Dans la cinquième de ces Stone Lectures, Abraham Kuyper défend l’approche néo-calviniste de l’art. Il fait face à deux adversaires théoriques : le premier est la critique courante à son époque qui veut que le calvinisme soit opposé à toute forme d’art supérieur. Le deuxième est l’école de l’Art pour l’Art, qui enseigne une indépendance radicale de l’Art par rapport à toutes les autres sphères de vie.
Synthèse
Défense de l’approche réformée
Les critiques culturelles du XIXe siècle accusaient la Réforme d’avoir été anti-artistique, notamment à cause de son iconoclasme ou du peu de sensibilité artistique personnelle de Jean Calvin.
À ceci, Abraham Kuyper répond que la piété personnelle des grands leaders comme Socrate, les apôtres ou même le Christ n’implique pas en soi le rejet de la beauté ou de l’art par les mouvements qui les ont engendrés. Par exemple, l’iconoclasme byzantin sous Léon III l’Isaurien n’a pas empêché Byzance de produire des chefs-d’œuvre, et le fait que les musulmans ne se permettent de faire aucune image n’a pas empêché la création de l’Alhambra.
Il fait aussi remarquer que l’épanouissement artistique dépend des climats et des tempéraments, les nations du Sud semblant être plus disposées aux beaux-arts que les nations du Nord. C’est vers ces différences de tempérament culturel qu’il faut regarder, et non vers les différences de théologie.
Il reste une autre objection, qui consiste à reprocher aux réformés de ne pas avoir créé de style architectural majeur, comme on le voit avec Saint-Pierre de Rome par exemple. Kuyper répond par un argument idéaliste : les grands monuments de l’architecture sacrée sont apparus dans des régimes où la religion et ses symboles sont imposés à un peuple par la tutelle du prince et du prêtre. Mais le calvinisme a arraché les symboliques d’entre les mains des élites pour les redistribuer au peuple qui peut les voir directement par sa conscience ; c’est ce que l’on appelle adorer en esprit et en vérité.
Cette démédiation a favorisé la liberté religieuse et la diversité des formes de culte, mais elle a aussi affranchi les styles artistiques de la direction ecclésiale et politique, contrairement à ce qu’ont connu les pays catholiques.
Kuyper considère cela comme réellement positif puisque, non sans se référer à Hegel, il affirme que plus une religion mûrit, plus elle se détache des formes sensibles et esthétiques pour se concentrer sur la vie spirituelle et invisible. Ainsi, si les Églises réformées se remettaient à avoir des images et des symboles partout, ce serait en fait une régression, un retour en enfance de l’Église.
La conception réformée de l’art
Si les réformés ne rejettent pas l’art, ils en établissent seulement le juste usage. Tout d’abord, l’art est un don de la grâce commune. Calvin lui-même considérait les arts comme d’excellents dons du Saint-Esprit qui servaient au soulagement, au réconfort et à l’ornement de la vie humaine après la chute.
L’art ne doit pas simplement copier la nature déchue ; puisque le monde est ruiné par le péché et destiné à être restauré, l’artiste a la vocation de rappeler la beauté perdue au paradis et de devancer la gloire du monde à venir.
Dieu étant le souverain et l’artiste suprême de la création, la capacité créatrice de l’homme est un reflet de l’image de Dieu. Cela veut dire que le Beau possède une existence objective voulue par Dieu, et c’est vers cela que l’artiste doit tendre.
Ce que les réformés ont fait pour l’art
Bien sûr, dans la pratique, les réformés ont fait progresser l’art d’abord en l’émancipant de la tutelle ecclésiale. Ainsi, les artistes ont pu investir la vie sociale et le monde séculier, faire des peintures de sujets ordinaires et profanes, et ne plus être enfermés à toujours exécuter de la commande religieuse.
