Les pères de l'Eglise croyaient-ils tous à l'Immaculée Conception ?
9 août 2017

Après avoir défini le dogme de l’Immaculée Conception, le Pape Pie XII affirme, dans son Encyclique Ineffabilis Deus, sous le titre “l’opinion des Pères de l’Église” :

Les Pères et les écrivains de l’Eglise, instruits par les oracles célestes, n’ont rien eu plus à coeur dans les livres qu’ils ont composés pour expliquer les Ecritures, pour défendre les dogmes, pour instruire les fidèles, que de célébrer à l’envie et d’exalter de mille manières admirables la souveraine sainteté de la Vierge, sa dignité, son intégrité de toute tache de péché et son éclatante victoire sur le cruel ennemi du genre humain.

Et sous le titre “Cette doctrine a toujours été professée dans l’Église”, il rajoute :

Et rien n’est plus véritable : de célèbres monuments de la vénérable antiquité, tant de l’Eglise orientale que de l’Eglise occidentale, prouvent en effet avec évidence que cette doctrine de l’Immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie, qui a été, d’une manière si éclatante, expliquée, déclarée et confirmée chaque jour davantage, qui s’est propagée d’une façon si merveilleuse chez tous les peuples et parmi toutes les nations du monde catholique, avec le ferme assentiment de l’Eglise, par son enseignement, son zèle, sa science et sa sagesse, a toujours été professée dans l’Eglise comme reçue de main en main de nos pères et revêtue du caractère de doctrine révélée.
Car l’Eglise du Christ, vigilante gardienne et protectrice des dogmes qui lui sont confiés, n’y change rien, n’en diminue rien, n’y ajoute rien ; mais, traitant avec une attention scrupuleuse, avec fidélité et avec sagesse les choses anciennes, s’il en est que l’antiquité ait ébauchées et que la foi des Pères ait indiquées, elle s’étudie à les dégager, à les mettre en lumière, de telle sorte que ces antiques dogmes de la doctrine céleste prennent l’évidence, l’éclat, la netteté, tout en gardant leur plénitude, leur intégrité, leur propriété, et qu’ils se développent, mais seulement dans leur propre nature, c’est-à-dire en conservant l’identité du dogme, du sens, de la doctrine.

Comme pour la transsubstantiation, et à la suite de ces déclarations papales, des apologètes catholiques romains prétendent, au sujet de l’Immaculée Conception, que cette position était celle de tous les pères sans exception. Keith Thompson challenge ces affirmations sur son site. Il y distingue 3 positions que l’on retrouvaient chez les pères de l’Eglise.

Une diversité de position

Les écrits des pères apostoliques sont peu concluant, ceux-ci mentionnant très rarement Marie, ce sont donc les pères qui les suivent que nous étudierons. La première position est celle qui considère que Marie a péché. La deuxième considère que Marie n’a pas péché mais non qu’elle est pure du péché originel. La dernière que Marie était pure du péché originel.

Cette dernière position n’est toutefois pas équivalente à la position catholique romaine puisque certains pères considéraient que Marie avait été lavée du péché originel lorsque l’Esprit la couverte pour accueillir Jésus et non qu’elle était pure dès sa conception.

Témoignage des pères

Sans nous étendre sur les positions 2 et 3, nous donnerons ici des citations de pères ayant la première position :

De même, sa mère ne semble pas avoir adhéré à sa personne, bien que Marthe et d’autres Marie sont mentionnées en sa compagnie. À ce point leur incrédulité est manifeste. … Alors que des étrangers étaient auprès de lui, ses proches étaient absents. … mais ils préféraient l’interrompre dans sa tâche solennelle. … En reniant ainsi ses proches par indignation, ce n’est pas leur existence qu’il niait mais leurs fautes qu’il reprenait. … La mère reniée est une image de la synagogue, et les frères incrédules sont une image des Juifs. … tandis que les disciples qui restent proches de Christ, en écoutant avec foi, représentent l’Eglise, bien plus dignes d’être appelés mère et frères.

