Peut-on investir dans ce qui enfreint les dix commandements ?
8 juin 2026

Un fidèle lecteur et un ami m’a récemment posé les questions suivantes :

[…] la majorité des fonds d’investissement traditionnels contiennent des compagnies qui font de l’argent de manière inique. Par exemple, dans le S&P 500, il y a des compagnies qui font de l’argent avec l’avortement, la pornographie, les jouets sexuels, l’exploitation de personnes, et de nombreuses compagnies font des dons à des mouvements LGBTQ+.

Le principe est le suivant : si nous détenons des actions d’une compagnie, nous en sommes en partie propriétaires et nous participons donc aux revenus qu’elle génère. Un chrétien ne peut pas faire de revenus liés à l’avortement ou à la pornographie, il ne devrait donc pas posséder de telles compagnies dans son portefeuille d’investissement.

Robert Netzly a démarré une compagnie d’investissement chrétienne en Idaho, aux États-Unis, où les investisseurs chrétiens peuvent investir dans des compagnies qui ne sont pas impliquées dans ces choses. Il gère aujourd’hui 4 milliards de dollars et obtient de très bons rendements. Ses fonds sont des FNB (fonds négociés en bourse), ils sont donc disponibles sur n’importe quelle plateforme de courtage pour les intéressés.

[…] Voici quelques questions :

  1. Est-ce un péché de détenir des actions de compagnies qui sont ouvertes le dimanche et qui offrent un service non essentiel ? Car ceux-ci font des revenus le jour du Seigneur
  2. Si l’on décide de donner le choix à des clients (avoir des portefeuilles avec des compagnies ouvertes le dimanche ou non), est-ce un péché de gagner de l’argent en gérant des compagnies ouvertes le dimanche ?
  3. Dans certains investissements, nous pouvons prêter de l’argent à des compagnies ou à des gouvernements. Si ceux-ci posent des actions contraires à la volonté de Dieu, est-ce mal de leur prêter cet argent ?

1. Est ce un péché d’être propriétaire d’une entreprise qui travaille le dimanche d’une façon non essentielle.

Nous postulons ici une démarche confessionnelle, soumise aux documents constitutionnels de la foi réformée (Confession de foi et catéchismes). Par conséquent, nous reconnaissons que travailler ou faire travailler pendant le jour du Seigneur est une profanation du sabbat, condamnée par le quatrième commandement.

Par conséquent, si la détention d’action (quelque soit son mécanisme), même à travers des fonds, est une vraie propriété, alors nous sommes responsables de faire travailler pendant le jour du sabbat. Nous profanons le jour du Seigneur en étant propriétaires de ces entreprises et ceci est un péché.

Cependant, il faut distinguer l’usage et l’abus. Posséder des parts d’une entreprise reste un bien légitime, honnête et désirable. La plupart du temps, l’activité de ces entreprises ne requiert pas essentiellement de travailler le jour du Seigneur. Elle pourrait cesser de profaner le sabbat si les propriétaires s’entendaient pour cela. Le problème pratique est que les chrétiens ne sont pas assez nombreux ni assez riches pour influencer la gouvernance de l’entreprise et amener à une plus grande conformité aux dix commandements.

Il y a dès lors deux manières de répondre à cette situation. La première est de refuser toute forme de propriété et de recherche de réforme de gouvernance économique dans ces actions. La deuxième est de participer à la propriété de cette entreprise, puis s’organiser afin de transformer sa gouvernance par les moyens ordinaires. Le choix de cette stratégie est indifférente.

En somme, c’est le même dilemme que pour les stratégies ESG définies par les géants des ETF, BlackRock et Amundi, à ceci près que la moralité effectivement appliquée est celle de Christ et non du monde.

Je conclus donc ma réponse en disant que détenir des actions d’une entreprise qui profane le jour du sabbat n’est pas nécessairement fautif pour peu qu’il y ait un plan de réforme de la gouvernance de cette entreprise et que ce plan soit prêt à être appliqué avec détermination. Les pouvoirs de vote liés aux actions doivent être appliqués activement par le gestionnaire, qui ne peut pas les déléguer à un organisme qui ne chercherait pas à faire obéir aux dix commandements. Dans les conditions actuelles, ces plans sont assez irréalistes, mais il faut être prêt pour le jour où le gestionnaire d’ETF chrétien sera en capacité d’influencer la gouvernance des entreprises qu’il possède.

