Le mariage analysé selon les quatre causes aristotéliciennes — Zanchi
18 mars 2022

Nous vous proposons ici un court extrait tiré d’un traité du réformateur italien Girolamo Zanchi (1516-1590) intitulé De spirituali inter Christum et ecclesiam, singulosque fideles, connubio (1591), traduit en français par le réformateur français Simon Goulart (Excellent traité, du mariage spirituel entre Jésus Christ et son Église, Genève : P. de Sainct-André, 1594, pp. 36-41), et légèrement modernisé par nos soins. Comme son nom l’indique, ce traité aborde le mariage de Jésus-Christ à son Église, mais il offre également une définition claire et synthétique du mariage charnel (carnalis conjugio). Il fait ceci en mobilisant un outil philosophique appelé les quatre causes aristotéliciennes.


Petit rappel des quatre causes aristotéliciennes

En tout mariage, il faut considérer par ordre ce qui s’ensuit, comme aussi Moïse parlant du premier mariage et de l’institution de celui-ci en fait mention.
1. La cause matérielle.
2. Les causes efficientes.
3. La cause formelle.
4. Les causes finales.

1. La cause matérielle du mariage

1.1. La matière du mariage, c’est le mâle et la femelle. Car pour définir le mariage, on dit que c’est une conjonction du mâle et de la femelle.
1.2. Mais toute femelle, ou tout mâle, n’est pas matière légitime ; au contraire, il faut qu’ils soient de même espèce. Moïse a désigné cela, disant que de tous les animaux nul ne fut trouvé qui pût être donné pour aide (c’est-à-dire en mariage) à Adam ; c’est pourquoi Ève fut créée de la côte d’Adam.
1.3. Ensuite, ni toute femme, ni tout homme n’est matière propre pour le mariage. En effet, il est requis qu’ils aient l’âge suffisant, pour pouvoir consentir au mariage, et être capables du devoir de mariage. C’est pour cela que Dieu créa Adam et Ève en âge de personnes matures.
1.4. Ni tout homme, ni toute femme en âge suffisant ne sont la matière légitime du mariage : il convient qu’ils soient tels que prescrit la loi du Seigneur, parlant au dix-huitième chapitre du Lévitique des degrés de consanguinité et d’affinité. Dieu a notifié cette condition par Adam, disant « l’homme délaissera son père et sa mère », etc.
1.5. Afin aussi que la matière soit légitime, il ne faut que deux personnes, à savoir un mâle et une femelle, et non plusieurs. Car une femme ne peut avoir plusieurs maris ensemble, ni un mari plusieurs femmes. Et le Seigneur l’a montré : il a conjoint deux êtres seulement, et a fait venir une seule femme à un seul homme.
1.6. Il a amené une femme fidèle et affectionnée à Dieu à un homme de même volonté. Il convient donc de pourvoir que le mari et la femme soient tous deux doués de la crainte de Dieu.
Voilà quant à la matière légitime et convenable du mariage, laquelle aussi Dieu a créée en premier lieu.

2. Les causes efficientes du mariage

Il faut considérer conséquemment les causes efficientes, c’est-à-dire celles qui font le mariage.
2.1 La cause première et éloignée c’est Dieu, qui a institué le mariage, qui donne la femme au mari, le mari à la femme, et qui a fait les lois du mariage. C’est pourquoi notre Seigneur disait que « c’est Dieu qui conjoint » et que « l’homme ne doit point séparer ce que Dieu a conjoint. » Ainsi, le consentement de la volonté divine est la première cause efficiente du mariage.
2.2 Mais quant aux causes prochaines, il y en a trois : d’abord le consentement des pères et mères, ou de ceux qui tiennent leur place, puis le consentement de l’époux, puis le consentement de l’épouse.
2.3. Les pères et mères promettent et fiancent leurs enfants, qui consentent à cela. Ainsi Dieu, comme père d’Adam et d’Ève qu’il avait créé, voulut qu’Ève fît promesse de mariage à Adam, et que celui-ci la prît pour femme. Alors, du consentement de Dieu premièrement, puis d’Ève et d’Adam, ce mariage fut contracté.
2.4. Quant au consentement de l’époux et de l’épouse, c’est chose hors de dispute que sans celui-ci, c’est-à-dire s’il n’y a libre consentement des deux parties, le mariage est nul.
2.5. Aussi la loi de Dieu et les lois impériales et romaines, puisées de la loi naturelle, annulent tout mariage fait sans la volonté et le consentement des pères et mères. Il s’ensuit donc que les causes prochaines qui font le mariage, sont ces trois, comme il a été dit : la volonté des parents, le volontaire consentement du fils, et le volontaire consentement de la fille.

