La connaissance moyenne — Turretin (3.13)
7 octobre 2022

Y a-t-il une science moyenne en Dieu ? Nous le nions contre les jésuites, les sociniens et les remontrants.

La science moyenne, ou scientia media est la connaissance d’une classe d’objets situés entre deux autres qui, eux, ne font pas de débats :

  • Les objets existants concrètement dès maintenant, que l’on appelle en scolastique la science naturelle de Dieu.
  • Les objets qui existeront dans le futur, que l’on appelle en scolastique la science de vision.

Entre les deux, le jésuite Luis de Molina a proposé une connaissance d’objets au milieu de ces deux catégories, d’où le nom: les objets qui existent possiblement dans le futur. Non pas le futur, mais le futur possible.

Les auteurs [jésuites] expliquent que cette connaissance médiane signifie la préconnaissance de Dieu au sujet d’événements futurs conditionnels dont la vérité ne dépend pas du décret de Dieu, car ils sont antérieurs à ce décret, mais de la liberté de la créature, que Dieu préconnaît [sans prédeterminer].

François Turretin, Instituts de Théologie Elenctique, 3.13.2

Quel est l’intérêt de cette idée ? C’est en fait la fondation logique de ce que l’on appelle aujourd’hui l’arminianisme, ou la doctrine libertarienne du libre-arbitre. Dieu ne détermine pas notre libre décision, il ne fait que la connaître à l’avance, et cette connaissance des choix que nous pouvons faire est la connaissance médiane, à mi-chemin entre ce qui est actualisé dès maintenant et ce qui va arriver certainement dans le futur. Dans le milieu catholique, ce sont les dominicains qui se sont opposés aux jésuites. Dans le milieu protestant, ce furent les orthodoxes contre les remontrants, mais c’est exactement la même doctrine.

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Luis de Molina, jésuite ayant proposé le concept de « connaissance moyenne » pour appuyer son libertarianisme, repris par les arminiens protestants ensuite.

Il est à noter que de nos jours, cette même doctrine « moliniste » est précisemment défendue par William Lane Craig (middle knowledge en anglais), qui m’a initié à la théologie avec son Defenders podcast. Il défend une forme plus historique d’arminianisme qu’il appelle le molinisme.

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William Lane Craig, principal théologien protestant moliniste contemporain.

Formulation de la question (§§ 5-8)

La question n’est pas de savoir si Dieu connaît les futurs contingents (ce qu’il peut arriver dans le futur). Bien sûr qu’il le peut ! La question est de savoir si cette connaissance est différente de la connaissance du présent et celle du futur.

Dieu peut-il donc connaître une chose future qui ne soit pas déterminée par lui ?

Argumentation principale (§§ 9-14)

Premier argument (§ 9)

Tous les objets connaissables sont déjà inclus dans la connaissance naturelle et la connaissance de vision. Il n’y a pas lieu de faire une distinction vide entre les deux. Si la condition de ce futur hypothétique se réalisera un jour, alors cet objet est inclus dans la connaissance de vision ; si la condition de ce futur hypothétique ne se réalisera jamais, alors cet objet est inclus dans la connaissance naturelle.

Essayons d’illustrer par un exemple : « Pierre pourrait renier Jésus ». Voilà un futur hypothétique, qui serait un bel exemple de science moyenne. Mais voici : soit Pierre va effectivement renier un jour Jésus (ce qu’il s’est passé historiquement) et dans ce cas, cela faisait partie de la connaissance de vision de Dieu. Soit Pierre ne se retrouvera jamais en position de renier Jésus, et dans ce cas, ce futur hypothétique n’est qu’une hypothèse rattachée à Pierre, cela fait partie de la connaissance naturelle de Dieu.

Deuxième argument (§ 10)

Turretin propose ensuite un syllogisme :

  • Une chose qui n’est pas vraie ne peut pas être préconnue comme vraie.
  • Les choses hypothétiques futures ne peuvent pas être vraies sans la détermination par la volonté divine.
  • Donc aucune chose hypothétique future ne peut être connue avant le décret de Dieu.

Les scénarios hypothétiques ne sont pas « vrais » ou « faux ». Ils sont simplement un fait hypothétique : si A alors B. Ils ne sont donc pas des objets de connaissance, à moins que Dieu n’ait déterminé à l’avance que tel événement va vraiment se passer.

Troisième argument (§ 11)

Autre syllogisme :

  • Tous les actes des créatures sont sous le contrôle de la Providence divine, c’est une chose que même les partisans de la science médiane admettent. Cela vient du fait que la créature dépend du créateur pour toutes choses, y compris pour ses choix et pour l’exécution de ses choix.
  • Donc il n’existe pas de choses qui soit indépendante et indéterminée.
  • Donc il n’existe pas de science moyenne, qui est la connaissance de choses indépendantes et indéterminées que sont les choix libres.

