Cet article est une dissertation donnée pour le cours de dogmatique de la Faculté Jean Calvin.
Introduction
La doctrine de la Trinité a-t-elle un sens ? Les penseurs des Lumières l’ont dénoncée comme une incohérence ; mais au cours du vingtième siècle, de nombreux théologiens ont réévalué la théologie trinitaire, et ces dernières décennies, plusieurs philosophes chrétiens ont cherché à formuler des versions défendables de la doctrine de la Trinité. Deux grands modèles ou approches sont généralement identifiés : le trinitarisme social, qui met davantage l’accent sur la diversité des personnes, et le trinitarisme latin, qui insiste plus sur l’unité de Dieu. Cette nomenclature est cependant trompeuse, car les grands Pères de l’Église latine, Tertullien et Hilaire, étaient tous deux des trinitariens sociaux, tout comme Athanase, une source de la théologie latine. Par conséquent, je contrasterai plutôt le trinitarisme social avec ce qu’un plaisantin a appelé le trinitarisme anti-social. 1
Le modèle social de la Trinité est une famille d’interprétations dogmatiques du phénomène biblique de la Trinité. William Lane Craig le définit ainsi :
L’idée centrale du trinitarisme social est qu’en Dieu, il y a trois centres distincts de conscience de soi, chacun avec son propre intellect et sa propre volonté. L’idée centrale du trinitarisme anti-social est qu’il n’y a qu’un seul Dieu, dont l’unicité de l’intellect et de la volonté n’est pas compromise par la diversité des personnes. 2
Il est courant de dire que ce modèle a ses racines dans les Pères nicéens orientaux, mais cela est de plus en plus contesté par les spécialistes de la patristique. Il est plus juste de dire que ce modèle a été introduit par Karl Rahner et popularisé par Jürgen Moltmann dans son livre Trinité et Royaume. Bien que cela se soit principalement déroulé dans un milieu libéral, ce modèle s’est depuis largement répandu dans le monde théologique évangélique. C’est cette variante précise qui sera le sujet de cette dissertation.
Je fais le choix d’ignorer les interprètes libéraux du modèle social de la Trinité pour les raisons suivantes : (1) Moltmann et d’autres adoptent une méthode anti-dogmatique qui rend plus compliquée l’interaction de leurs idées avec la théologie réformée confessante que je soutiens. (2) Les théologiens évangéliques tels que William Lane Craig et J. Scott Horrell sont bien plus proches d’influencer nos milieux ; (3) les évangéliques qui soutiennent le modèle social de la Trinité ont à cœur de respecter notre principe commun de Sola Scriptura, ce qui rend l’interaction plus facile.
Au cours de mes recherches, j’ai découvert que l’article de William Lane Craig « Une formulation et défense de la doctrine de la Trinité » était l’article le plus clair et le plus solide en faveur de la Trinité sociale. C’est pourquoi la majeure partie de ma dissertation interagira avec son article.
Je pose comme postulat que la Trinité est un fait biblique attesté dans la Bible en ses propositions suivantes :
- Il y a un seul Dieu. (Dt 6.4 ; 1 R 8.60 ; Es 40.25 ; Za 14.9 ; Ex 3.13-14 ; Mc 12.29 ; 1 Co 8.6)
- Le Père est Dieu (Ex 4.22 ; Dt 14.1 ; Es 63.15-64.11 ; 63.16 ; 64.7 ; 2 S 7.14 ; Jn 20.17 ; 1.18 ; Mt 11.27 ; Jn 10.15) ;
le Fils est Dieu (cf. cours de christologie 3.25) ;
le Saint-Esprit est Dieu (Job 33.4 ; Ps 104.30 ; 1 P 1.21 ; Hb 3.7 ; 1 Co 2.10-11 ; Rm 5.5 ; Jn 16.7 ; 1 Co 12.11 ; 1 S 16.3 ; Jn 14.26 ; 16.14 ; Rm 8.26 ; Ep 4.30). - Le Père est différent du Fils ; le Fils est différent du Saint-Esprit ; le Saint-Esprit est différent du Père. (Ps 2.7 ; Jn 1.1-2 ; Ga 4.6 ; Mc 14.36 ; Jn 14.16)
- Ils sont ordonnés entre eux. (1 Co 12.4-6 ; Eph 4.4-6 ; 2 Co 13.13 ; Jn 1.18 ; Hb 1.2-4)
Ni William Lane Craig, ni d’autres théologiens évangéliques n’en doutent, la seule question porte sur la façon d’interpréter ensemble ces textes.
Je laisserai de côté toute question sur les racines historiques d’un modèle ou de l’autre, sauf comme allusion. Cette dissertation de dogmatique se concentrera sur la dogmatique et le bagage philosophique qui lui convient.
Avant le plan, il convient enfin de donner les définitions de travail que j’utiliserai dans cette dissertation :
- Trinité : Dogme chrétien définissant Dieu comme étant unique en trois personnes, conformément au témoignage des Écritures.
- Modèle social de la Trinité : Moltmann le définit comme « Dieu est une communauté de Père, Fils et Esprit, dont l’unité est constituée par une habitation mutuelle et une interpénétration réciproque. » 3
- Modèle classique de la Trinité : Défini par le symbole de Nicée, puis plus avant le symbole d’Athanase auquel nous renvoyons, validé par la confession de foi de la Rochelle, article 5, et décrit dans la confession de foi de la Rochelle, article 6 :
Cette Écriture sainte nous enseigne qu’en la seule et simple essence divine que nous avons confessée, il y a trois Personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit : Le Père, cause première, principe et origine de toutes choses ; le Fils, sa Parole et sa sagesse éternelle. Le Saint-Esprit, sa force, sa puissance et son efficacité.
Le Fils est éternellement engendré du Père ; le Saint-Esprit procède éternellement du Père et du Fils. Les trois Personnes de la Trinité ne sont pas confondues, mais distinctes ; elles ne sont pourtant pas séparées, car elles possèdent une essence, une éternité, une puissance identiques, et sont égales en gloire et en majesté. Nous acceptons donc, sur ce point, les conclusions des Conciles anciens, et repoussons toutes les sectes et hérésies qui ont été rejetées par les saints docteurs, comme saint Hilaire, saint Athanase, saint Ambroise et saint Cyrille.
Je suivrai le plan suivant :
- Comment choisir entre ces deux modèles ?
- Critique du modèle social de la Trinité chez William Lane Craig.
- Réponses à ses objections contre le modèle trinitaire classique.
