Communication des idiomes – Turretin (13.8)
19 octobre 2026

Certaines propriétés de la nature divine ont-elles été communiquées formellement à la nature humaine de Christ par l’union personnelle ? Nous le nions contre les luthériens.

Avant de traiter la question, Turretin fait un point sur ce que l’union hypostatique [le fait que Jésus soit aussi Dieu] apporte à la nature humaine de Christ :

  1. La grâce d’éminence : l’immense dignité et le grand prestige de la nature humaine de Christ.
  2. Les grâces habituelles : les dons extraordinaires qu’a manifestés Jésus dans sa vie terrestre (quasi-omniscience ; dons miraculeux , etc.).

Quant à la personne de Dieu le Fils, cette union apporte :

  1. Les propriétés et attributs de chaque nature sont transférés à la personne.
  2. L’office de médiateur.
  3. Communication de l’honneur et de la louange due au Dieu-homme.

La communication des attributs, c’est un effet de l’union par lequel les propriétés des deux natures deviennent communes dans la personne. L’exemple le plus biblique est Actes 20.28 : « Prenez soin de l’Église de Dieu, qu’il s’est acquise par son propre sang. » Il ne s’agit pas d’un jeu de mots, mais de quelque chose de réel en Jésus. La personne de Jésus peut avoir la propriété naturelle de la mortalité humaine et l’immortalité divine à la fois, parce que ce transfert va d’une des deux natures à l’unique personne.

Mais faut-il alors comprendre qu’il y a non seulement ce transfert de propriété des natures vers la personne de Christ, mais aussi d’une nature vers l’autre nature ? C’est en effet une différence que nous avons avec les Luthériens.

Dans les controverses que nous avons eues au sujet de la Sainte Cène, les Luthériens ont souhaité expliquer leur position [appelée parfois consubstantiation] en affirmant que la nature humaine de Jésus-Christ avait l’ubiquité, c’est-à-dire la propriété d’être en plusieurs lieux comme la nature divine. Autrement dit, la nature divine avait donné à la nature humaine de Jésus-Christ — le corps de Jésus-Christ — la capacité d’être en plusieurs lieux.

Nous nions que certaines propriétés de la nature divine puissent être transférées à la nature humaine de Jésus-Christ.

Argumentation (§§9-21)

Premier argument : L’essence divine ne peut pas être communiquée à une créature finie, sinon elle ne serait pas une créature, mais Dieu.

Deuxième argument : ce qui est propre à une nature ne peut pas être transféré à l’autre nature, sinon cela veut dire que cette propriété transférée n’est pas propre à la nature qui donne. Si l’ubiquité peut être transférée à une nature humaine, alors cela veut dire que l’ubiquité n’est pas une propriété proprement divine.

Troisième argument : Il n’y a pas de division dans la nature divine, il n’y a donc pas de « morceaux » que l’on pourrait transférer sans les autres.

Quatrième argument : si la nature divine donne quelque chose à la nature humaine, alors il faut en déduire que la nature humaine de Jésus a donné quelque chose à la nature divine de Dieu le Fils. Or, cette réciproque est complètement absurde, et n’est pas admise par les luthériens. Ils font bien de ne pas l’admettre, mais pourquoi donc ?

Cinquième argument : si les natures s’échangent des propriétés, on ne peut plus les séparer nettement comme le décrit la formule de Chalcédoine.

Contre l’ubiquité

Après cette argumentation générale contre le transfert de propriété, Turretin argumente en particulier contre le transfert de l’omniprésence, un article soutenu par les luthériens pour leur conception de la Cène (raccourcie en cossubstantiation)

Premier argument : Christ n’avait eu aucune ubiquité ni avant sa crucifixion :

  • Jean 6.24 : « Les gens de la foule, ayant vu que ni Jésus ni ses disciples n’étaient là, montèrent eux-mêmes dans ces barques et vinrent à Capernaüm à la recherche de Jésus. »
  • Jean 11.15 : « Et, à cause de vous, afin que vous croyiez, je me réjouis de ce que je n’étais pas là. Mais allons vers lui. »
  • Marc 6.6 : « Et il s’étonnait de leur incrédulité. Jésus parcourait les villages d’alentour, en enseignant. »

