Rรฉcemment, j’ai vu passer sur les rรฉseaux sociaux un rรฉel/short oรน un artiste athรฉe dรฉclarait sous forme de chanson ce qui suit :
Je suis presque certain que la vie nโa pas de sens,
Et sโil existe un dieu, il ne me ressemble pas.
Je ne suis quโun membre de lโespรจce actuellement dominante,
Mais une autre prendra sa place quand les humains auront disparu.Nous nโexistons que depuis deux cent mille ans,
Sur treize milliards et demi dโannรฉes.
Comment peut-on croire que le sommet est atteint ?
Nโest-ce pas arrogant ?Il y a des centaines de milliards de milliards de soleils,
Et nous agissons comme si tout cela avait รฉtรฉ crรฉรฉ pour nous.
Il est impossible que nous soyons les seuls.Je ne suis pas important, et toi non plus.
Alors faisons tout ce qui nous fait envie.
Prรฉlassons-nous dans notre insignifiance cosmique,
Profitons ร fond de ce bref instant que nous vivons,
Car, de toute faรงon, rien nโa dโimportance.Nโest-ce pas merveilleux ?
Le propos contient plusieurs intuitions vรฉridiques : il perรงoit le lien entre le fait d’รชtre ร l’image de Dieu et d’avoir de l’importance. Il perรงoit รฉgalement le lien entre dire ยซ Fais ce que tu veux ยป et ยซ Tu n’as pas d’importance. ยป Cette luciditรฉ n’est pas si courante. Pas mal de personnes semblent vouloir ร la fois entretenir l’idรฉe que l’homme a une certaine importance tout en souhaitant qu’il puisse agir de maniรจre totalement indรฉterminรฉe. Si je peux รชtre ce que je veux, c’est probablement que ce que je suis n’a en fin de compte pas d’importance.
Mais dans cet article je souhaitais rรฉagir ร une autre intuition de ce propos : nous sommes si petits, comment pourrions-nous รชtre un tant soit peu significatifs ? Il faut relever que cette intuition trouve un รฉcho dans le texte biblique lui-mรชme. Le Psaume 8 dรฉclare en effet aux versets 4 et 5 :
Quand je contemple les cieux, ouvrage de tes mains, La lune et les รฉtoiles que tu as crรฉรฉes : Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui ? Et le fils de l’homme, pour que tu prennes garde ร lui ?
La Bible ne berce pas l’homme d’illusions sur son importance. Cette importance a quelque chose de paradoxal, et il n’a pas รฉtรฉ nรฉcessaire d’avoir un tรฉlรฉscope pour le constater. L’homme est trรจs petit et pourtant Dieu semble s’en soucier. Mais, quand on y songe, l’association de la taille et de la valeur a peu de fondement. Le paradoxe est plutรดt รฉmotionnel que rationnel : voir un splendide et majestueux paysage peut nous aider ร relativiser des problรจmes dont l’importance n’a en rรฉalitรฉ aucun lien ni avec la taille ni avec la beautรฉ de la montage que l’on contemple. C’est mรชme uniquement parce que l’homme est capable d’un jugement esthรฉtique, d’une hiรฉrarchisation des importances morales et d’autres jugements de valeur que la taille relative des galaxies face ร notre petitesse nous frappe. Ainsi, C.S. Lewis commente trรจs justement :
Quoi quโil en soit, il est certain que tout lโargument fondรฉ sur la taille repose sur lโhypothรจse selon laquelle les diffรฉrences de taille devraient coรฏncider avec des diffรฉrences de valeur : car, si tel nโest pas le cas, rien ne justifie, bien entendu, que la Terre minuscule et les crรฉatures humaines, plus petites encore, qui lโhabitent ne soient pas les choses les plus importantes dโun univers qui contient les nรฉbuleuses spirales. Or, cette hypothรจse est-elle rationnelle ou รฉmotionnelle ? Je ressens, tout autant que nโimporte qui, lโabsurditรฉ quโil y aurait ร supposer que la galaxie puisse avoir moins dโimportance aux yeux de Dieu quโun atome tel quโun รชtre humain. Mais je remarque que je nโรฉprouve pas la mรชme impression dโabsurditรฉ lorsque je suppose quโun homme mesurant un mรจtre cinquante-deux peut รชtre plus important quโun autre mesurant un mรจtre soixante environ ; pas davantage lorsque je suppose quโun homme puisse compter davantage quโun arbre, ou un cerveau davantage quโune jambe. Autrement dit, le sentiment dโabsurditรฉ ne surgit que lorsque les diffรฉrences de taille sont trรจs grandes. Or, lorsquโune relation est perรงue par la raison, elle est valable universellement. Si la taille et la valeur avaient un lien rรฉel, de petites diffรฉrences de taille sโaccompagneraient de petites diffรฉrences de valeur, tout aussi sรปrement que de grandes diffรฉrences de taille sโaccompagneraient de grandes diffรฉrences de valeur.
