Traîtres à Jésus parce que nous soutenons un candidat ?
28 février 2022

J’ai été par le passé accusé d’avoir « un autre seigneur » que Jésus-Christ, parce que je défendais la possibilité et l’intérêt d’une alliance entre l’Église chrétienne et l’État séculier. Plus récemment, dans un contexte plus apaisé, Florent Varak abordait la question de savoir si l’on pouvait, en tant que chrétien, soutenir la candidature d’Éric Zemmour (écouter ici). De façon non polémique, il opposait notre citoyenneté terrestre, impliquée dans les élections à venir, et notre citoyenneté céleste, nullement préoccupée de ces élections. Puis il relativisait l’impact du christianisme dans le choix du candidat à soutenir, jusqu’à rendre ce choix dérisoire.

Or, mon travail actuel sur François Turretin m’a fait lire1 sur ce sujet quelques pages de ce célèbre professeur de théologie à Genève de la seconde moitié du XVIIe siècle, qui fut un des plus grands défenseurs du protestantisme de son temps. Il y a là de quoi corriger ces affirmations. J’ai pensé qu’il serait utile de vous partager cela dès maintenant, avec un peu d’avance sur la publication des résumés de sa dogmatique.

La distinction entre souveraineté naturelle de Dieu et souveraineté de Christ

Turretin établit et explique une distinction entre la souveraineté naturelle de Dieu et la souveraineté économique de Christ.

Elles diffèrent d’abord par leur principe et leur origine : la souveraineté naturelle de Dieu n’a pas d’origine autre que sa propre nature ; il commande à tous parce qu’il est le plus excellent et le plus suprême de tous les êtres. La souveraineté de Christ, elle, lui vient du Père. (Matthieu 28,18).

Elles n’ont pas le même fondement : la souveraineté naturelle de Dieu vient des décrets de sa providence, par laquelle il détermine tous les événements. La souveraineté économique de Christ vient des décrets de prédestination, qui nous intègrent à l’Église.

Leurs objets diffèrent également : le domaine de la nature inclut toutes les créatures ; le domaine de la grâce inclut uniquement l’Église.

Il en va de même de leurs effets : la souveraineté naturelle est commune et diffusée à toutes les créatures, pour leurs actes ordinaires. La souveraineté économique, en revanche, ne s’applique qu’aux élus et ne comprend que les dons spirituels qui mènent au salut.

Leur administration est elle aussi différente : la souveraineté naturelle est exercée par la nature divine ; elle est donc commune au Père, au Fils et au Saint-Esprit. La souveraineté économique n’est exercée que par la personne du Christ.

Enfin, elles n’ont pas la même durée : la souveraineté naturelle de Dieu est éternelle (Psaume 145,13). La souveraineté économique du Christ aura une fin : Ensuite viendra la fin, quand il remettra le royaume à celui qui est Dieu et Père (1 Corinthiens 15,24).

Les idées d’Hauerwas

Cette distinction a son utilité en théologie politique. J’ai vu la souveraineté de Christ sur l’Église être opposée à celle des souverains du monde, particulièrement dans le livre Étrangers dans la cité d’Hauerwas, ouvrage de théologie politique libérale dont j’ai déjà publié une rencension sur Par la foi. Or, justement, c’est un point important de l’approche de Florent Varak (qui mentionne d’ailleurs Hauerwas ici). Comme vous le voyez, je n’attaque donc pas ces deux personnes, mais uniquement leurs propositions.

Hauerwas oppose et sépare la citoyenneté céleste qui est en Jésus-Christ, d’une part, et la citoyenneté terrestre, d’autre part. Notre Seigneur est uniquement Jésus-Christ, et nous ne sommes liés aux magistrats terrestres que par le plus mince des liens. Nous sommes littéralement des étrangers (aliens) sur la terre, une caravane cheminant dans un désert étranger, ou une colonie étrangère dans un pays étranger. Ces deux images sont de Hauerwas.