…ni après sa résurrection :

  • Matthieu 28.5-6 : « Mais l’ange prit la parole, et dit aux femmes : Pour vous, ne craignez pas ; car je sais que vous cherchez Jésus qui a été crucifié. Il n’est point ici ; il est ressuscité, comme il l’avait dit. »
  • Luc 24.39 : « Voyez mes mains et mes pieds, c’est bien moi ; touchez-moi et voyez : un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai. »

Il a même explicitement dit qu’il ne serait plus présent après son ascension :

  • Matthieu 26.11 : « Car vous avez toujours des pauvres avec vous, mais vous ne m’avez pas toujours. »
  • Jean 16.28 : « Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde ; maintenant je quitte le monde, et je vais au Père. »
  • Jean 17.11 : « Je ne suis plus dans le monde, et ils sont dans le monde, et je vais à toi. Père saint, garde en ton nom ceux que tu m’as donnés… »

Il est réellement parti du monde :

  • Luc 24.51 : « Pendant qu’il les bénissait, il se sépara d’eux, et fut enlevé au ciel. »
  • Actes 1.9 : « Après avoir dit cela, il fut élevé pendant qu’ils le regardaient, et une nuée le déroba à leurs yeux. »

Il est dans les cieux, qu’il ne quittera pas avant le jugement dernier :

  • Actes 3.21 : « …que le ciel doit recevoir jusqu’aux temps du rétablissement de toutes choses… »
  • Hébreux 8.4 : « S’il était sur la terre, il ne serait pas même sacrificateur… »
  • 1 Thessaloniciens 4.16 : « Car le Seigneur lui-même, à un signal donné, à la voix d’un archange, et au son de la trompette de Dieu, descendra du ciel… »

Deuxième argument : l’ubiquité crée des contradictions avec beaucoup d’articles de notre foi. On ne peut pas dire par exemple qu’il a été conçu de la Vierge, qu’il est né d’une vierge, que son âme a été séparée de son corps, on ne peut pas dire qu’il a été enseveli, ni qu’il est ressuscité, ni qu’il est monté aux cieux, ni qu’il reviendra sur terre pour le temps du jugement dernier, puisqu’il est tout le temps présent partout. Attribuer l’ubiquité à la nature humaine de Christ vide de tout sens toute expression locale attribuée à Christ.

Troisième argument : il ne convient pas de dire que la nature divine a des morceaux qui se baladent en dehors d’elle-même.

Contre l’omniscience

La nature humaine de Christ n’était pas omnisciente puisqu’il ne connaissait pas le temps du jugement (Marc 13.32 : « Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul. »), qu’il a crû en sagesse (Luc 2.40, 52 : « Or, l’enfant grandissait et se fortifiait. Il était rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui. (…) Et Jésus croissait en sagesse, en stature, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. »), et que de manière générale, il avait une connaissance qui était très grande, mais toujours finie et limitée. Donc sa nature humaine n’avait pas l’omniscience.

Contre l’omnipotence

Le concept même de toute-puissance implique qu’il n’y a qu’un seul tout-puissant sans égal, autrement leur puissance s’annulerait réciproquement. Or, Christ était non seulement passif et mortel, mais il dépendait du Père (Mt 26 ; Jn 17). Donc sa nature humaine n’avait pas l’omnipotence.

Conclusion

Il faut bien avoir conscience que la question que traite Turretin est beaucoup plus longue, beaucoup plus technique et beaucoup plus détaillée. Mais comme d’autres fois, je n’ai pas souhaité développer les objections des luthériens ici. Premièrement, parce que je considère que s’ils tiennent toujours à ces opinions aujourd’hui, c’est à eux de les défendre. Autant que je sache, c’est une question et une opinion du 17e siècle. Je ne sais pas s’ils y tiennent encore.

Ensuite, cela est une question secondaire, et le monde protestant actuel n’a pas besoin que l’on insiste sur ce qui nous divise. Il suffira donc d’une rapide retranscription de nos arguments, et si un lecteur luthérien est intéressé par défendre son opinion, qu’il le fasse par ailleurs dans le grand Internet. Le lecteur curieux peut toujours aller lire Turretin dans le latin ou sa traduction anglaise.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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