La nature de la loi de Moïse – Turretin (11.2)
1 décembre 2025

Les préceptes du décalogue sont-ils d’un droit naturel et indispensable ? Nous l’affirmons

Nous posons ici la question de la nature de la loi morale, que nous avons plus l’habitude d’appeler « la loi de Moïse ». Elle sera le sujet des prochaines questions. Cette fois-ci, nous posons la question : la loi de Moïse est-elle indispensable ? (par rapport à nous).

La distinction entre loi divine positive et loi divine naturelle

Rappel de vocabulaire :

  • Une loi nous oblige lorsque nous devons y obéir.
  • Une dispensation est une suspension exceptionnelle de notre devoir d’obéissance.
  • Une déclaration ou interprétation de la loi est lorsqu’on explicite que la loi ne s’applique pas à telle circonstance.
  • L’irritation c’est quand on abolit une loi avant qu’elle ne s’applique parfaitement.
  • L’abrogation c’est quand on abolit une loi qui s’est appliquée complètement.
  • Une dérogation c’est quand on abolit une partie de la loi.

Une loi peut être en partie positive et en partie naturelle. Par exemple, la loi de respect du sabbat est positive et cérémonielle en ce qui concerne son institution le samedi ou dimanche, mais naturelle et morale pour le principe de réserver un jour pour l’adoration publique de Dieu.

Le droit de Dieu sur ses créatures se divise en naturel et positif. Le droit naturel, fondé sur la sainteté et la perfection de Dieu, impose des devoirs immuables (ex. : ne pas haïr Dieu, éviter le blasphème), car leur contraire contredirait la nature divine. Le droit positif, dépendant de la volonté libre de Dieu, concerne des devoirs qu’Il aurait pu ne pas prescrire (ex. : lois cérémonielles, interdiction à Adam).

Le droit naturel se subdivise en non créé (primaire, absolu, lié à la nature de Dieu) et créé (secondaire, basé sur l’ordre des choses établi par Dieu, mutable sous certaines conditions, comme le meurtre qui pourrait être autorisé par un commandement divin). Les préceptes découlant du droit naturel sont universels et nécessaires, tandis que ceux du droit positif dépendent de la volonté divine et peuvent varier.

Opinion à défendre

Il y a deux extrêmes que Turretin rejette : (1) La loi de Moïse est toute entière à jeter (opinions sociniennes et catholiques) et (2) tous les commandements de la loi de Moïse sont éternellement pertinents. Vous avez bien lu : les propositions « théonomistes » de Rousas Rushdoony sont refusées par Turretin. Je vous passe la cartographie de ce débat du XVIIe siècle. Je donnerai simplement l’opinion soutenue par Turretin et ses prédécesseurs médiévaux : la loi morale (= partie morale de la loi de Moïse) n’est pas obsolète (= indispensable) parce qu’elle est conforme à la nature de Dieu comme de la créature. Cependant, elle peut être réinterprétée plus tard : si le principe demeure, leur manière de s’appliquer peut changer si Dieu le veut.

La loi morale, quant à tous ses préceptes, est simplement indispensable parce qu’elle contient la raison intrinsèque de la justice et du devoir ; non pas en tant qu’elle procède de la loi, mais en tant qu’elle est fondée sur la nature de Dieu et découle de la constitution intrinsèque de la chose et de la proportion entre l’objet et l’acte, comparée à la droite raison ou à la nature rationnelle. Thomas d’Aquin, avec ses disciples (ST, I–II, Q. 100, Art. 8), Altissiodorensis, Richard de Middleton, Pierre Paludanus et bien d’autres, pensent ainsi. Cette dernière est l’opinion la plus commune des orthodoxes. Nous la suivons également avec cette limitation cependant — tous les préceptes ne sont pas également basés sur le droit primaire de la nature, mais certains découlent absolument de la nature de Dieu et commandent des choses que Dieu veut très librement en effet mais pourtant nécessairement (et donc nécessairement et immuablement de telle sorte qu’il ne peut vouloir le contraire sans contradiction). Cependant, d’autres préceptes dépendent de la constitution de la nature des choses (la libre volonté de Dieu intervenant entre les deux) de sorte qu’ils ne doivent pas être considérés comme ayant un degré égal de nécessité et d’immuabilité. Bien qu’une dispensation proprement dite n’ait pas lieu en eux, une déclaration ou interprétation leur est parfois donnée, les circonstances des choses ou des personnes étant changées (comme on le verra plus loin). — François Turretin, ITE, 11.2.10-11

Argumentation principale

Premier argument, à partir de la nécessaire dépendance de l’homme à Dieu

Tout d’abord, nous sommes tout aussi dépendants de Dieu moralement que nous le sommes matériellement. Tout comme notre cœur ne peut pas battre sans que Dieu le contrôle, notre moralité ne peut pas exister sans que Dieu l’informe. Donc la loi morale est indispensable.