Partie 1 : Comment choisir entre ces deux modèles
Je veux ici expliciter la méthode dogmatique qui nous permettra de départager entre ces deux modèles. L’occasion de cette question nous est fournie par l’article de J. Scott Horrell « Vers un modèle biblique de la Trinité sociale : éviter l’équivoque de la nature et de l’ordre », qui vise à défendre un modèle biblique sans le théisme classique, parce que le théisme classique n’est pas biblique d’après lui. Et pourtant, il s’appuie sans remords sur un « mobilier philosophique » qui est encore plus éloigné de l’expression apostolique en défendant un modèle social de la Trinité qu’il développe à partir du libéral Jürgen Moltmann. Cette tentative souligne le besoin d’expliciter notre méthode dogmatique.
Je propose donc les principes suivants :
La Trinité est biblique, mais aucun modèle trinitaire ne peut l’être
Nous avons déjà postulé que la Trinité est biblique, avec raison. Mais nous devons aussi faire remarquer que la Bible, même en ses passages les plus clairs, décrit un fait accompli sans se préoccuper aucunement de son articulation. Toutes les catégories que nous proposerons à partir du langage biblique seront donc nécessairement d’origine humaine et analogiques.
Il ne s’agit pas seulement des catégories traditionnelles, mais de toute catégorie d’origine humaine. Ainsi, le modèle social et le modèle traditionnel ne sont pas plus bibliques l’un que l’autre. Seul compte leur conformité aux faits de l’Écriture.
Bien sûr, c’est ce que prétend J. Scott Horrell : il défend une approche bibliciste dans son introduction, puis dans le développement emprunte explicitement au modèle social de la Trinité, qui n’a aucune prétention bibliciste. Il y a pourtant une méthode dans cette incohérence : c’est qu’il considère comme proprement évident le concept de « personne » telle que l’utilise le modèle social de la Trinité, et il ne voit donc pas de biais dans le fait d’appliquer ce concept à son interprétation directe et immédiate de la Bible. Telle est la faiblesse générale du biblicisme : prétendant approcher la Bible sans Tradition, ils ne font que se soumettre sans contestation à la Tradition en vigueur.
Quant à moi, je propose qu’aucune Tradition, ni ancienne ni contemporaine, ne peut prétendre être biblique, c’est-à-dire issue immédiatement de la Bible. La Bible nous donne des faits exégétiques qui ne peuvent être arrangés qu’en utilisant des outils et méthodes dogmatiques issus de traditions philosophiques particulières et purement humaines, et validés par leur capacité à expliquer droitement l’Écriture.
Les modèles trinitaires sont pour l’Église
Au cours de mes recherches, j’ai remarqué que les partisans du modèle social de la Trinité avaient une approche académique, et donc individuelle, du dogme trinitaire. En comparaison, les partisans du modèle classique ont pour souci la cohérence confessionnelle de leur tradition ecclésiale, et l’enseignement de l’Église. En un mot : les trinitaires sociaux parlent pour des conférences de théologiens, les trinitaires « asociaux » parlent pour l’Église.
Or, il semble important de dire que les Écritures sont d’abord destinées à la constitution de l’Église, avant toute motivation académique ou apologétique. C’est dans cet esprit qu’a eu lieu la controverse nicéenne, pour le bien de l’Église et non pour l’avancée d’une discipline académique.
On pourra objecter alors que la Trinité est aussi un sujet apologétique, notamment en face des attaques faites par les musulmans et autres sectes ariennes. La motivation des apologètes tenants du modèle social de la Trinité comme William Lane Craig est avant tout de rendre ce dogme plus audible et moins étrange aux oreilles des non-croyants et plus facile à tenir pour les membres de l’Église.
Je réponds en disant que la meilleure apologétique prend la doctrine pour acquis et qu’on ne doit pas modifier la doctrine pour des motifs apologétiques. Ensuite, l’apologétique a un intérêt principalement défensif (pour rassurer les frères dans la foi) et non offensif (pour faire changer les non-croyants d’avis). Cela veut dire tout simplement que nous n’avons pas besoin d’un modèle trinitaire (ancien ou contemporain) pour faire de l’apologétique : il suffit de présenter aux frères les bases bibliques de la Trinité, peut-être une ou deux analogies à but purement pédagogique, et peu importe comment cela s’articule : cela se confond ensuite avec la défense de l’autorité des Écritures.
Dès lors, il ne faut pas changer les modèles trinitaires traditionnels sans bonne raison, et les tendances académiques ne sont pas une bonne raison de changer de modèle. Cela est particulièrement vrai quand on considère par-dessus que tous les tenants du modèle social de la Trinité le font à titre privé, mais qu’aucune Église ne l’a inclus dans ses confessions de foi. Or, les opinions officielles ont plus de poids que les opinions privées. Donc l’interprétation traditionnelle de la Trinité devrait avoir plus de poids que les propositions privées.
Il n’y a aucune obligation de se tenir à jour en dogme trinitaire
Ce principe est un développement direct du précédent. Puisque le dogme trinitaire est développé pour l’enseignement ordinaire de l’Église universelle (indépendamment de ses cultures particulières) ; puisque les confessions de foi n’ont pas changé substantiellement depuis le IVe siècle jusqu’à nos jours ; puisque l’objectif d’enseigner fidèlement la Bible a déjà été atteint avec les formulations classiques, alors il n’y a aucune raison de proposer en synode le changement de nos modèles trinitaires.
Objection : Mais la conversation a avancé dans le monde académique.
Réponse : Puisque c’est pour l’Église que le dogme trinitaire a été défini, nous n’avons pas besoin de la validation du monde académique.
Objection : Les formulations classiques sont basées sur une philosophie obsolète et non biblique.
Réponse : Elles sont toujours plus adaptées que celles qui sont basées sur une philosophie fausse et purement humaine. Bien sûr, nous prouverons cette fausseté en partie 2.
Objection : Mais les gens ne comprennent pas.
Réponse : Ils peuvent comprendre les faits bibliques de base qui démontrent la Trinité. Ils n’ont pas besoin de comprendre ou se figurer les modèles de Thomas d’Aquin.
Objection : Mais les non-croyants se plaignent de l’obstacle que constitue ce dogme difficile à comprendre.
Réponse : C’est leur nature pécheresse qui pose un obstacle à l’acceptation de l’Évangile, et non l’absence d’un modèle qui corresponde à leurs standards artificiels.
Partie 2 : Critique du modèle social de la Trinité chez William Lane Craig
Exposé de l’article de William Lane Craig
Dans son article « Une formulation et défense de la doctrine de la Trinité », William Lane Craig commence par expliquer pourquoi il s’éloigne du modèle trinitaire classique (ce qui fera l’objet de la partie 3) puis expose son modèle social de la Trinité. Contrairement à d’autres auteurs, il reconnaît et définit exactement quels modèles sociaux de la Trinité versent dans le trithéisme, et pourquoi. Il distingue ainsi trois familles de modèles sociaux de la Trinité et les critique :
- Le monothéisme fonctionnel : Ce que propose Richard Swinburne : il y a trois dieux qui collaborent parfaitement et cette collaboration parfaite est la Trinité. William Lane Craig la rejette comme trithéiste, pour des raisons évidentes.
