Le consensus de Sandomir : 450 ans d’œcuménisme — Holger Lahayne
25 juin 2020

Holger Lahayne est un théologien et missionnaire allemand, catéchète de la paroisse réformée de Vilnius (Lituanie) ; il enseigne aussi dans un institut biblique. Il a publié cet article en allemand pour son blog personnel en juin 2020. Les événements de Sandomir, largement oubliés en Europe occidentale, font partie de l’histoire des Églises réformées, et ont à ce titre leur place sur ce site. Pour autant, nous sommes assez réservés sur l’opportunité d’une unité ecclésiale entre luthériens et réformés ; les exemples de l’unionisme prussien au XIXe siècle, et de l’Église protestante unie de France au XXIe, notamment, invitent à la prudence. La restauration de la “pleine communion” ne doit pas pour nous se faire au rabais, mais passer par une véritable unité doctrinale.


L’essor du calvinisme en Lituanie

À partir de 1550, le protestantisme progressa rapidement en Lituanie. Certes, le Grand-duché, uni à la Pologne, était gouverné par un monarque catholique, mais les protestants pouvaient occuper des postes élevés dans l’administration de l’État. Le roi Sigismond II était étonnamment bien disposé vis-à-vis de la foi protestante. Jean Calvin lui avait même dédié son commentaire sur l’épître aux Hébreux. Malgré cela, le dernier des Jagellons1 à régner sur la Pologne-Lituanie ne fit rien pour détacher son pays de Rome.

La perspective d’une Église protestante majoritaire à l’échelle du pays, à l’exemple de l’Angleterre ou de la Scandinavie, était peu probable en Pologne-Lituanie. L’établissement d’une Église protestante nationale puissante et nombreuse apparaissait d’autant plus importante ; elle devait se démarquer tant des dérives sectaires (les antitrinitariens) que des catholiques. Enfin, il n’y avait pas en Pologne-Lituanie, tout comme en France et ailleurs, de possibilité de compter sur de puissants duchés pour se défendre, comme c’était le cas dans le Saint-Empire.

La grande vision de Jean de Lasco (Johannes a Lasco en latin, Jan Łaski en polonais) était celle d’une Église protestante unie. Dans les années 1540, œuvrant en Frise orientale, il y diriga l’Église réformée en tant que surintendant2. Après quelques années en Angleterre, le grand réformateur polonais revint dans son pays natal en 1557, mais y mourut dès 1560.

En Lituanie, Nicolas Radziwiłł le Noir, chancelier et grand hetman3 de Lituanie, n’était pas seulement le chef politique des Réformés, mais aussi un partisan de l’unité protestante. Il tolérait même des dissidents ayant fui l’Italie qui étaient perçus comme hérétiques par d’autres réformés. Il mourut lui aussi en 1565, à l’âge de 50 ans.

Après la mort de Radziwiłł le Noir, les antitrinitariens se séparèrent définitivement des protestants. Christophe Thretius traduisit en polonais la Confession helvétique postérieure de Bullinger (dont l’édition originale était parue en 1566 en Suisse4). Les Églises réformées de Pologne-Lituanie revinrent naviguer dans des eaux plus orthodoxes.

En Lituanie, la situation des protestants après l’arrivée des premiers Jésuites en 1569 était préoccupante5. Luthériens et réformés étaient dans l’obligation de s’accorder pour espérer se maintenir dans la durée. À l’initiative de Nicolas Radziwiłł le Rouge (cousin du précédent), des représentants des deux confessions se réunirent les 2 et 3 mars 1570 à Vilnius. Un accord entre les deux Églises ne put être trouvé. Néanmoins, selon les mots d’Ingė Lukšaitė, la grande historienne lituanienne de la Réforme, “une alliance politique fut d’abord conclue : ils s’accordaient sur l’utilisation possible des différents temples pour les cérémonies religieuses des deux confessions ; les ministres d’une confession pouvaient desservir les membres de l’autre en cas d’urgence ; les deux Églises géreraient ensemble leurs rapports au pouvoir politique. De plus, les luthériens et les calvinistes discutaient de la possibilité d’une alliance religieuse6.

La situation confessionnelle dans la République des Deux-Nations en 1573 : catholicisme dominant en beige, calvinisme en violet, orthodoxie en vert ; les communautés unitariennes (frères polonais, dits aussi ariens ou sociniens par leurs opposants) sont représentées par des croix noires et les anabaptistes et mennonites par des calices rouges. On constate que les antitrinitariens prospèrent dans les mêmes régions que les protestants plus orthodoxes (Livonie mise à part).

