L’alliance de grâce fut-elle universelle, soit dans sa présentation, soit dans son acceptation ? Nous le nions.
L’idée débattue ici est que tous les hommes, sans exception, seraient inclus dans l’alliance de grâce et destinés au salut. C’était la position des remontrants (les arminiens néerlandais du XVIIe siècle) et des universalistes (que l’on trouvait à l’époque de Turretin tant chez les luthériens que chez certains réformés).
Cependant, l’opinion commune et orthodoxe des réformés est que l’alliance de grâce est particulière et non universelle. Bien qu’elle se soit largement étendue depuis l’avènement de la nouvelle alliance, elle n’a jamais été universelle : ni dans sa présentation (elle n’est pas proposée à tous les hommes, mais manifestée aux élus), ni dans son acceptation (parmi ceux à qui elle est présentée, seuls les élus l’acceptent véritablement).
Formulation de la question (§6)
Pour bien comprendre le débat, il convient d’apporter plusieurs précisions :
- L’intention divine plutôt que le résultat final : Nous ne parlons pas ici de l’événement final ou du fruit salvifique de l’alliance, puisque les remontrants eux-mêmes admettent que tous les hommes ne sont pas sauvés au bout du compte. La question porte sur l’intention et le décret originel de Dieu dans l’institution de cette alliance de grâce.
- L’intégration par nature face à la révélation : Le débat ne concerne pas la portée de l’appel à la foi par l’évangélisation, qui était manifestement restreint sous l’Ancienne Alliance. La question est de savoir si, par notre simple condition humaine et naturelle, nous sommes automatiquement intégrés dans l’alliance de grâce. Les universalistes l’affirment ; nous le nions.
- La nécessité d’une connaissance de Christ : Il ne s’agit pas de l’universalisme contemporain (qui imagine un salut sans Christ). À l’époque de Turretin, la question précise était de savoir si un homme avait besoin de connaître explicitement le Christ pour être sauvé par lui.
- La grâce commune face à la grâce salvatrice : La question n’est pas de savoir si Dieu dispense diverses grâces à toute sa création en tout temps (ce que tout le monde accorde). Nous parlons ici spécifiquement de la bénédiction du salut éternel, découlant de la volonté du Père et des mérites de Jésus-Christ.
« Ainsi, la question revient à ceci : L’alliance que Dieu a conclue en Christ avec les hommes est-elle universelle et établie avec chacun d’eux — d’abord en Adam, puis en Noé, et enfin en Christ ; si ce n’est quant à l’accomplissement effectif de la chose, du moins quant à la destination et l’intention de Dieu ; si ce n’est quant à la réception et l’usage de la grâce objective et subjective, du moins quant à sa présentation ? Ils l’affirment ; nous le nions. »
L’alliance de grâce a toujours été, dès l’origine, réservée aux seuls élus.
Argumentation principale (§7)
Premier argument : La cohérence avec le décret d’expiation
Comme nous l’avons déjà établi (voir le principe de l’expiation limitée), le décret de salut est par nature limité aux seuls élus. Ce qui est vrai sous l’administration de la Nouvelle Alliance l’était tout autant sous l’Ancienne. Le dessein de Dieu ne varie pas.
Deuxième argument : L’attribution particulière des mérites de Christ
Le mérite historique de Christ n’est pas une puissance flottante et impersonnelle ; il est formellement attribué à des personnes particulières que le Père lui a données avant la fondation du monde. Le salut n’est pas une simple liste ouverte à la discrétion de l’homme, mais un processus précis de transformation de personnes spécifiques par l’application du Saint-Esprit.
Troisième argument : L’accomplissement sélectif des promesses
Les promesses fondamentales de l’alliance de grâce ne s’accomplissent et ne se vérifient que chez certaines personnes et non chez d’autres. Par conséquent, cela démontre que l’alliance de grâce ne renferme et ne comprend logiquement que ces seules personnes élues.
Quatrième argument : La non-universalité de la promulgation
La proclamation de l’alliance de grâce n’a jamais revêtu un caractère universel dans l’histoire :
- Sous l’Ancienne Alliance : seuls les Juifs et ceux qui avaient accès à la loi de Moïse connaissaient l’alliance de grâce.
- Sous la Nouvelle Alliance : seuls ceux qui entendent la prédication concrète de l’Évangile peuvent en avoir connaissance.
Puisque la promulgation est limitée, l’alliance elle-même ne peut être universelle.
Cinquième argument : La nécessité de la connaissance explicite
Si l’Écriture établit que nous sommes sauvés par la foi en Christ, cela implique nécessairement, dans la mesure des capacités de chacun, une connaissance explicite de la personne et de l’œuvre de ce Christ. On ne peut placer sa foi en ce qu’on ignore totalement.
Sixième argument : Le caractère particulier des sceaux
Le sceau qui ratifie l’alliance est, par sa nature même, particulier et discriminant : qu’il soit visible et extérieur (par l’administration des sacrements) ou invisible et intérieur (par le témoignage et le sceau de l’Esprit dans le cœur du croyant).
Septième argument : L’absurdité logique d’un universalisme naturel
Il est théologiquement absurde de prétendre que tous les hommes sont, par nature, sauvés par la grâce. Cela reviendrait à dire :
- Que nous recevons par le moyen de la foi ce qui nous est déjà accessible et connu par les seules forces de la nature.
- Que l’Évangile vient révéler de manière surnaturelle ce qui était en réalité déjà pleinement manifeste par la nature (ce qui annulerait la nécessité même de la révélation spéciale).
Le choix a été fait ici de ne pas synthétiser les objections historiques des remontrants. Le débat contemporain sur l’universalisme s’est déplacé : il ne soutient plus simplement que l’alliance de grâce est destinée à tous, mais qu’elle est ultimement efficace pour tous. C’est une problématique distincte de celle traitée par Turretin au XVIIe siècle, et il apparaît plus salutaire de ne pas surcharger le lecteur avec des erreurs anciennes aujourd’hui obsolètes dans leur formulation.


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