Mais aucun homme sensรฉ ne pourrait croire que cโest le cas. Je ne considรจre pas quโun homme plus grand ait lรฉgรจrement plus de valeur quโun homme plus petit. Je nโaccorde pas aux arbres une lรฉgรจre supรฉrioritรฉ sur les hommes pour ensuite nรฉgliger cette supรฉrioritรฉ sous prรฉtexte quโelle est trop faible pour mรฉriter quโon sโy attarde. Lorsque je considรจre les faibles diffรฉrences de taille, je constate quโelles nโont absolument aucun rapport avec la valeur. Jโen conclus donc que lโimportance accordรฉe aux grandes diffรฉrences de taille relรจve non pas de la raison, mais de lโรฉmotion โ de cette รฉmotion particuliรจre que les supรฉrioritรฉs de taille suscitent uniquement lorsquโun certain seuil de grandeur absolue a รฉtรฉ atteint.
Nous sommes des poรจtes invรฉtรฉrรฉs. Notre imagination sโรฉveille. Au lieu de la simple quantitรฉ, nous dรฉcouvrons dรฉsormais une qualitรฉ : le sublime. Sans cela, la grandeur purement arithmรฉtique de la galaxie ne serait pas plus impressionnante que les chiffres dโun annuaire tรฉlรฉphonique. Cโest ainsi que, dans un certain sens, lโunivers matรฉriel tire de nous-mรชmes le pouvoir quโil a de nous accabler de sa majestรฉ. Pour un esprit qui ne partagerait pas nos รฉmotions et serait dรฉpourvu de notre รฉnergie imaginative, lโargument fondรฉ sur la taille serait totalement dรฉpourvu de sens. Les hommes contemplent les cieux รฉtoilรฉs avec rรฉvรฉrence ; les singes, eux, ne le font pas. Le silence des espaces รฉternels terrifiait Pascal, mais cโest la grandeur de Pascal qui lui permettait dโรฉprouver cette terreur. Lorsque la grandeur de lโunivers nous effraie, nous sommes, presque littรฉralement, effrayรฉs par notre propre ombre : car ces annรฉes-lumiรจre et ces milliards de siรจcles ne sont que de simples donnรฉes arithmรฉtiques jusquโร ce que lโombre de lโhomme โ le poรจte, le crรฉateur de mythes โ se projette sur eux. Je ne dis pas que nous avons tort de trembler devant son ombre : celle-ci est lโombre dโune image de Dieu. Mais si jamais lโimmensitรฉ de la matiรจre menace de submerger notre esprit, nous devons nous rappeler que cโest la matiรจre spiritualisรฉe qui produit cet effet. En un certain sens, cโest ร lโhomme insignifiant quโelle doit sa grandeur : la grande nรฉbuleuse dโAndromรจde lui doit la sienne.
Et cela mโamรจne ร affirmer une fois encore que nous sommes difficiles ร satisfaire. Si le monde dans lequel nous nous trouvons nโรฉtait pas suffisamment vaste et รฉtrange pour nous inspirer la terreur de Pascal, quelles pauvres crรฉatures nous serions ! รtant ce que nous sommes, ร la fois rationnels et animรฉs, amphibiens qui partent du monde des sens pour sโaventurer, ร travers le mythe et la mรฉtaphore, dans le monde de lโesprit, je ne vois pas comment nous aurions pu parvenir ร connaรฎtre la grandeur de Dieu sans cette indication que nous fournit la grandeur de lโunivers matรฉriel. Une fois encore, quel genre dโunivers exigeons-nous ? Sโil รฉtait suffisamment petit pour รชtre douillet et rassurant, il ne serait pas assez grand pour รชtre sublime. Sโil est assez vaste pour que nous puissions y dรฉployer librement nos ailes spirituelles, il doit aussi รชtre assez vaste pour nous dรฉrouter. ร lโรฉtroit ou terrifiรฉs, dans tout univers concevable, nous devons รชtre lโun ou lโautre. Pour ma part, je prรฉfรจre la terreur. Je me sentirais รฉtouffer dans un univers dont je pourrais apercevoir les limites. Ne vous est-il jamais arrivรฉ, en vous promenant dans un bois, de faire dรฉlibรฉrรฉment demi-tour, de peur dโen atteindre lโautre extrรฉmitรฉ et de rรฉduire ainsi, pour toujours dans votre imagination, cette forรชt ร une misรฉrable bande dโarbres ?



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