Quatrième argument (§ 12)

  • Aucune connaissance incertaine ne peut être attribuée à Dieu. Ce qu’il connaît, il le connaît parfaitement.
  • Or la science moyenne n’est pas certaine.
  • Donc la science moyenne ne convient pas à Dieu.

Comment sait-on que la science moyenne n’est pas certaine ? La nature de nos choix libres est d’être incertains : nous avons la possibilité et la liberté de choisir entre deux possibles. Il est illogique que Dieu puisse avoir une connaissance certaine d’une chose incertaine.

Ou alors on peut se dire que Dieu connaît infaillilblement quel choix nous allons librement faire. Mais alors, qu’est ce qui rend certain une chose libre ? Cela ne peut être qu’une prédétermination divine. Mais si tout est prédéterminé par Dieu, alors justement on sort de la science moyenne pour entrer dans la connaissance de vision (du futur simple).

Cinquième argument (§ 13)

La science moyenne retire à Dieu sa souveraineté. En effet, Dieu sait ce qui peut arriver, mais avec la science moyenne, la détermination du futur est entre les mains de la créature. Cela fait dépendre Dieu de la créature, ce qui est absurde.

Objection : Mais non, car Dieu peut toujours décider de mettre Pierre dans des circonstances où il ne niera pas le Christ, par exemple, il est donc toujours souverain.
On retombe alors dans le cas où il n’y a pas de science moyenne, mais une simple science de vision où Dieu a décidé toutes les circonstances qui font qu’il sait infailliblement que Pierre reniera Christ.

Sixième argument (§ 14)

Il est écrit : les enfants n’étaient pas encore nés et ils n’avaient fait ni bien ni mal (afin que le dessein d’élection de Dieu subsiste, sans dépendre des œuvres, et par la seule volonté de celui qui appelle), quand il fut dit à Rebecca : L’aîné sera assujetti au plus jeune. (Romains 9,11-12)

Si la science moyenne existe réellement, alors il faudrait ajouter un autre dessein que celui de Dieu : le dessein qui a motivé le choix de Jacob et actualisé ce scénario où Jacob est sauvé. Or c’est explicitement exclu par Paul.

Réponses aux objections (§§ 15-23)

1 Samuel 23,11-12

C’est le passage classique de ceux qui défendent la science moyenne. Dans ce passage, David est en fuite devant Saül et il s’est réfugié à Keïla. Dans cette localité, il interroge Dieu par le biais d’une méthode d’oracle, l’éphod. David demande: « Saül va-t-il venir me chercher à Keïla ? » Réponse : Oui. « Vais-je être livré par le peuple de Keïla si Saül assiège la ville ? » Réponse : Oui. David part donc de Keïla.

Ici, les partisans de la science moyenne pointe du doigt le fait que Dieu connaît des futurs hypothétiques, des futurs possibles. Voilà la science moyenne que l’on cherchait.

Turretin répond que l’éphod n’a pas décrit un futur hypothétique, mais le présent actualisé : Saül est en train de rechercher David, et les habitants de Keïla sont déjà en train de se préparer à trahir David ; la réponse de l’éphod est au futur simple.

David dit encore : Les habitants de Keïla me livreront-ils, moi et mes gens, entre les mains de Saül  ? Et l’Éternel répondit  : Ils te livreront.

Donc ce n’est pas un passage utilisable pour prouver l’existence de la science moyenne.

Matthieu 11,21

Le bon combat a lui aussi traité cette objection. Commençons par citer le texte :

Malheur à toi, Chorazin ! malheur à toi, Bethsaïda ! car, si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaient été faits dans Tyr et dans Sidon, il y a longtemps qu’elles se seraient repenties.

Nous voyons ici un fait hypothétique, qui relève de la science moyenne, disent les molinistes1.

Turretin répond que l’on ne parle pas ici d’un futur hypothétique, mais c’est une simple exagération rhétorique destinée à pousser le peuple juif à la repentance. C’est comme le professeur qui dirait : « Si j’enseignais ceci à un âne, il l’aurait compris avant toi ! » Cela ne veut pas dire que les ânes peuvent être enseignés. Nous voyons un autre exemple de ce genre d’exagération lorsque Christ dit : s’ils se taisent, les pierres crieront ! Luc 19,40. Ici, on voit clairement que le simple usage d’un subjonctif ne suffit pas à prouver une connaissance moyenne.

  1. partisans d’une science moyenne[]

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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