3. La cause formelle du mariage

3.1. La cause formelle du mariage, et qui procède immédiatement de ce triple consentement, c’est la conjonction légitime des deux parties, afin d’être faits de deux corps un corps et une chair.
3.2. Car ainsi définit-on le mariage : c’est la conjonction légitime du mâle et de la femelle, de façon à ce que les deux parties sont la cause matérielle et la conjonction est la cause formelle.
3.3. Ainsi, il advint à Adam et à Ève qu’après leur consentement, ils furent faits une chair ; et pour cela, l’homme disait « cet os et cette chair est de mes os et de ma chair ». Et de tout mariage il est dit « qu’ils seront (deux) en une chair ».
3.4. Jésus-Christ ajoute « que ce que Dieu a conjoint, l’homme ne le sépare point », montrant que comme en la séparation légitime, qui se fait à cause d’adultère, consiste le renversement du mariage, au contraire l’établissement de celui-ci gît en la conjonction du mari et de la femme.
3.5. Ainsi, cette conjonction est la cause formelle du mariage, car chaque chose a son être par le moyen de sa forme.

4. Les causes finales du mariage

4.1. Le mariage tend à trois fins. La première, que l’homme ne soit point seul, mais au contraire qu’il ait une aide et compagne ; et réciproquement la femme au lieu de demeurer seule ait un mari, un chef, un protecteur, qui la gouverne et maintienne toute sa vie.
4.2. Dieu a remarqué cette fin, disant : « il n’est pas bon que l’homme soit seul ; je lui ferai une aide pour être avec lui. » Semblablement, il n’est pas bon que la femme soi seule, et c’est pour cela que Dieu lui donne un mari pour chef.
4.3. Il n’y a rien de plus heureux que le mariage, pour autant qu’il soit accompagné de ce que Dieu y requiert, surtout de l’union des volontés, au point qu’il n’y ait qu’une âme en deux corps. « Qui est-ce qui trouvera une vaillante femme ? dit le Sage au trente-et-unième chapitre des Proverbes. Le prix de celle-ci surpasse de beaucoup les perles. Le cœur de son mari s’assure en elle, et il n’aura faute de rien en son ménage. » Afin donc que la vie de l’homme fût plus heureuse et agréable, Dieu a institué le mariage, car il n’est pas bon que l’homme vive seul.
4.4. La seconde fin est une certaine lignée et des légitimes héritiers, par lesquels le genre humain soit multiplié en terre ; et par conséquent, une postérité qui soit la pépinière de l’Eglise, pour vivre éternellement avec Jésus-Christ.
4.5. Dieu veut en effet que le genre humain multiplie par le moyen du mariage légitime, non point par conjonctions illicites, afin que de cette légitime génération d’enfants soient appelés les élus, et l’Église soit recueillie à Dieu.
4.6. Il a exprimé cette fin, lorsque bénissant Adam et Ève il leur dit « croissez et multipliez, etc. »
4.7. De même, lorsqu’il est dit que « de la côte d’Adam il créa Ève » : il montra par cette création de la femme, qui devait être mariée à l’homme, l’érection des familles, communautés, royaumes, et principalement de l’Église, de laquelle Jésus-Christ disait au seizième chapitre de Matthieu : « sur cette pierre j’édifierai mon Église. »
4.8. La troisième fin a été et est qu’après le péché, il y ait un remède contre les conjonctions illicites et infâmes.
4.9. Ce remède est proposé par l’Apôtre au septième chapitre de la première épître aux Corinthiens : « pour éviter la débauche, que chacun ait sa femme. »
4.10. Certains ajoutent une quatrième fin, à savoir que le mariage charnel devait être le mystère et sacrement du mariage spirituel.


Illustration : Anonyme, Portrait du Landvogt Conrad Bodmer et de sa famille, huile sur toile, 1643 (château de Greifensee, Suisse).

Josué Isaac

Sauvé, mari, père, historien et passionné de théologie.

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