Nous voyons avec Turretin la vanité d’une telle séparation : oui, Jésus est seigneur de l’Église, et à ce titre sa souveraineté exclut le « peuple du dehors ». Oui, si nous nous donnions un chef de l’Église différent de Jésus-Christ (au hasard, l’évêque de Rome), alors nous trahirions notre Seigneur.

Mais Jésus est aussi Seigneur de la Création, qu’il administre en partie à travers l’appareil politique humain (Psaume 82). À ce titre, soutenir un candidat ou une force politique particulière n’est donc pas une violation de la souveraineté de Christ : c’est même une participation plutôt saine à sa providence (selon, bien sûr, la conformité du candidat à la loi divine). Il y a en effet deux souverainetés différentes, comme nous l’avons expliqué. Il ne reste ainsi plus qu’à militer pour celui qui emporte votre suffrage, sachant que, si la seigneurie de Christ n’est pas concernée par ces partisaneries, celle de Dieu est très impliquée dedans.


Illustration : Cesare Maccari, Cicéron dénonce Catilina, fresque, 1882-1888 (Rome, palais Madame).

  1. Institution de théologie élenctique, 3.23.3.[]

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

2 Commentaires

  1. Victor

    Comme vous, je ne considère pas que soutenir un candidat ou une force politique particulière est une violation de la souveraineté de Christ.
    Cependant, puisque vous précisez « selon, bien sûr, la conformité du candidat à la loi divine », je me suis demandé comment cette condition quasi suspensive pouvait être appliquée ? Quels sont, par exemple, les critères qui font qu’un candidat à une élection peut être déclaré « conforme » à la loi divine ? Et qui sera en mesure d’établir la liste des ces critères de « conformité » ? S’il avait fallu suivre une telle procédure pour nous permettre de savoir s’il était légitime de voter à l’élection présidentielle de 2022, se serait-il trouvé une seule personne apte à recueillir nos suffrages parmi les douze qui étaient en lice au premier tour ?
    Il n’est que trop évident que ce sont les puissances d’argent si ouvertement hostiles à l’Évangile du Christ qui font et défont les candidats ; il n’est donc pas surprenant que, dans ces conditions, le souci de la Gloire de Dieu a toujours été absent de leurs programmes.
    Même en tenant compte, comme vous le rappelez, que Jésus est aussi Seigneur de la Création qu’il administre en partie à travers l’appareil politique humain existant, il me parait illusoire de tenir pour acquis qu’une élection est une activité humaine qui reçoit l’aval de Dieu et qu’en y participant on accomplit un acte en conformité avec sa volonté.
    C’est pourquoi, si nous votons, il me semble important d’avoir toujours à l’esprit que quels que soient les résultats aucune victoire n’est la nôtre.

    « Car mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas mes voies, – Oracle de l’ Eternel. Autant les cieux sont élevés au-dessus la terre, autant mes voies sont élevées au-dessus vos voies et mes pensées au-dessus de vos pensées » (Esaïe 55. 8 et 9).

    Réponse
    • Étienne Omnès

      Bonjour et merci pour votre retour.

      Tout d’abord, je ferai remarquer que tous ne sont pas équivalents et qu’il n’y a donc pas de raison de tous les rejeter à égalité sous prétexte qu’ils sont tous déviants à égalité. Il est toujours possible de choisir celui qui défend un ordre naturel contre celui qui pense que l’univers et le corps humain est un bac à sable: s’il ne croit pas en Dieu, il a au moins une notion élémentaire de la loi naturelle, ce qui est presque un luxe en ce moment.

      Mais cela ne vous empêche pas d’avoir raison sur le fait qu’aucun programme n’a la gloire de Dieu pour centre, et c’est même une règle indispensable de tout régime bâti sur 1789: la religion n’a le droit à aucun statut public, et encore moins son objet. C’est une des raisons pour lesquelles je suis sceptique du libéralisme politique.

      Réponse

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