- Monothéisme d’esprit collectif : La Divinité est un esprit collectif. Problème : il reste une identité distincte de chaque personne, et ce ne sont pas des sous-esprits. Pour aller au-delà de ce qu’en dit William Lane Craig, il faut se souvenir que chaque personne est pleinement divine, et non divine au tiers.
- Le monothéisme trinitaire, qu’il définit ainsi :
Nous nous tournons enfin vers le monothéisme trinitaire, qui soutient que, bien que les personnes de la Trinité soient divines, c’est la Trinité dans son ensemble qui est proprement Dieu. Si cette vision doit être orthodoxe, elle doit soutenir que la Trinité seule est Dieu et que le Père, le Fils et le Saint-Esprit, bien que divins, ne sont pas des Dieux. 2
Après avoir exposé une objection, il détaille davantage son système trinitaire :
Les personnes de la Trinité ne sont pas divines en vertu de l’exemplification de la nature divine. Car, vraisemblablement, « être trin » est une propriété de la nature divine (Dieu n’est pas simplement trin par hasard) ; pourtant, les personnes de la Trinité n’exemplifient pas cette propriété. Il devient clair maintenant que la raison pour laquelle la Trinité n’est pas une quatrième instance de la nature divine est qu’il n’y a pas d’autres instances de la nature divine. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas des instances de la nature divine, et c’est pourquoi il n’y a pas trois Dieux. La Trinité est la seule instance de la nature divine, et donc il n’y a qu’un seul Dieu. Ainsi, bien que l’énoncé « La Trinité est Dieu » soit une affirmation d’identité, les énoncés concernant les personnes comme « Le Père est Dieu » ne sont pas des affirmations d’identité. Ils remplissent plutôt d’autres fonctions, comme attribuer un titre ou une fonction à une personne (comme « Belshazzar est roi », ce qui n’est pas incompatible avec l’existence de co-régents) ou attribuer une propriété à une personne (une manière de dire « Le Père est divin », comme on pourrait dire « Belshazzar est royal »).
Donc, si les personnes de la Trinité ne sont pas divines en vertu d’être des instances de la nature divine, en vertu de quoi sont-elles divines ? Considérons une analogie. Une manière d’être félin est d’exemplifier la nature d’un chat. Mais il y a d’autres manières d’être félin également. L’ADN d’un chat ou son squelette est félin, même si aucun des deux n’est un chat. Ce n’est pas non plus une sorte de félinité dégradée ou atténuée : le squelette d’un chat est pleinement et sans ambiguïté félin. En effet, un chat est simplement un animal félin, comme le squelette d’un chat est un squelette félin. Maintenant, si un chat est félin en vertu d’être une instance de la nature du chat, en vertu de quoi l’ADN ou le squelette d’un chat est-il félin ? Une réponse plausible est qu’ils sont des parties d’un chat. Cela suggère que nous pourrions considérer les personnes de la Trinité comme divines parce qu’elles sont des parties de la Trinité, c’est-à-dire des parties de Dieu. Évidemment, les personnes ne sont pas des parties de Dieu au sens où un squelette est une partie d’un chat ; mais étant donné que le Père, par exemple, n’est pas l’ensemble de la Divinité, il semble indéniable qu’il existe une sorte de relation partie/tout entre les personnes de la Trinité et l’ensemble de la Divinité. 2
Bien sûr, il faut rappeler que William Lane Craig a rejeté la simplicité divine auparavant. Craig reconnaît que ce n’est pas l’interprétation patristique, mais il relativise les constructions traditionnelles en rappelant son rejet de la simplicité divine ; et se défend en disant que « bibliquement », il n’est pas hérétique.
Dans un souci de pédagogie, il donne comme analogie les trois têtes de Cerbère (chacune avec leur personnalité) qui dépendent toutes trois de l’unique nature de Cerbère.
Tout cela nous laisse encore à nous demander comment trois personnes pourraient être des parties du même être, plutôt que trois êtres séparés. Quelle est la différence significative entre trois personnes divines qui sont chacune un être et trois personnes divines qui sont ensemble un seul être ?
Peut-être pouvons-nous commencer à répondre à cette question par une analogie. (Il n’y a aucune raison de penser qu’il doit y avoir une analogie à la Trinité parmi les choses créées, mais les analogies peuvent être utiles comme tremplin pour la réflexion et la formulation philosophiques.) Dans la mythologie gréco-romaine, il est dit qu’un chien à trois têtes nommé Cerbère garde les portes des Enfers. Nous pouvons supposer que Cerbère a trois cerveaux et donc trois états de conscience distincts de ce que c’est que d’être un chien. Par conséquent, Cerbère, bien qu’un être sentient, n’a pas une conscience unifiée. Il a trois consciences. Nous pourrions même attribuer des noms propres à chacune d’elles : Rover, Bowser et Spike. Ces centres de conscience sont entièrement discrets et pourraient bien entrer en conflit les uns avec les autres. Cependant, pour que Cerbère soit biologiquement viable, sans parler de fonctionner efficacement comme chien de garde, il doit y avoir un degré considérable de coopération entre Rover, Bowser et Spike. Malgré la diversité de ses états mentaux, Cerbère est clairement un seul chien. Il est un organisme biologique unique exemplifiant une nature canine. Rover, Bowser et Spike peuvent également être dits canins, bien qu’ils ne soient pas trois chiens, mais des parties du seul chien Cerbère. Si Hercule tentait d’entrer aux Enfers, et que Spike grognait contre lui ou mordait sa jambe, il pourrait bien rapporter : « Cerbère a grogné contre moi » ou « Cerbère m’a attaqué ». Bien que les Pères de l’Église aient rejeté les analogies comme Cerbère, une fois que nous abandonnons la simplicité divine, Cerbère semble représenter ce qu’Augustin appelait une image de la Trinité parmi les créatures.
Nous pouvons enrichir l’histoire de Cerbère en lui conférant rationalité et conscience de soi. Dans ce cas, Rover, Bowser et Spike sont plausiblement des agents personnels et Cerbère un être tri-personnel. Maintenant, si on nous demandait ce qui fait de Cerbère un seul être malgré ses multiples esprits, nous répondrions sans doute que c’est parce qu’il a un seul corps physique. Mais supposons que Cerbère soit tué, et que ses esprits survivent à la mort de son corps. En quel sens seraient-ils encore un seul être ? En quoi différeraient-ils intrinsèquement de trois esprits exactement similaires qui ont toujours été désincarnés ? Puisque les personnes divines sont, avant l’Incarnation, trois esprits désincarnés, en vertu de quoi sont-elles un seul être plutôt que trois êtres individuels ? 2
Tout comme les esprits ont plus de capacité avec la complexité, on peut imaginer que Dieu soit un dieu suprêmement complexe jusqu’au point où il peut avoir trois personnes en lui de façon harmonieuse et unie.