La doctrine de l’élection par grâce a amené les artistes réformés à déceler de la valeur dans des choses petites, humbles ou ordinaires. C’est quelque chose que l’on voit beaucoup dans l’art néerlandais du XVIIe siècle, comme chez Rembrandt.
Le calvinisme a sorti la musique de la prison grégorienne pour la rendre au peuple. Grâce à des maîtres calvinistes comme Goudimel, les mélodies populaires ont été adoptées, purifiées et intégrées dans le culte. La musique des psaumes a inventé de nouveaux rythmes et les modes majeurs et mineurs de la musique moderne, ainsi que la polyphonie et l’harmonisation à plusieurs voix.
Le calvinisme n’a donc pas à se laisser enfermer dans des images de puritains qui ont peur que quelqu’un, quelque part, joue de la musique. Le système réformé n’est pas qu’austérité : il est avant tout le respect de la volonté du Créateur, y compris dans l’ornement artistique de la création.
Commentaire
Un idéal encore à atteindre
Cette conférence est plus négative et plus orientée vers le « debunking » que d’autres. D’ailleurs, même du temps d’Abraham Kuyper, lorsqu’on lui demandait des exemples d’art purement calviniste, il ne réussissait qu’à citer un poète hollandais du XVIIe siècle, ce qui n’était pas tout à fait d’actualité. C’est comme si j’étais incapable de citer d’autres artistes protestants après Agrippa d’Aubigné.
Il est probable que nous soyons encore plus loin de pouvoir avoir des artistes réformés aujourd’hui qu’à son époque. En effet, dans nos églises, nous avons peu de raisons de faire appel aux artistes pour des raisons structurelles (sobriété de nos bâtiments… quand nous en avons). Un artiste réformé qui voudrait avoir une démarche confessionnelle n’a tout simplement aucun marché évident pour sa production. Il doit se rabattre sur une œuvre cryptothéologique, si tant est qu’il soit attiré par notre principe de vie.
Alors qu’Abraham Kuyper a pour souci de dire que les calvinistes ne sont pas ennemis de la culture, il faut tout de même reconnaître qu’il n’y a pas de pont évident entre notre système de vie et la culture contemporaine. La force et la faiblesse du calvinisme sont qu’il est transposable à travers différentes cultures à l’image de l’islam. Comme lui, il est principalement basé sur une piété textuelle et auditive, facilement transportable. Comme lui, ces références textuelles mêmes prennent la place de l’image, ce qui, dans des sociétés fortement axées sur l’image, ne crée pas de lien évident avec leur environnement. Contrairement à l’islam, nous avons une idée de grâce commune qui nous permet cependant d’apprécier les œuvres artistiques mondaines, en ce qu’elles ont de conforme à la volonté de Dieu.
Cela explique pourquoi notre culture réformée est béotienne en ce qui concerne les arts visuels. Nous ne savons tout simplement pas comment regarder des objets artistiques. Cependant, le néo-calvinisme a commencé à combler son retard dans le domaine, comme on peut le voir avec l’histoire de l’art vulgarisée dans le livre Saving Leonardo de Nancy Pearcey. Bien qu’elle garde une grille de lecture strictement vantilienne, avec sa zoologie de visions du monde, ce livre reste intéressant en ce qu’il permet aux chrétiens de ne pas subir l’art contemporain, mais de le comprendre.
Il est probable que la musique et l’écriture soient des arts plus faciles à atteindre pour nous. Sur ces deux aspects, c’est notre faible taille qui nous empêche d’engendrer des artistes de premier plan au sein de l’Église.
Que faire de l’art non figuratif ?
À partir de la photographie au début du XXe siècle et plus encore depuis les générateurs d’images par IA, l’art figuratif a perdu une grande partie de son intérêt d’un point de vue artistique. Or, c’est précisément cet art figuratif seul qu’Abraham Kuyper envisage ; il rejette formellement les arts non figuratifs qu’il accuse de démoraliser la civilisation occidentale.
