Manières de penser: Arguments et tromperies en bioéthique — Bruno Couillaud — Recension
19 février 2026

C’est un excellent livre de philosophie et de bioéthique presque exhaustif. Dedans, l’auteur, un philosophe aristotélico-thomiste, utilise la logique classique (ou aristotélicienne)1 pour déceler et dénoncer les nombreux sophismes utilisés à notre époque pour justifier de nombreuses positions immorales dans ce domaine :

  • L’avortement ;
  • La chosification de l’embryon et du foetus qu’il suppose ;
  • L’euthanasie et le suicide assisté ;
  • La PMA (procréation médicalement assistée) ;
  • La GPA (la gestation pour autrui) ;
  • L’eugénisme libéral et « compassionnel » (l’élimination délibérée des foetus atteints de trisomie 21 et autres maladies débilitatoires) ;
  • L’expérimentation des cellules souches embryonnaires ;
  • Le clonage ;
  • La vision de la vie comme un simple matériau neutre à manipuler.

Les sophismes employés incluent entre autres :

  • L’euphémisme qui cherche à minimiser une réalité en la désignant par un terme ou une expression incorrecte, par exemple en utilisant l’expression neutre et imprécise interruption volontaire de grossesse pour désigner l’avortement (le fait de tuer le foetus qui est un être humain) ;
  • Le sophisme du conséquent qui déduit à tort B => A de A => B : Par exemple, on prétend que c’est le désir des parents qui rend l’embryon humain. Mais on inverse là la cause et l’effet : c’est parce que l’embryon est humain qu’il peut être l’objet d’un désir parental, et non le désir qui crée son humanité.
  • Le sophisme de l’homonymie (ou de l’équivocité) qui utilise le même mot ou la même expression dans deux sens différents dans la même phrase ou argument. Par exemple, utiliser l’expression « aide à mourir » ou « droit de mourir dans la dignité » dans l’argument, « Il est évident que tout le monde a le droit de mourir dignement, qu’on l’aide à mourir dans de bonnes conditions. Refuser cela, c’est être un monstre sans pitié, vouloir laisser les gens mourir dans d’atroces souffrances. Donc l’euthanasie et le suicide assisté ne sont pas immoraux. ». Il y a ici une équivoque (un double sens) pour ces deux expressions. Dans les prémisses, on les prend (ou on peut très bien les prendre) au sens de mourir sans subir d’atroces souffrances (ce qui est possible grâce aux soins palliatifs), ce avec quoi tout le monde serait d’accord. Puis dans la conclusion, on les prend dans le sens de ce qui prête à controverse : le fait de donner la mort de façon active.
  • Le sophisme de l’accident et de la substance qui confond l’accident et la substance (ou essence) d’une chose : Par exemple c’est ce que font ceux qui réduisent l’embryon à un simple amas de cellules, un bourgeon ou grumeau (une propriété quantitative) et en concluent qu’il n’est pas (encore) humain, justifiant ainsi l’avortement. C’est erroné car l’embryon est bien plus qu’un amas de cellules, c’est essentiellement un organisme humain, une personne humaine, la preuve en est qu’il se développe de façon autonome de l’intérieur dans des conditions propices et naturelles.
  • Le sophisme de l’absolu et du relatif qui présente comme une vérité générale (l’absolu) ce qui n’est vrai que sous un certain angle ou dans une situation précise (le relatif). Par exemple, quand les pro-choix justifient l’avortement par le fait que le fœtus n’est qu’un être humain potentiel. Cela est vrai de façon relative, si on parle de sa potentialité vis-à-vis de son stade adulte vers lequel il évolue : le fœtus a le potentiel de croître jusqu’au stade adulte humain et d’acquérir les caractéristiques qui en sont propres. C’est un potentiel propre à l’être humain. Mais il ne s’agit pas du potentiel de devenir humain tout court (potentiel au sens absolu) vu qu’il est déjà depuis la fécondation (vérité élémentaire de la biologie).
  • La pétition de principe où la conclusion se trouve déjà dans les prémisses : Par exemple, quand on prétend qu’il y a un droit à l’avortement ou que l’euthanasie est un service, si l’on ne dit rien de plus, on a des pétitions de principe vu qu’on suppose déjà dans la conclusion ce qu’il faut prouver.

On appréciera à quel point l’auteur dissèque quasiment chaque terme et expression ambiguës, trompeuses et inimaginables que les progressistes utilisent pour justifier leurs positions, voire aussi les diluer et les rendre moins choquantes.