Mais comment se peut-il alors qu’il y ait des relations d’engendrement et de procession, s’il n’y a en réalité que trois personnes co-divines, sans hiérarchie naturelle entre elles ? Après tout, ce sont trois personnes indépendantes et co-égales, sans liens nécessaires entre elles. William Lane Craig connaît cette difficulté et la résout en niant qu’il y ait des relations dans la Trinité !
Enfin, un tel modèle ne met pas en avant (bien qu’il ne l’exclue pas) la dérivation d’une personne à partir d’une autre, inscrite dans la confession que le Fils est « engendré du Père avant tous les siècles, Lumière de Lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré, non créé » (Credo de Constantinople). Dieu pourrait simplement exister éternellement avec ses multiples facultés cognitives et capacités. C’est, à mon avis, tant mieux. Car, bien qu’affirmée dans les credos, la doctrine de la génération du Fils (et de la procession de l’Esprit) est un vestige de la christologie du Logos qui ne trouve pratiquement aucun fondement dans le texte biblique et introduit un subordinationnisme dans la Divinité que quiconque affirme la pleine divinité du Christ devrait trouver très troublant. 2
Il attaque la génération éternelle du Fils en disant d’abord que le titre de « Fils Unique » (μονογενής) appartient à l’Incarnation (il est l’aîné de l’Humanité) plutôt qu’à la Trinité (il est le seul Dieu le Fils). Il accuse la théologie nicéenne d’être subordinationniste et incapable d’expliquer l’égalité du Fils avec le Père.
Hilaire admet : « Le Père est plus grand que le Fils : car manifestement, il est plus grand, Lui qui fait qu’un autre soit tout ce qu’Il est Lui-même, qui transmet au Fils par le mystère de la naissance l’image de sa propre nature non engendrée, qui l’engendre de Lui-même dans sa propre forme » (De la Trinité 9.54). Mais alors, le Fils n’est-il pas inférieur au Père ? Hilaire le nie : « Le Père est donc plus grand, parce qu’Il est Père : mais le Fils, parce qu’Il est Fils, n’est pas moindre » (9.56). C’est parler un non-sens logique. C’est comme dire que six est plus grand que quatre, mais que quatre n’est pas moindre que six. Basile, qui voit la contradiction, l’élude en disant : « La solution évidente est que le Plus Grand se réfère à l’origination, tandis que l’Égal appartient à la Nature » (Quatrième oraison théologique 9). Cette réponse soulève toutes sortes de questions difficiles. N’appartient-il pas à la nature du Père en tant que personne individuelle d’être non engendré et à la nature du Fils d’être engendré ? Y a-t-il un monde possible dans lequel la personne qui est en fait le Père est au lieu de cela engendrée et donc dans ce monde est le Fils ? La théologie trinitaire classique le nie. Mais alors, comment le Père et le Fils sont-ils égaux en nature, si la grandeur se réfère à l’origination et que la manière d’origination appartient à la nature de chaque individu ? 2
Ainsi, toute mention de filiation divine, ou de procession de l’Esprit Saint, doit être comprise comme relevant de la Trinité économique, celle qui se révèle dans l’histoire du Salut. Il n’y a pas d’engendrement dans la Trinité ontologique, hors de ce récit.
Tout d’abord, ainsi que l’a fait remarquer Marcellus d’Ancyre, un théologien nicéen, la Parole de Dieu n’est pas appelée « Fils » avant son incarnation. Il mentionne brièvement 1 Jean 4.14, mais il dit que même ici c’est lié à l’Incarnation et non à un ordre trinitaire pré-incarnation. D’après Marcellus, que soutient William Lane Craig, le Fils est devenu Fils en s’incarnant, et non avant. Mais contrairement à Marcellus, William Lane Craig nie que la distinction des personnes elle-même date de l’Incarnation.
Il rejette le modèle augustinien des relations comme base de distinction des personnes trinitaires, en disant qu’il est nécessaire que les personnes préexistent à la relation pour que ces relations existent ensuite.
Pour que ces relations existent entre deux personnes, les personnes doivent exister comme des individus distincts logiquement (sinon chronologiquement) avant de se tenir dans ces relations. En d’autres termes, l’existence distincte des personnes est explicativement antérieure aux relations dans lesquelles elles se tiennent, et non l’inverse. On pourrait dire que dans le cas particulier de la relation père/fils, aucune personne ne pourrait se tenir dans une telle relation avec elle-même, de sorte qu’une telle relation est suffisante pour distinguer ontologiquement les personnes dans la Trinité. Mais ce n’est pas réellement vrai. […] Une relation père/fils entre deux personnes présuppose donc l’individualité logiquement antérieure des personnes impliquées. Puisque les entités qui se tiennent dans une relation semblent être explicativement antérieures aux relations dans lesquelles elles se tiennent, les relations intra-trinitaires présupposent déjà une pluralité de personnes dans la Divinité, qui doit être fondée d’une autre manière, comme nous l’avons proposé. 2
William Lane Craig répond ensuite aux objections d’Athanase : Athanase faisait remarquer que si le Fils devenait Fils à l’Incarnation, et non avant, alors cela voulait dire que seule la nature humaine de Christ était Fils. William Lane Craig défend alors une interprétation nominaliste de « Fils » : Jésus est devenu Fils en s’incarnant tout comme Emmanuel Macron est devenu président de la République en étant élu au suffrage universel.
Réponse à William Lane Craig
William Lane Craig admet déjà beaucoup de choses dans son article :
- Ce modèle nie la simplicité divine.
- Il n’a aucune racine dans la tradition, tout au plus des précurseurs.
- Il rejette l’engendrement éternel du Fils.
Si donc nous proposons une défense biblique de la simplicité divine, et de l’engendrement éternel du Fils, et que nous explicitons pourquoi il est contraire à la doctrine biblique, nous aurons atteint notre objectif.
Pour la simplicité divine
Je ne pourrais pas, dans cette dissertation, refaire une défense aussi longue que celle que j’ai faite dans la première dissertation pour ce cours, qui porte sur la simplicité divine. Aussi je me contenterai de répéter ici ce qui a été défini dans le cours 3.23 :
On peut concéder qu’il n’existe aucun verset biblique qui énonce explicitement que « Dieu est simple » ou que « Dieu n’est pas composé ». Cependant, la doctrine de la simplicité divine est considérée comme une bonne et nécessaire conséquence d’autres doctrines bibliques. Elle est rendue nécessaire par la cohérence de l’ensemble du corpus biblique. 4
Voici quelques arguments basés sur d’autres doctrines bibliques qui impliquent la simplicité divine :
- Aséité divine (autonomie ou indépendance divine) : Si Dieu était composé de parties (essence, existence, attributs), il dépendrait de ces parties pour être Dieu et ne pourrait donc pas exister par lui-même. Puisque la Bible enseigne l’aséité de Dieu (qu’il ne dérive son être de rien d’autre que lui-même), il s’ensuit qu’il doit être simple.