Nous pouvons bien sûr nous cramponner à une posture culturelle qui voudrait seulement recréer l’âge d’or hollandais. Mais il me paraît plus utile de théoriser et d’encourager la mise en application d’un art contemporain post-figuratif et beau. Je ne sais juste pas comment faire, ni à quoi il ressemble. Mais cette ouverture doit être explorée par des gens plus compétents que moi.
La trajectoire idéaliste
J’ai décrit la trajectoire idéaliste qui va de la religion la plus crassement matérielle du paganisme jusqu’à la religion parfaite et sans forme matérielle qu’est le système de vie réformé, en passant par le système bâtard du catholicisme. Il est toujours amusant d’envoyer une balle perdue dans le jardin des Romains ; néanmoins, je ne suivrai pas Abraham Kuyper sur cette caractérisation.
En effet, cette trajectoire évolutionniste allant des formes matérielles jusqu’à la religion purement spirituelle est un motif progressiste majeur. Certes, Abraham Kuyper est un progressiste conservateur en ce que, comme nous l’avons documenté, il utilise des trajectoires de pensée modernistes pour soutenir la religion traditionnelle. Je ne saurais oublier que c’est avec un tel motif de pensée que l’on a critiqué et vidé l’autorité des Écritures, sous prétexte que ces lois si matérialistes ne pouvaient être que l’habillage d’une gnose encore à découvrir, ou une façon bizarre d’exprimer l’esprit de progrès du christianisme que les libéraux du XIXe siècle pensaient révéler.
Je ne nie pas que le calvinisme soit un mouvement allant d’une religiosité s’appuyant beaucoup sur les objets matériels vers une religiosité pure de tout objet matériel. Néanmoins, je ne la décrirai pas comme un progrès, mais comme un simple souci d’être biblique. Ce n’est pas le sens de l’histoire, c’est simplement le sens de notre foi.
Le principe de vie, ou les réalités économiques ?
J’ai assez radoté à ce sujet, mais pour ma part, je me suis déconverti des approches idéalistes et des généalogies intellectuelles en considérant l’histoire étonnante de la traduction du mot « framboise » qui a déclenché la révolution scientifique. Des historiens de la philosophie comme Schaeffer, Dooyeweerd mais aussi Edward Feser soutiennent que la modernité est née du nominalisme deux cents ans avant la Renaissance, et six cents ans avant la Révolution française (!). Or, quand on regarde dans les détails fins, on s’aperçoit que la mutation de la révolution scientifique, qui est l’étincelle allumant la modernité, est avant tout issue d’un débat de critique textuelle sur la traduction du mot « framboise » chez Pline l’Ancien, qui a forcé les botanistes à reprendre l’édifice du savoir de zéro ; et cette démarche a engendré la révolution scientifique, qui a engendré la suite, etc.
Pour l’histoire de l’art, Abraham Kuyper met en avant la théologie réformée, mais si l’on prête davantage attention aux réalités vécues, les artistes néerlandais n’ont pas peint la vie profane parce que leurs pasteurs en perruque leur disaient que c’était bien. Ils ont peint la vie profane parce qu’il n’y avait que les bourgeois et les patriciens qui achetaient leurs tableaux, et que ceux-ci étaient intéressés par les scènes profanes. Certes, on pourra toujours argumenter que c’est une influence indirecte, mais lorsqu’elle est à ce point indirecte et involontaire, cela affaiblit le raisonnement principal d’Abraham Kuyper.
D’ailleurs, Abraham Kuyper a une petite incohérence en ce qu’il explique le peu de densité artistique des nations protestantes par le fait qu’elles vivent au nord. Il utilise la théorie des climats là où j’utilise des arguments sociologiques, mais au final, quand on va dans les détails fins, il arrête lui aussi d’être idéaliste.
Pour toutes ces raisons, cette cinquième conférence me semble être la plus faible des six.




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