Deuxième argument : à partir de la nature des choses commandées

Si les commandements étaient purement positifs, et non naturels (= basés sur la volonté de Dieu et non la structure de sa création), alors Dieu pourrait commander n’importe quel acte, tuer ou ne pas tuer, haïr Dieu ou l’adorer, et ce serait moralement équivalent. Or cela est absurde. Donc c’est que les commandements de Dieu sont basés sur la nature de Dieu et des choses, et elle est aussi indispensable qu’eux.

Troisième argument : la différence entre la loi morale et cérémonielle

Si tous les préceptes de la loi étaient dispensables (= annulables), alors il n’y aurait aucune différence entre loi cérémonielle et loi morale. Ce serait tout aussi coupable de porter un vêtement fait de coton et de polyester que de tuer quelqu’un, ce qui est absurde.

Quatrième argument : la conformité entre la loi morale et la loi éternelle de Dieu

La loi morale est la copie et l’ombre de la loi éternelle de Dieu (cf ce résumé de Hooker). Elle est donc aussi indispensable que son archétype.

Cinquième argument : la loi naturelle est la même chose que la loi morale

La loi morale n’enseigne pas autre chose que la loi naturelle que nous connaissons instinctivement (cf Romains 1.19-20).

Réponse aux objections

Objection §20 Dieu a suspendu le deuxième commandement en ordonnant le façonnage des chérubins sur l’arche, et du serpent de bronze. → Les paroles directes de Turretin suffiront bien :

Dieu n’a pas dispensé du deuxième commandement lorsqu’il a ordonné que les chérubins soient placés au-dessus du propitiatoire et que le serpent d’airain soit fabriqué. Ces figures n’étaient pas des images religieuses personnelles, représentant une substance subsistante (puisqu’il n’y avait pas de similitude de nature entre les chérubins et les anges, entre le serpent d’airain et Christ) ; elles n’étaient plutôt que symboliques et emblématiques, pour esquisser le devoir et les qualités. Elles ne devaient pas être considérées comme l’objet et le moyen du culte (au sens où les images sont interdites), mais seulement comme un signe sacré que Dieu employait pour nous ombrager certains mystères. Par conséquent, bien qu’elles concernassent la religion, elles n’étaient pas pour autant les objets de la religion ou du culte. On peut dire la même chose du serpent d’airain, qui était en effet un symbole ou un type de Christ, mais non une image.

Objection §21 Jésus a aboli le Sabbat, donc la loi de Moïse n’est pas indispensable. → La substance du commandement (consacrer un jour à rendre un culte à Dieu) est toujours en place, seule sa partie positive (la détermination du jour particulier) a changé. Ensuite, Jésus a seulement rappelé que seules les œuvres arbitraires étaient interdites pendant le Sabbat, et non les œuvres nécessaires comme tirer une bête de son trou (Mc 2.27) ou comme les Maccabées qui ont combattu le jour du sabbat.

Objection §22 Jésus a aboli le 5e commandement (Tu honoreras ton père et ta mère) en nous disant d’haïr nos parents (Lc 14.26). Donc la loi de Moïse n’est pas indispensable. → Le 5e commandement n’annule pas le commandement, mais l’expose en disant que notre soumission à nos parents doit être elle-même soumise à Dieu. Il ne s’agit pas de haine au sens absolu, mais à un sens relatif de « moins aimer que ».

Objection §23 Le 6e commandement est suspendu lorsque Dieu commande à Abraham de tuer Isaac, donc la loi de Moïse n’est pas indispensable. → Turretin dit :

Le commandement n’était qu’exploratoire, non absolu. Ni s’il l’avait tué sur l’ordre de Dieu n’aurait-il violé la loi concernant l’homicide parce qu’il l’aurait fait investi d’une autorité publique (à savoir, le commandement de Dieu). Cependant, la loi ne condamne pas l’homicide de tout genre. Car le magistrat est tenu de punir les coupables, et toute personne privée a le droit de tuer un agresseur injuste et un voleur pour préserver la vie (un usage modéré étant fait du droit légitime de protection) ; seul l’homicide commis par une personne privée injustement et sans autorité est condamné.

Objection §24 Jésus a-t-il annulé la loi naturelle en nous disant de tendre la joue gauche quand on nous frappe sur la droite ?

Lorsqu’il ordonne : « Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tourne-lui aussi l’autre ; et si quelqu’un te prend ton manteau, donne-lui aussi ta tunique » (Mt 5.39, 40*), Christ ne change pas la loi implantée de la nature, qui nous enseigne à repousser l’injure et la force par la force. Il condamne seulement la rétaliation lorsque à la défense de soi-même s’ajoute la vengeance et une injure égale ou plus grande. Ces paroles doivent être comprises de manière proverbiale et hyperbolique, non selon la lettre ; car Christ lui-même n’a pas tourné l’autre joue à celui qui le frappait (Jn 18.23), ni Paul (Ac 23.3). Le sens est alors qu’il vaut mieux être prêt à souffrir une nouvelle injure, que de rendre une injure égale ou de rendre le mal pour le mal ; et cela sous le prétexte d’une loi divine concernant la rétaliation. Ainsi l’adversatif (comme souvent ailleurs) inclut sous lui une comparaison.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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