La rencontre de Sandomir

L’accord de Vilnius fut en même temps le prélude au grand synode protestant de Sandomir7 qui eut lieu du 9 au 14 avril 1570, c’est-à-dire il y a 450 ans. À Sandomir, aujourd’hui petite bourgade pittoresque sur la Vistule au sud-est de la Pologne, des délégués des trois Églises protestantes de Pologne-Lituanie se réunirent ; le pasteur réformé Stanislas Marcyjan de Deltuva (Lituanie orientale) avait fait le déplacement. Les frères tchèques, héritiers du hussisme, étaient aussi représentés.

Les trois Églises exposèrent leurs confessions et espéraient parvenir à l’unité doctrinale. Les luthériens présentèrent naturellement la confession d’Augsbourg (Augustana) de 1530 ; l’« unité des frères” présenta la confession tchèque (confessio Bohemica) de 1535, que Luther lui-même avait préfacée ; les réformés, bien représentés numériquement, cherchaient à leur faire accepter leur confession de Sandomir — la version polonaise de la Seconde confession helvétique.

Mais, comme déjà quarante ans auparavant au colloque de Marbourg de 1529, les différents points de vue sur la présence du Christ à la Cène ne purent être harmonisées. Après les épisodes successifs de la querelle sur la Cène entre luthériens et réformés, sous Zwingli puis Calvin, le fossé entre les deux confessions n’avait fait que s’élargir. Aussi, en Pologne-Lituanie non plus, on ne put parvenir à une confession commune. Dès lors, une Église protestante nationale ne put se constituer.

Même si la confession de Sandomir resta une confession réformée, le consensus de Sandomir a permis beaucoup de choses. Les trois Églises conservaient leur propre confession de foi, leur propre discipline et leurs propres offices. Mais on se reconnaissait mutuellement dans la formule du consensus (formula recessus) :

Nous voulons donc traiter nos Églises avec la même charité chrétienne et nous reconnaître orthodoxes, et nous voulons renoncer aux extrêmes et garder le silence sur toutes les querelles, désaccords et différences d’opinion […] afin que ce ne soit plus facile pour nos ennemis de moquer notre vraie religion chrétienne et de la contredire.

Consensus de Sandomir

On se mit d’accord de plus pour se visiter et s’aider mutuellement en cas de nécessité :

C’est pourquoi nous avons promis et accepté de comparer nos décisions et nos œuvres de charité et, à l’avenir, de nous consulter sur la conservation et la croissance de toutes les Églises de la Réforme pieuses et orthodoxes, comme d’un seul corps […].

Consensus de Sandomir

Lukšaitė résume ainsi les résultats obtenus : “Il fut décidé à Sandomir que les Églises protestantes se concédaient mutuellement la vraie foi ; qu’elles demeuraient unanimement fidèles au dogme de la Trinité8; qu’elles s’accordaient sur la doctrine de la justification comme sur d’autres doctrines fondamentales ; qu’elles se mettaient mutuellement à disposition leurs temples pour les cultes ; qu’elles reconnaissaient mutuellement leurs pasteurs et s’efforçaient de continuer à s’accorder sur les points de vue divergents.”

Le consensus de Sandomir9 inaugura une sorte de communauté d’Églises. Face à une pression croissante, la diversité religieuse fut préservée et la division évitée.

Page de titre des actes du synode œcuménique de Sandomir (Consensus in fide et religione Christiana inter ecclesias evangelicas Majoris et Minoris Poloniae Magnique ducatus Lithuaniae, éd. Erazm Glicner, Toruń, 1587).

La reconnaissance officielle des protestants à la Diète10 de la même année fit cependant défaut. En 1573, toutefois, fut proclamée la Confédération de Varsovie, une sorte d’édit de tolérance qui mettait la noblesse protestante et orthodoxe sur un pied d’égalité avec la noblesse catholique. Les “dissidents” ne pouvaient pas être poursuivis et étaient distingués des hérétiques (avant tout les antitrinitariens). Pour l’époque, un tel degré de tolérance était inhabituellement élevé. La Pologne-Lituanie put donc pour cette raison éviter à la fois les guerres de religion et les luttes intestines entre protestants.

Le dialogue luthéro-réformé en Lituanie

À l’arrière-plan des événements d’alors, le consensus apparaît comme un premier pas dans la direction d’une “diversité réconciliée” ou de l’« unité dans la diversité” — pour parler avec les mots d’aujourd’hui. Sur le moment, l’écho de Sandomir fut cependant assez limité du côté luthérien. En juin 1578, les luthériens lituaniens déclarèrent même qu’ils n’étaient pas liés par le consensus. Un colloque entre luthériens et réformés sur la Cène à Vilnius en 1585 ne produisit pas plus de résultat. La position luthérienne à propos du consensus n’est pas claire jusqu’aujourd’hui. Les réformés, au contraire, y sont restés et y restent fidèles, de même qu’à l’accord de mars 1570. Ils ont aussi repris de nombreuses hymnes luthériennes dans leurs recueils de cantiques (la moitié environ).