  • Par exemple sur l’euthanasie : « aider à mourir », « aide à mourir aux mourants » « accompagner », « précipiter une fin », « aide active à mourir », « assistance active à mourir », « assistance médicalisée pour mourir », « aider à partir dignement », « mort dans la dignité », « assistance médicalisée pour terminer sa vie », « aide médicale à mourir », « aide à mourir de compassion », « aide apportée à mourir », « partir dignement », « aider à partir », « interrompre sa vie », « geste d’interruption de la vie », « demande d’assistance à une mort consentie », « facilitateurs de la mort », « droit de mourir dans la dignité », « l’homme maître de sa vie », « maître de sa vie et de sa mort », « droit au suicide », « droit de choisir sa mort », « autodélivrance », « choisir la mort », « la sortie », « finir en beauté », « éteindre la lumière », « apaisement suprême », « cocktail lytique », « cocktail létal », « injection avec intentionnalité de décès », « apaisement de la souffrance », « service », « expédier un malade », « le laisser partir », « produit létal », « action euthanasique » et « omission ».
  • Sur l’avortement, l’embryon et le foetus : « amas de cellules », « assemblage », « amas cellulaire », « collection de cellules », « paquet de cellules », « quelques blastomères », « grumeau », « grain de poussière », « bourgeon », « agrégat », « ramassis », « tas », « ballot », « matériel biologique », « matériel humain potentiel », « pré-embryon », « embryon pré-implantatoire », « rencontre d’une histoire et d’un désir », « humanisation », « être humanisé », « projet parental », « sacralisation du projet parental », « être humain potentiel », « personne potentielle », « personne possible », « potentialité de personne », « être virtuel », « espoir d’humanité », « promesse d’être », « personne future », « personne probable », « personne irréelle », « presque rien », « presque tout », « entre-deux », « déjà », « pas encore », « appendice maternel », « vie humaine » vs « vie humanisée », « totipotence », « caillot », « balayure », « détritus », « objet virtuel », « fiction juridique », « interruption volontaire de grossesse (IVG) », « interruption médicale de grossesse (IMG) », « avortement thérapeutique », « avortement prophylactique », « avortement chirurgical », « micro-aspiration », « extractions menstruelles », « régulation menstruelle », « interception », « action contragestive », « contragestif », « contragestion », « contraception d’urgence », « méthode de rattrapage », « IVG médicamenteuse », « IVG à domicile », « déchets d’accouchements », « tissus fœtaux », « droits reproductifs », « santé reproductive », « promesse de vie », « virtualités », « droit des femmes à disposer de leur corps », « libre disposition de leur corps », « liberté d’user de leur corps », « notre ventre nous appartient », « espèce de tumeur », « un enfant, si je veux, quand je veux », « liberté de reproduction », « le fœtus appartient à la femme », « acte médical », « interruption volontaire de développement d’un être humain », « suppression volontaire d’un être humain en plein développement », « exécution », « pesticide anti-humain », « interruption de grossesse » et « avortement provoqué ».
  • Sur la PMA, la GPA et la manipulation des cellules souches embryonnaires : « masse cellulaire interne », « fécondation in vitro thérapeutique », « mère porteuse », « procréation pour autrui », « maternité pour autrui », « gestation pour autrui », « GPA », « mère de substitution », « ventres à louer », « gestatrice », « mère de naissance », « mère gestante », « mère gestationnelle », « maternité porteuse », « couple d’intention », « couple accueillant », « couple demandeur », « couple intentionnel », « couple commanditaire », « mère d’intention », « couveuse », « dépôt-ventre », « mijoteuse », « simple four », « incubateur », « sac », « logement temporaire », « entrepôt », « bébé médicament », « bébé docteur », « unités de transfert nucléaire », « unités embryoïdes », « pseudo-embryons », « location d’utérus », « usine à fabriquer », « simple four », « incubateur », « sac », « logement temporaire », « entrepôt », « construction cellulaire embryonnaire », « produit », « embryon non destiné à naître », « embryons surnuméraires », « transgression », « matériau à gérer » et « la vie est un matériau »

En résumé, sur l’avortement, la fécondation in vitro et l’expérimentation des embryons, Couillaud rappelle l’humanité et la personnalité du foetus et de l’embryon (le fait qu’il est déjà une personne), sur l’euthanasie la dignité intrinsèque du patient, l’interdit du meurtre et l’alternative des soins palliatifs, sur la GPA la marchandisation du corps humain et les conséquences négatives sur la mère porteuse, l’enfant et le couple demandeur. J’ai trouvé la partie sur la PMA trop courte, ce qui est dommage étant donné que c’est un des sujets de bioéthique les plus obscurs pour les gens en général et les croyants en particulier.

Pour finir, j’ai trouvé intéressant et très pédagogue l’explication aristotélicienne de la potentialité du foetus , et du fait qu’il est déjà une personne même s’il est encore en développement, ainsi que sa critique originale de ceux pour qui Thomas d’Aquin pensait que les foetus acquéraient une âme et devenaient donc humains seulement un certain temps après leur conception.

Le seul inconvénient est le style un peu lourd, ce qui est tout à fait normal étant donné le but que s’est fixé l’auteur : l’analyse impartiale et rigoureuse des sophismes. À lire avec effort, mais accessible pour autant.


Illustration de couverture : Nicolaes Berchem, Hippocrate rendant visite à Démocrite, huile sur toile, 1650.

  1. Couillaud, aussi auteur d’une introduction assez récente très complète à la logique classique ou aristotélicienne, est bien placé pour diagnostiquer les sophismes courants de notre époque.[]

Laurent Dv

Informaticien, époux et passionné par la théologie biblique (pour la beauté de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus généralement) pour ses riches apports en apologétique (théisme, Trinité, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualité, politique...).

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