Il est à noter qu’en dehors de la question du sabbat, il n’est pas permis de posséder des entreprises dont l’activité principale et essentielle est contraire aux dix commandements. C’est le cas pour les entreprises d’avortement, qui enfreignent le sixième commandement, les entreprises de pornographie qui en freignent le septième commandement, etc. A ce sujet, aucun plan de réforme ne suffit à justifier la propriété, selon moi.

Cette distinction entre abus et activité essentielle de l’entreprise permet aussi de répondre à des questions autour des engagements sociaux extérieurs de ces entreprises : c’est l’application actuelle des critères ESG qui amènent les entreprises à soutenir ouvertement la cause LGBT, non parce que leur activité est essentiellement engagée dans la promotion LGBT, mais parce que les gestionnaires d’actifs qui possèdent une part importante de ces entreprises poussent à ce que leur gouvernance soit adaptée. La solution n’est pas d’abandonner la course, mais de courir mieux que BlackRock et Amundi, dans la mesure de ce que Dieu nous permet d’avoir.

Objection (1) Il est un pécher d’inciter les gens à faire de l’argent en enfreignant le 4ème commandement. (2) Des gens qui possèdent des actions d’entreprises qui ne ferme pas le dimanche, font de l’argent en enfreignant le 4ème commandement. DONC c’est un péché d’inciter les gens a posséder des actions de compagnies qui ne ferment pas le dimanche.

Réponse Je rappelle qu’il ne s’agit pas de proposer aux clients du fonds d’investissement d’obéir ou pas aux commandements de Dieu.

Il s’agit d’obéir aux commandements de Dieu en coupant tout lien avec des entreprises non-sabbatariennes, ou d’obéir aux commandements de Dieu en cherchant à réformer les entreprises non sabbatariennes.

Les deux doivent être représentés comme des choix militants, le deuxième ayant une vision plus long terme, une stratégie de « petits pas » qui a bien fonctionné entre les mains des gauchistes.

2. La gestion de portefeuilles avec ou sans critères chrétiens

Je considère que la responsabilité du gérant dans la proposition de deux offres, une sabbatarienne et une non-sabatarienne, est couvert dans la question un. Le portefeuille sabbatarien conviendra aux chrétiens dont la conscience s’oppose à toutes adaptations avec le monde économique actuel. Le portefeuille non-sabbatarien peut être tolérable dans la mesure où le gestionnaire est prêt à utiliser le pouvoir de ses actions pour améliorer la gouvernance de l’entreprise. Le gestionnaire ne pèche pas en proposant ces deux portefeuilles.

La question qui mérite d’être répondue, c’est quelle est la responsabilité et le devoir des chrétiens devant une telle alternative? En admettant la conclusion de la réponse précédente, je prescrirai que les chrétiens devraient avoir au moins une ligne sabbatarienne la plus confessante possible dans leur portefeuille, dans la mesure où cela ne met pas en danger leur allocation d’actifs. La taille de cette ligne – symbolique ou coeur de portefeuille – est laissé à leur conscience.

En effet, l’objectif du gestionnaire familial est de protéger le patrimoine de sa famille, en le plaçant dans des actions. Son premier devoir est donc de ne pas avoir une allocation suicidaire qui ruinerait le patrimoine de sa famille. Mais une fois ce premier devoir résolu, il a aussi le devoir d’utiliser le pouvoir économique de son capital, d’une façon qui fasse avancer le royaume de Dieu en tout domaine.

Par conséquent, je rejette l’idée que le choix entre un portefeuille conforme aux dix commandements ou non conforme aux dix commandements soit indifférent. Nous devrions au contraire viser à ce que l’ensemble de notre portefeuille soit conforme aux dix commandements.
Mais je rejette aussi l’idée qu’il faille faire des choix qui soient suicidaires pour notre patrimoine, par seul souci de pureté éthique, car ce serait porter atteinte au patrimoine de notre famille et voler nos propres enfants.