Comme aujourd’hui l’Église réformée est nettement plus petite (environ un cinquième de la taille de l’Église luthérienne), elle est aussi plus fortement engagée dans la coopération. Depuis des décennies, les pasteurs luthériens desservent aussi les réformés, et une confirmation luthérienne est par exemple reconnue aussi dans l’Église réformée. Encore et toujours sur le fondement de Sandomir !

En revanche, il ne peut être question d’une pleine et entière intercommunion11 en raison des différences de fond qui subsistent. Les chrétiens réformés de Lituanie prennent toutefois ponctuellement part (selon le lieu, parfois aussi régulièrement) à la communion luthérienne. L’inverse n’est pas vrai, car il manque pour les luthériens quelque chose d’essentiel dans la communion et la liturgie de Sainte-Cène réformées.

Dans l’ouvrage collectif Mouvement et persistance : aspects du protestantisme réformé de 1520 à 165012, Erich Bryner résume ainsi la portée de l’accord de 1570 : “Le consensus de Sandomir fut un prédécesseur de la Concorde de Leuenberg de 1973, dans laquelle les différences des Églises protestantes en termes de doctrine et de forme du culte furent reconnues mutuellement comme légitimes. Le consensus fut, malgré quelques faiblesses et imprécisions théologiques, une œuvre pionnière de premier rang en matière d’œcuménisme.”

Le consensus est bien, effectivement, un des plus anciens partenariats œcuméniques au niveau mondial. Dans l’esprit de Sandomir, l’Église réformée de Lituanie et l’Église libre “Communauté des Églises évangéliques de Lituanie” (qui s’appelait jusqu’en 2018 “Parole de foi13”) ont conclu en 2016 un accord sur les principales questions de théologie, en même temps qu’une reconnaissance mutuelle comme Églises protestantes et régulières. Là aussi, la dernière étape vers la pleine communion manque, bien qu’il ne semble pas y avoir d’obstacles sur ce chemin. Les actes du consensus doivent cependant être sans cesse confirmés dans la pratique.

Bibliographie

  • PETKŪNAS, Darius, “The Consensus of Sandomierz: An Early Attempt to Create a Unified Protestant Church in 16th Century Poland and Lithuania”, Concordia Theological Quarterly (73), 2009, Fort Wayne, Indiana (lire en ligne). L’article contient en annexe le texte du consensus de Sandomir (trad. anglaise Jaroslav Pelikan). Une publication moins aboutie du même article de Petkūnas (“[The] consensus of Sandomierz — A unique ecumenical document in 16th century Polish-Lithuanian protestant christianity”, Tiltai 2005/1, Klaipėda, pp. 85-104) contient aussi l’original latin (lire en ligne).

Illustration en couverture : Vue de Sandomir depuis la rive de la Vistule, huile sur toile, 1855 ; musée national de Kielce.


  1. Dynastie d’origine lituanienne, régnant aussi sur la Pologne depuis 1386.[]
  2. Terme synonyme d’évêque ou pasteur-président, lorsque la discipline de l’Église prévoit de telles responsabilités.[]
  3. Titre militaire polonais à peu près équivalent au maréchalat.[]
  4. La traduction lituanienne n’a été publiée qu’en 2011.[]
  5. À ce sujet, nous renvoyons à un autre article d’H. Lahayne en allemand : „450 Jahre Jesuiten in Litauen“, 2019.[]
  6. Die Reformation im Großfürstentum Litauen und in Preußisch-Litauen, Leipziger Universitätsverlag, 2017.[]
  7. Sandomierz en polonais.[]
  8. Nicolas Radziwiłł le Noir soutint pour sa part les antitrinitariens de 1563 à sa mort en 1565.[]
  9. En latin consensus Sandomiriensis ou Sendomiriensis ; en polonais zgoda ou ugoda sandomierska.[]
  10. En Polonais Sejm, parlement de la République des Deux-Nations, née de l’union fédérale entre le royaume de Pologne et le grand-duché de Lublin en 1569.[]
  11. Abendmahlsgemeinschaft, communion d’autel.[]
  12. Peter Opitz, Christian Moser (éd.) et al., Bewegung und Beharrung: Aspekte des reformierten Protestantismus, 1520-1650, Brill, 2009[]
  13. En lituanien Tikėjimo žodis ; le nom est emprunté au mouvement américain Word of Faith prêchant l’Évangile de la prospérité, actif en Lituanie à la chute de l’Union soviétique ; le changement de nom traduit l’abandon explicite de toute reférence à l’Évangile de la prospérité. Holger Lahayne a évoqué cette question pour The Gospel Coalition dans une interview en anglais.[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique et étudiant de premier cycle en théologie à la faculté Jean Calvin, Arthur participe au blog notamment en tant que relecteur et traducteur. Il s'intéresse beaucoup aux Églises d'Europe centrale et orientale, en particulier des pays baltes où il a vécu plusieurs années.

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