dire qu’il s’est trompé et que c’est en fait la A. Tant pis pour le protestant qui n’arrive pas à comprendre comment deux définitions, parfois contradictoires, peuvent être retenues ensemble. Il n’a qu’à rejoindre la communion.

Autre exemple avec le mot « Tradition » : tantôt il s’agit uniquement d’un enseignement oral reçu depuis les apôtres, une simple suite d’informations. Mais quand on avance des arguments contre, on nous dit au contraire que la Tradition est plutôt une sorte de force intellectuelle produisant des enseignements qui par nature se développent. Là où ça devient troublant, c’est quand on passe d’une définition à l’autre en pleine conversation. Vous ne savez plus comment vous vous appelez à ce moment-là.

La deuxième arme est la nuance, et l’Église catholique en dispose de tout un arsenal : Ross Douthat dans une interview avec Albert Mohler disait que la Tradition de l’Église catholique était tellement massive, que cela devenait presque un jeu que de trouver une façon intelligente de faire jouer un texte contre l’autre pour obtenir ce qu’on veut. Ainsi, le divorce est interdit par l’Église catholique. Oui mais il y a les annulations. En nuançant suffisamment les conditions d’annulation, on peut réussir à trouver un moyen d’« annuler » un mariage. Il suffit juste de trouver un assez bon connaisseur du droit canon. Il n’y a pas que les libéraux qui l’utilisent: Edward N. Peters vient d’inventer une nouvelle façon de permettre le procès des prélats. en rebondissant ainsi de loi en loi, tout en gardant précieusement la loi qui interdit de traîner en procès un prélat.

Dans le cadre de la révision du catéchisme, le pape François a introduit une nuance portant sur la dignité individuelle, qui n’est pas annulée par la peine de mort, si bien que le catholicisme désormais s’oppose à la peine de mort, de génération en génération depuis… 2018.

La troisième arme est le degré d’autorité accordé aux textes. L’autorité du reste de la Tradition est comme aplati face aux Écritures, si bien qu’on est tout à fait libre de faire le tri dans la Tradition pour recueillir les textes qui soutiennent notre opinion. Aucun théologien ne fait plus autorité qu’un autre, sinon dans le fait qu’il est plus conforme aux Écritures.

Dans le monde romain, Edward Feser étudie la tradition catholique et prouve que l’enseignement du magistère (ordinaire) est en accord sur la légitimité de la peine de mort. Les témoignages les plus anciens sont tous très majoritaire sur ce point. Mais on peut trouver des Robert G. Kennedy qui opposent le nouveau à l’ancien, disent « développement doctrinal » et le tour est joué.

Comment départage-t-on les deux ? Je n’en sais rien. Il semble plus simple de comprendre le Zohar que de savoir quels sont les critères d’autorité d’un texte. Quand même des théologiens catholiques ne sont pas d’accord entre eux, que peut dire un protestant ? Que ce n’est pas la peine de gloser sur le « problème protestant » quand on n’est pas capable soi-même de dégager clairement et objectivement cette « interprétation objective » dont les protestants sont soi-disant incapables.

Et c’est un problème

Ainsi donc, le catholicisme est irréfutable, parce qu’il y a toujours une ambiguïté qui vous empêche d’être en face d’une grosse erreur. Il y a toujours une nuance qui vous permet d’échapper à n’importe quelle contradiction. Il y a toujours moyen de triturer l’autorité de textes contraires pour être conforté par la Tradition.

Le catholicisme est irréfutable, parce que sa doctrine est comme un nez de cire qu’on déforme comme on veut.

On ne perd jamais la face quand on est catholique. Mais on ne convainc pas grand monde non plus. On n’a jamais tort, mais c’est au prix de la crédibilité. Et plus je lis des articles de défense du catholicisme, plus je suis fatigué par la malhonnêteté que l’on y retrouve souvent. Les pires domaines sont l’interprétation de textes historiques et l’histoire de l’Église.

Quand je suis protestant et que je lis Catherine de Sienne qui dit que, même si le Pape était le Satan incarné, il faudrait lui obéir, je l’interprète ainsi : même si le Pape est le Satan Incarné, il faut lui obéir. Puis je le rejette, pour X et Y raisons.

Mais un catholique, lui, lié par la Tradition, essaiera de trouver une lézarde dans le texte pour y glisser un « motif de conscience » auquel Catherine de Sienne n’a pas pensé, réécrira le Moyen Âge pour en faire une époque où l’Église était démocratique. Bref, de manière générale, il interprétera le texte « à la lumière du magistère », quitte à ce que l’interprétation soit contradictoire, irrespectueuse du texte et de son lecteur.

Ce genre de réinterprétation est profondément malhonnête.

Mais c’est une malhonnêteté tout à fait régulière, et même adoubée par le système doctrinal papiste.

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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Mais évidemment, Turretin ne pouvait pas laisser passer ça.

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