- Infinité divine : Les parties qui composent un tout sont nécessairement plus petites et donc finies. Si Dieu était composé de parties finies, il serait la somme de choses finies et ne pourrait pas être réellement infini. L’infinité de Dieu implique donc sa simplicité.
- Création ex nihilo : Si Dieu était composé de choses qui ne sont pas lui (comme des idées de justice indépendantes de lui), alors il ne serait pas le créateur de tout ce qui existe en dehors de lui. Donc c’est que tous ses attributs se confondent avec son unique nature unie, soit la doctrine de la simplicité.
- Spiritualité divine : Dieu est esprit (Jn 4.24). L’esprit est immatériel et incorporel. Si Dieu était composé, il y aurait alors une « géographie » de Dieu incompatible avec sa nature spirituelle et incorporelle.
- Immutabilité divine : Dieu ne change pas. Le changement implique un passage d’un état à un autre, ce qui suggérerait une forme de composition ou de potentialité en Dieu. L’immutabilité de Dieu soutient l’idée qu’il est déjà tout ce qu’il doit être, sans composition ni potentiel de changement. Cet état d’existence suprême est unique et unifiant, ce qui implique la simplicité.
Pour d’autres arguments, y compris bibliques, je renvoie à ma première dissertation.
L’engendrement éternel du Fils
Nous allons nous appuyer ici sur François Turretin, et ses Instituts de Théologie Élenctique, locus 3 question 29.
À partir de Proverbes
En Proverbes 8.22-30, on peut lire, et c’est la Sagesse qui parle :
L’Éternel m’a acquise au commencement de ses voies, avant ses œuvres les plus anciennes. J’ai été établie depuis l’éternité, dès le commencement, avant l’origine de la terre. Je fus enfantée quand il n’y avait point d’abîmes, point de sources chargées d’eaux ; avant que les montagnes fussent affermies, avant que les collines existassent, je fus enfantée ; il n’avait encore fait ni la terre, ni les campagnes, ni le premier atome de la poussière du monde. Lorsqu’il disposa les cieux, j’étais là ; lorsqu’il traça un cercle à la surface de l’abîme, lorsqu’il fixa les nuages en haut, et que les sources de l’abîme jaillirent avec force, lorsqu’il donna une limite à la mer, pour que les eaux n’en franchissent pas les bords, lorsqu’il posa les fondements de la terre, j’étais à l’œuvre auprès de lui, et je faisais tous les jours ses délices, jouant sans cesse en sa présence, jouant sur le globe de sa terre, et trouvant mon bonheur parmi les fils de l’homme.
Nous voyons que :
- Cette Sagesse est engendrée, distincte de Dieu, comme le montre le verset 22.
- Elle est engendrée de toute éternité, avant la moindre création (cf. vv. 22, 24 et 25).
- Cette Sagesse est une personne, puisqu’elle accomplit des actes personnels comme bâtir une maison, préparer un festin, établir des rois (cf. Proverbes 9.1-3).
Or, cette Sagesse est notre Seigneur Jésus Christ :
- L’association est directe en Luc 7.35 : « Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites : C’est un mangeur et un buveur, un ami des publicains et des gens de mauvaise vie. Mais la sagesse a été justifiée par tous ses enfants. »
- Tout comme la Sagesse, Jésus était présent auprès de Dieu avant même le commencement : Jean 1.1.
- Tout comme la Sagesse, Jésus est bien-aimé de Dieu (Matthieu 3.17), ce qui fait écho à « je faisais tous les jours ses délices ».
- Tout comme la Sagesse, Il est avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui (Colossiens 1.17).
- Tout comme c’est par la Sagesse que les rois règnent, n’est-il pas dit de Jésus qu’il est roi des rois et seigneur des seigneurs (Apocalypse 19.16).
- De la même façon que la Sagesse crie sur les places pour appeler à la repentance, ainsi fait Christ.
Il est à noter que William Lane Craig n’est pas anti-trinitaire, et ne conteste pas ce texte comme preuve trinitaire. Cependant, les relations qui sont décrites en Proverbes 8 entre Jésus et Dieu montrent une relation particulière entre le Fils et le Père, qui ne correspond pas à deux consciences égales et sans hiérarchie dans un Dieu triun. En effet, elles ont lieu avant la Création, soit avant que le concept de Trinité économique puisse s’appliquer. C’est bien la Trinité ontologique qui est décrite ici.
À partir de Michée 5.1
Et toi, (Bethléem) Ephrata, le moindre des clans de Juda, c’est de toi que me naîtra celui qui doit régner sur Israël ; ses origines remontent au temps jadis, aux jours antiques.
Il est écrit ici « aux temps jadis », קֶ֫דֶם, et non « éternellement », dira-t-on. Cela n’est pourtant pas exclu, comme le montre l’usage de cette expression (hébraïque) en Habaquq 1.12, où le même mot signifie « éternité ». De même, Dieu éternel de Deutéronome 33.27 utilise ce même mot pour signifier éternel.
Cela signifie que loin de n’avoir aucune relation particulière avant la Création, la relation Père-Fils existe depuis l’éternité.
À partir d’Hébreux et Colossiens
Le Fils est l’image du Dieu invisible (Colossiens 1.15) et Le Fils est le reflet de sa gloire et l’empreinte de sa personne (Hébreux 1.3).
On pourrait anticiper l’objection suivante : certes, le langage de ces expressions paraît ontologique, et décrire ainsi son essence avant toute action de Dieu. Cependant, lorsqu’on tient compte du contexte de ces passages, c’est de la Trinité économique dont il est question : Colossiens 1.15-20 se base sur cette expression pour tout de suite élargir à son rôle de créateur et de sauveur, deux missions pour lesquelles la Trinité économique est envisageable. Pareil pour Hébreux 1.3 : cette expression ne sert que de tremplin vers son rôle dans la Trinité économique. Hébreux 1.3 et Colossiens 1.15 paraissent avoir un langage ontologique, mais ne décrivent que Jésus dans sa fonction de Fils.