La solution de compromis me semble donc être de prescrire à tous mes frères d’avoir au moins une ligne « militante » dans leur portefeuille et de leur laisser choisir si elle est principale ou symbolique. En effet, il est essentiel que les gestionnaires financiers qui osent proposer des solutions confessionnelles d’investissement soient encouragés et renforcées dans leur démarche, et aussi qu’ils acquièrent l’expérience et les résultats à long terme qui leur permettent de défendre et renforcer leur offre.

Objection Il est possible de faire fructifier le patrimoine familial d’une autre façon que par des actions boursières. Par exemple de l’immobilier, les métaux précieux, le Bitcoin, fonder une entreprise, acheter des parts d’entreprise privé. Le choix n’est donc pas entre choisir des compagnies qui sont ouvertes le dimanche à la bourse ou de faire un suicide patrimonial.

Réponse Effectivement, j’ai sous estimé les autres instruments parce que, personnellement, je ne suis pas aussi convaincu, mais ce serait stupide de ma part de dire qu’il est impossible d’avoir un bon patrimoine sans actions. C’est une possibilité pour ces clients qui voudraient une voie sabbatarienne pure : « quasiment pas d’actions, mais instrument x, y et z à la place, dont voici les risques et les gains possibles. »

Mais si on est dans une démarche plus réformiste, on peut admettre une participation à des actions, ainsi que je l’ai décrit dans le premier message.

3. Des obligations aux entreprises

Commençons d’abord par rappeler que les obligations sont tout à fait légitimes dans une démarche réformée, ainsi que l’explique François Turetin dans ses Instituts de théologie élenctique 11.19.

La question du prêt aux États est essentiellement répondue en considérant le fait que nous devons payer nos impôts aux magistrats par légitimité intrinsèque, quand bien même ces magistrats abuseraient ensuite de l’argent de nos impôts. (Romains 13). Le raisonnement qui valide les impôts à un magistrat abusif, valide aussi les obligations à un magistrat abusif. La solution est de réformer la conduite du magistrat, et non de supprimer le prêt ou l’impôt.

Pour ce qui est du prêt aux entreprises, elle n’est pas essentiellement différente de la détention d’action aux entreprises. La responsabilité est de moindre degré, mais de même nature. La réponse à la question 1 et 2 y répond suffisamment.

Objection Les impôts ne sont pas immoraux, entre autres car elles sont obligatoires. Or, les obligations du gouvernement ou les fonds de marchés monétaires, ne sont pas des obligations. Il y’a d’autres moyens de faire des intérêts.Or sachant que le gouvernement va utiliser notre argent pour faire entre autre le mal, et sachant qu’un achat d’obligation gouvernementale n’est obligatoire, il s’en suit qu’il est mal d’acheter des obligations du gouvernement.
Un exemple de cela est d’imaginer un gouvernement étranger qui commet un génocide contre des chrétiens. Est-ce moral pour un chrétien d’un autre pays de prêter de l’argent à intérêt à ce gouvernement tyranique?  

Réponse Tu as raison de dire que prêter de l’argent à un magistrat est quelque chose de purement volontaire, là où l’impôt est aussi une contrainte légale. Mais ce que je dis de mon côté est que le magistrat est par définition un acteur légal et légitime, et l’on ne peut pas trouver dans la loi de Dieu un verset ou un principe qui condamne l’existence de certains magistrats et pas d’autres.

Cela veut dire que c’est selon ta conscience que tu dois placer la limite. Je ne pense pas pouvoir trouver de loi objective et unique qui permettent de définir quel est le bon magistrat et quel est le mauvais magistrat, celui qui mérite d’avoir des financements et celui qui n’en mérite pas. Je crois qu’ici tu dois assumer ton jugement arbitraire. Dieu nous l’a donnée pour de bonnes raisons, notamment ce genre de situation.

Un point commun à tes question, c’est que tu as pour l’instant deux catégories morales, le prescrit par Dieu et le interdit par Dieu. Mais il y a entre les deux un grand espace de liberté qui n’est pas tout à fait du « je fais tout mes caprices » mais qui est défini par la conscience de l’homme spirituel. Ce n’est pas grave que tu fixes tes critères arbitraires selon ton jugement individuel, tant que c’est un jugement formé par l’Esprit. Assume donc ta décision arbitraire, parce que ton libre-arbitre a été libéré par Dieu pour toute oeuvre bonne.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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