À ceci je réponds qu’il n’y aurait aucun sens à baser un langage fonctionnel sur un langage ontologique s’il n’y avait pas une réalité ontologique première. On peut imaginer qu’un langage ontologique tiré d’un langage fonctionnel soit fictif : cela ne marche pas en sens inverse. J’illustre ainsi : soit la phrase « les travailleurs font tourner l’entreprise et sont le cœur de notre société » ; ici le langage fonctionnel (font tourner) précède le langage ontologique (sont le cœur) et cela signale que nous avons une image ou une figure de langage seulement. Mais si je prends la phrase « celui-ci est mon fils et il me cause bien des tourments », le langage ontologique (est mon fils) précède le langage fonctionnel (me cause etc.) et il n’est pas possible de dire ici que « fils » est une image pour parler des tourments. Cela décrit bien plus tôt une réalité et ses conséquences.
Ainsi, le Fils est le fils éternel de Dieu, et cela fait de lui le créateur et sauveur du monde. Son être précède sa mission. La Trinité ontologique hiérarchisée existe, et elle précède la Trinité économique.
Exploitation
Le modèle social de la Trinité que défend William Lane Craig possède l’avantage de ne pas verser immédiatement dans le trithéisme : la nature même de Dieu est d’avoir trois centres de conscience. Mais cette formule même exclut qu’il y ait des relations éternelles entre les personnes, puisque c’est de la Nature que les personnes tiennent leur divinité, et non d’autres personnes. Dans le modèle de William Lane Craig, il ne peut pas y avoir de Fils de Dieu, parce que chaque « centre de conscience » tire sa subsistance par elle-même, sans passer par une autre. C’est pour cela que Craig a longuement argumenté contre l’engendrement éternel du Fils.
Or, nous avons vu que l’engendrement éternel du Fils est biblique. Donc le modèle de Trinité sociale de William Lane Craig est faux (ou du moins, non biblique).
On pourrait alors faire comme Horrell et proposer un modèle de Trinité sociale hiérarchisée, qui admette l’existence de relations éternelles dans la Trinité sociale. Mais alors, il devient très difficile d’esquiver le trithéisme. En effet, en dehors du système trinitaire classique, si l’on admet une génération éternelle du Fils, alors comment réussir à « unifier » la Nature divine ? William Lane Craig avait astucieusement trouvé un moyen de la garder unique en attribuant la triunité à la nature même de Dieu, quitte à se priver de pouvoir exprimer des relations éternelles entre les personnes, comme on l’a vu. Mais Horrell ne peut pas justifier que le Fils soit un centre de conscience distinct de Dieu, qui vient de Dieu le Père, sans qu’il y ait deux natures divines. Et si l’on rajoute la procession de l’Esprit Saint, nous avons une nouvelle relation hors nature divine, dans une nature divine qui n’a pas d’autre unité que le lien social. C’est du trithéisme.
Comment les Pères cappadociens, souvent mentionnés comme précurseurs du modèle social de la Trinité, évitaient-ils le trithéisme ? Je m’appuie ici sur Pas trois Dieux ou À Ablabius de Grégoire de Nysse. Dans cette lettre, Grégoire de Nysse « unifie » la Trinité en soulignant l’absolue unité dans les œuvres de Dieu. Par exemple, aucun des trois « centres de conscience » de Dieu ne gère la providence de façon distincte des deux autres. Grégoire de Nysse cite :
- Le Père : Vois, ô Dieu ! (Ps 84.10).
- Le Fils : Et Jésus, voyant leurs pensées (Mt 9.4).
- Le Saint-Esprit : Ananias, pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur, au point que tu mentes au Saint-Esprit, et que tu aies retenu une partie du prix du champ ? (Actes 5.3). Ici, on voit que le Saint-Esprit a « vu ».
Il aborde alors l’objection que la Trinité pourrait bien collaborer à une œuvre unique de la même façon qu’un père, son fils et un cousin collaborent à la construction d’une seule tour. Mais Grégoire de Nysse refuse de concéder : même lorsque les hommes partagent la même œuvre, ils la font chacun dans leur coin, et on ne peut pas dire que c’est une œuvre commune et unique. Dans la divinité, au contraire, il n’y a pas une seule œuvre que les personnes n’accomplissent ensemble, qui ait son origine dans le Père, et procède à travers le Fils, et s’achève dans le Saint-Esprit. Si Dieu nous donne la vie, ce n’est pas le Père ou le Fils ou le Saint-Esprit à part : c’est l’ensemble des trois qui donne une seule et unique vie, sans séparation dans leur action. Les œuvres de la Trinité étant inséparables, nous n’avons pas de raison d’utiliser le pluriel pour désigner Dieu.
Les œuvres de la Trinité ne sont pas seulement « communes » – ce qui conviendrait à des « centres de conscience ». Elles sont « unifiées » – ce qui convient à une nature unique, dotée d’un savoir, d’une volonté et d’un principe d’action unique. Aucune version de trinitarisme social – hiérarchisé ou non – ne peut même se raccorder au trinitarisme soi-disant alternatif des Pères cappadociens, et encore moins de la Bible.
Conclusion partie 2
Dieu est unique, et il fait donc ses œuvres d’une seule main et d’une seule pensée. Toute version de trinitarisme qui accepte une œuvre collaborative faite de trois volontés, trois conseils, trois principes d’action mérite d’être appelée trithéisme.
Le trinitarisme social de William Lane Craig était plus subtil, en ce qu’il permettait d’avoir une seule nature active, mais à condition qu’il n’y ait pas de relations à l’intérieur de cette nature, aucun lien extra-naturel entre les personnes. Cela met en péril la simplicité divine et l’engendrement éternel du Fils, deux doctrines bibliques.
Il reste alors le trinitarisme classique, qui définit les personnes comme des subsistances, c’est-à-dire les trois êtres concrets et individuels qui relèvent de la Nature divine. Cette nature est simple et unique, c’est pourquoi la seule façon de distinguer entre les personnes tout en conservant l’unité de la nature est de définir les personnes à partir de leurs relations même.
Je voudrais le dire encore autrement :
- La nature divine, c’est Dieu considéré de façon abstraite. C’est la définition ou l’idée de Dieu.
- Les personnes divines, c’est le Dieu réel et concret que nous expérimentons et connaissons. Il n’y a aucun moment où nous avons affaire à « Dieu » en tant que nature. Le Dieu concret qui agit dans l’histoire, ce sont les trois personnes de la Trinité qui agissent de façon indivise.
Voilà pourquoi il était tentant pour les tenants du trinitarisme social d’insister énormément sur la Trinité économique (qui parle des manifestations concrètes de Dieu) et de nier la Trinité ontologique : soit en divisant l’unité dans ses relations concrètes, soit en transférant les relations dans l’essence abstraite de Dieu. Mais ces deux solutions de Trinité sociale butent sur la Bible en ce que la Trinité ontologique existe (les œuvres de Dieu sont indivises) et que les relations sont dans les subsistances et non la nature (les relations sont entre les personnes et non à l’intérieur de la nature). Pour garder l’équilibre biblique qui permet de garder tout l’édifice trinitaire en équilibre, il faut garder le trinitarisme classique défini à Nicée et dans le symbole d’Athanase, même si c’est la Trinité « asociale » moquée par William Lane Craig.
Partie 3 : Réponse aux objections
Il reste cependant à défendre le trinitarisme classique contre les objections qu’y fait William Lane Craig.
Incohérence du concept classique de personnes
Voici l’objection de William Lane Craig :
De plus, penser que les objets intentionnels de la connaissance de Dieu de Lui-même et de l’amour de Lui-même constituent en quelque sens des personnes réellement distinctes est totalement invraisemblable. Même si Dieu le Père était une personne, et non une simple relation, il n’y a aucune raison, même dans le système métaphysique de Thomas d’Aquin, pour que le Père, tel qu’il est compris et aimé par Lui-même, soit des personnes différentes. La distinction impliquée ici est simplement celle entre soi-même comme sujet (« je ») et comme objet (« moi »). Il n’y a pas plus de raison de penser que l’individu désigné par « je », « moi » et « moi-même » constitue une pluralité de personnes dans le cas de Dieu que dans le cas de n’importe quel être humain. Le trinitarisme anti-social semble se réduire au modalisme classique. 2
Le problème ici est que William Lane Craig ne précise pas en quoi il serait impossible que les relations puissent constituer la distinction même des personnes divines. Il invoque simplement la distinction sujet/objet, comme si elle s’appliquait sans nuances ni réserves à Dieu. Or, même les Pères cappadociens qu’il invoque comme précurseurs insistent bien sur le fait que l’engendrement de Dieu n’est pas comme celui des hommes et des autres créatures, et il en va de même pour toute autre analogie tirée de l’ordre humain. Cela ne suffit pas à sauver le modèle trinitaire classique, mais souligne qu’il y avait besoin de plus d’explications, et de moins de mépris.
Pour ma part, je me contenterai de renvoyer à la défense de l’engendrement éternel déjà faite ci-dessus. Je confesse que cette doctrine est difficile, je confesse ne pas être capable d’expliquer en quoi elle consiste et de la figurer. Mais c’est un fait biblique, aussi je me garderais bien de faire semblant qu’il n’existe pas, contrairement à William Lane Craig.
De la régression à l’infini des personnes
William Lane Craig accuse ensuite la doctrine classique de régresser à l’infini :
Supposons que le trinitaire anti-social insiste sur le fait que, dans le cas de Dieu, les relations subsistantes en Dieu constituent réellement des personnes distinctes dans un sens suffisamment robuste. Alors, deux problèmes se présentent. Premièrement, il surgit une régression infinie de personnes dans la Divinité. Si Dieu tel qu’il est compris est vraiment une personne distincte, appelée le Fils, alors le Fils, comme le Père, doit également se comprendre Lui-même et s’aimer Lui-même. Cela génère deux autres personnes de la Divinité, qui, à leur tour, peuvent également se considérer comme des objets intentionnels de leur connaissance et de leur volonté, générant ainsi d’autres personnes, ad infinitum. Nous nous retrouvons avec une série infinie de Trinités dans des Trinités, comme une fractale, dans la Divinité. Thomas d’Aquin considère en fait cette objection, et sa réponse est que « tout comme le Verbe n’est pas un autre dieu, il n’est pas non plus un autre intellect ; par conséquent, pas un autre acte de compréhension ; donc, pas un autre verbe » (Somme contre les Gentils 4.13.2). Cette réponse ne fait que renforcer l’impression précédente de modalisme, car l’intellect et l’acte de compréhension du Fils sont simplement l’intellect et l’acte de compréhension du Père ; la compréhension de Lui-même par le Fils est identique à la compréhension de Lui-même par le Père. Le Fils semble n’être qu’un nom donné au « moi » du Père. 2
Le paragraphe est déconcertant : il applique d’abord au modèle classique une logique propre au modèle social (où la personne est un « centre de conscience » plutôt qu’une subsistance raisonnable). Il constate alors l’absurdité d’un modèle qui n’est soutenu par personne. Il se tourne alors vers Thomas d’Aquin, résume très correctement sa réponse à l’objection, puis déclare par sa propre autorité que la réponse lui donne « l’impression » d’être fausse et modaliste.
Cette impression n’est pas illégitime bien sûr. Nous confessons, selon les lignes du symbole d’Athanase :
Tel est le Père, tel est le Fils, tel est le Saint-Esprit. Le Père est incréé, le Fils est incréé, le Saint-Esprit est incréé. Le Père est immense, le Fils est immense, le Saint-Esprit est immense. Le Père est éternel, le Fils est éternel, le Saint-Esprit est éternel : et cependant, il n’y a pas trois éternels, mais un seul éternel ; de même, il n’y a pas trois incréés, ni trois immenses, mais un seul incréé et un seul immense. De même, le Père est tout-puissant ; tout-puissant est le Fils, tout-puissant le Saint-Esprit ; et, cependant, il n’y a pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant. De même, le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu ; et, cependant, il n’y a pas trois Dieux, mais un seul Dieu.
Et en conséquence, il y a un seul et même savoir ; une seule et même puissance et une seule et même volonté divine. Lorsque l’on adhère étroitement à une définition psychologique des personnes, qui sont définies comme des consciences et des volontés propres, la formule du symbole d’Athanase est incompréhensible. William Lane Craig suit les psychologues en disant que la volonté est une faculté de la personne. Voilà pourquoi il ne peut pas imaginer trois personnes ayant une seule volonté. Or cette définition est fausse.
Pour rappel : Relève de la nature humaine, ce qui est commun à tous les individus de l’espèce humaine. Relève de la personne humaine, ce qui est spécifique à certains individus seulement de cette espèce.
Présenté ainsi, on se rend compte que la volonté a plus de chances de se trouver du côté de la nature que de la personne. Voici pourquoi : la psychologie, en tant que discipline scientifique, étudie les ressorts de la volonté humaine. Elle les étudie en tant que généralité applicable à toute l’espèce humaine. Si la volonté appartenait à la personne et non à la nature humaine, alors aucune conclusion ne serait possible pour les psychologues : tout ce qu’il y aurait serait non pas une volonté humaine qui agit de telle et telle façon dans telle et telle circonstance, mais 6 milliards de « volontés » qui n’ont rien de commun ni de comparable. Le succès de la psychologie scientifique en montre bien le contraire. Donc la volonté humaine relève de la nature humaine, et non de la personne.
Pour les Pères de l’Église, la volonté est au contraire avant tout une faculté de l’âme. Dans la philosophie antique, les facultés étaient une façon de parler des « puissances » de l’âme, ou de ses capacités. Les classifications varient, mais en métaphysique scolastique (celle de nos confessions de foi), on les divise ainsi : notre âme a des facultés végétatives : croître, grandir, se reproduire… ; des facultés animales : les cinq sens, l’instinct ; et des facultés rationnelles : intellect et volonté, qui sont partagées seulement par les anges. Les facultés sont des « outils » qu’une personne reçoit pour son expression, mais qu’elle reçoit avec… sa nature.
Ainsi, pour les philosophes contemporains, la volonté est une composante de base de la personne, si ce n’est son essence. Pour les philosophes classiques, la volonté est juste un outil que la « personne » (en fait, son hypostase, son « porteur de propriété ») utilise. C’est pour cela que les théologiens classiques affirment qu’il y a trois personnes pour une seule volonté divine. Cela est bien sûr incohérent avec le modèle social de la Trinité, mais le modèle social de la Trinité est faux.
Que reste-t-il alors de l’objection de William Lane Craig ? Rien, sinon que son objection revient à dire « ce n’est pas possible parce que ce n’est pas imaginable pour moi. »
De la périchorèse classique
William Lane Craig attaque enfin la doctrine classique de la périchorèse, parce qu’elle aussi, selon lui, n’a pas de sens.
Deuxièmement, une personne n’existe pas dans une autre personne. Selon la vision de Thomas d’Aquin, le Fils ou le Verbe demeure dans le Père (Somme contre les Gentils 4.11.180). Bien que nous puissions donner un sens à l’existence d’une relation dans une personne, il semble inintelligible de dire qu’une personne existe dans une autre personne. (Le fait que deux personnes habitent le même corps n’est évidemment pas un contre-exemple.) La doctrine trinitaire classique affirme que plus d’une personne peut exister dans un seul être, mais les personnes ne sont pas le type d’entité qui existe dans une autre personne. Il est vrai que la doctrine classique implique une périchorèse (circumcessio) ou une habitation mutuelle des trois personnes les unes dans les autres, qui est souvent énoncée comme l’existence de chaque personne dans les autres. Mais cela peut être compris en termes d’harmonie complète de la volonté et de l’action, d’amour mutuel, et de connaissance complète les uns des autres en ce qui concerne les personnes de la Divinité ; au-delà de cela, il reste obscur ce que pourrait signifier littéralement le fait qu’une personne soit dans une autre personne. Encore une fois, nous semblons forcés de conclure que les relations subsistantes posées par le trinitaire anti-social n’atteignent pas le standard de la personnalité. 2
Il semblerait que nous ayons un nouveau cas de « je ne comprends pas, donc ça n’existe pas ». À nouveau, son problème est dans la définition de son « standard de personnalité » qui est tout simplement faux, ou à minima non adapté pour définir la périchorèse classique. Utiliser la notion contemporaine et psychologique de « personne » pour comprendre la périchorèse classique, c’est comme mettre un moteur thermique sur une trottinette électrique, et en déduire que la voiture thermique ne peut pas exister. Nous avons déjà donné des arguments contre cette définition et contre sa praticabilité, aussi n’est-il pas besoin de rester plus longtemps sur cette objection.
Les personnes de la Trinité peuvent demeurer les unes dans les autres, parce que chacune partage l’unique nature divine, et qu’elles se distinguent uniquement par leurs relations qui se définissent toujours de façon relative. Le Fils n’est pas une subsistance isolée, mais une subsistance en relation de filiation avec le Père et de procession avec l’Esprit. Ainsi, le Fils « demeure dans » le Père et le Saint-Esprit.
Conclusion générale
Nous avons vu au cours de cette dissertation trois modèles trinitaires. Je vais proposer maintenant des schémas analogiques et résumer la critique que nous avons faite au long de cette dissertation.

Dans ce modèle, on part de la distinction des personnes et de leurs relations. On définit ces personnes comme des « centres de conscience » en relation les uns avec les autres. Tout le problème de cette approche est de réussir à définir ensuite en quoi ils sont unis. Souvent, on propose que ce soit justement leur société commune – d’où le nom de modèle social de la Trinité – qui fait la Trinité (symbolisé ici par un cœur en pointillé, car cette société n’est pas un objet concret, mais une simple limite fonctionnelle). Le problème de ce modèle est qu’il est très difficile voire impossible d’éviter l’accusation de trithéisme. Les Pères cappadociens souvent mentionnés prenaient bien soin de dire que les œuvres de la Trinité étaient indivises, mais les théologiens contemporains insistent au contraire sur la diversité des personnes, et sur leurs particularités au sein de la Trinité économique. Ce faisant, les théologiens contemporains s’empêchent d’éviter le trithéisme.
Avec une prudence qu’il faut louer, William Lane Craig propose un « monothéisme trinitaire » qui se revendique lui aussi de la Trinité sociale.

Lui aussi insiste sur la distinction des personnes, mais il place la Trinité dans la nature divine. Ce faisant, les relations aussi deviennent une propriété de la nature, et il n’est plus possible de donner une relation particulière au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Ils sont tous trois les « centres de conscience » à égalité d’une unique substance divine. Vouloir mettre une relation de filiation éternelle entre le Père et le Fils qui leur serait spécifique, dans ce modèle, c’est rompre l’unité divine. C’est pourquoi William Lane Craig nie l’engendrement éternel du Fils et insiste autant sur l’inadaptation du modèle trinitaire classique qui utilise une notion de « personne » obsolète et qu’il ne comprend pas. Malheureusement pour lui, l’engendrement éternel du Fils est une doctrine biblique, tout comme la simplicité divine que son schéma ne respecte pas. De plus, la notion contemporaine de personne est loin d’être indépassable. C’est pourquoi nous rejetons ce modèle, qui nie la simplicité et les relations propres des personnes.

Le modèle que suggère le symbole d’Athanase est une unique substance divine, avec une seule connaissance, une seule volonté et une action indivise. Et cette unique substance divine est exprimée en trois subsistances (ou personnes) qui se distinguent les unes des autres par les relations propres avec les autres : ainsi le Père engendre le Fils et fait procéder le Saint-Esprit ; le Fils est engendré par le Père et fait procéder le Saint-Esprit ; le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Ce modèle utilise un vocabulaire et des concepts devenus difficiles à comprendre aujourd’hui, mais il ne faut pas y renoncer, car cela reste la proposition qui respecte le plus le témoignage biblique.
- William Lane Craig, « A Formulation and Defense Of The Doctrine Of The Trinity» disponible à l’adresse suivante : <https://www.reasonablefaith.org/writings/scholarly-writings/christian-doctrines/a-formulation-and-defense-of-the-doctrine-of-the-trinity>[↩]
- William Lane Craig, A formulation and defense of the doctrine of the Trinity[↩][↩][↩][↩][↩][↩][↩][↩][↩][↩]
- Jürgen Moltmann, Trinity and the Kingdom[↩]
- Cours 3.23[↩]



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