Tertullien, Sur la chair de Christ, Ch. 7

C’est avec justice qu’il fut indigné, car des personnes pourtant proches de lui le délaissaient tandis que des étrangers écoutaient ses paroles, mais surtout parce que ceux-là voulaient l’éloigner de sa tâche solennelle. C’est ainsi qu’il les désavoua. Et à la question, Qui est ma mère, et qui sont mes frères, il n’ajouta aucune réponse si ce n’est que ce titre était pour ceux qui écoute sa parole et la mette en pratique. Il a ainsi transféré les relations du sang à ceux qu’il jugeait plus proche de lui en raison de leur foi.
Tertullien, Contre Marcion, Livre 4, Ch. 19

Ces deux citations affirment l’incrédulité de Marie, la comparent à la synagogue incrédule et disent que Jésus a censuré ses fautes.

Car toutes ces choses étaient connues du Père; mais le Fils les accomplissait parfaitement et au moment opportun. C’est pourquoi, quand Marie le pressait pour qu’il accomplisse le miracle du vin, et qu’elle désirait participer, avant le temps fixé, à la coupe de la gloire, le Seigneur, censurant son impatience, lui dit, Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n’est pas encore venue – car il attendait l’heure fixée par le Père.
Irénée, Contre les Hérésies, 3. 16. 7

Irénée ici parle d’impatience de la part de Marie.

Car si elle n’avait pas été scandalisée à la passion du Seigneur, alors Jésus ne serait pas mort pour ses péchés. Mais si “tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu” … alors Marie aussi fut scandalisée à ce moment.
Origène, Homélies sur Luc, 17.6-7

Origène ici mentionne clairement que Christ est mort pour les péchés de Marie et que celle-ci aussi faisait partie des brebis scandalisées à la Croix.

Le Seigneur était destiné à goûter la mort pour chaque homme, à devenir une propitiation pour le monde et à justifier tous les hommes par son propre sang. Même toi, qui a reçu ces paroles d’en haut au sujet du Seigneur, tu seras atteinte par le doute. C’est ce que signifie l’épée.
Basile, Lettre 260.8-9

Ici, Basile commente et paraphrase l’épée de Luc 2:35-36. Pour lui, elle désigne le doute de Marie. Ce commentaire contraste avec celui de plusieurs théologiens catholiques qui voient dans l’épée une annonce des souffrances de Marie comme co-rédemptrice !

Voyez-vous comment il les reprit tout en faisant ce qu’ils désiraient ? C’est ce qu’il fit aux noces. (Jean 2:1-11) Car là aussi il la reprit pour avoir demandé les choses à un moment inopportun, toutefois il fit ce qu’elle avait demandé; ainsi il corrigeait sa faiblesse tout en honorant Sa mère. Aussi, lors de ces noces, il la guérit de son orgueil tout en lui rendant l’honneur que l’on doit à une mère, même si sa requête n’était pas faite au temps opportun.
Chrysostome, Homélie 44 sur Matthieu

Chrysostome est le père le plus clair sur le sujet avec Origène. Consultez à ce sujet l’Homélie 44 sur Matthieu, l’Homélie 21 sur Jean et l’Homélie 4 sur Matthieu. Dans cette Homélie sur Jean il dit notamment, toujours en commentant ces passages où Christ reprend Marie :

Bien qu’il avait soin de d’honorer sa mère, il avait toutefois plus à coeur le salut de son âme.

Toujours dans le même contexte il rajoute :

Car ceux-ci (sa parenté) n’avaient pas encore des idées juste à son sujet, car Marie, qui l’avait porté, prétendait, comme le font traditionnellement les mères, diriger son fils en toutes choses alors qu’elle aurait dû l’honorer et l’adorer.

Et au sujet de la question “Qui est ma mère et qui sont mes frères ?”, il rajoute :

Il ne dit pas cela pour l’insulter, (Loin de moi de penser ainsi !) mais pour lui procurer un plus grand bienfait en ne la laissant pas avoir de pauvres idées à son sujet. (ou “en ne la laissant pas penser méchamment à son sujet”)

Enfin, dans sa quatrième Homélie sur Matthieu, Chrysostome nous dit que si l’ange lui a annoncé le bien qu’il sortirait de cette naissance, c’est pour éviter que Marie, prise de désespoir, n’en vienne à se suicider !

C’est afin qu’elle ne soit pas dans une vive agitation et de grands troubles. Car il est probable que, ne connaissant pas ces choses avec certitude, Marie se serait fait du mal jusqu’à aller s’étrangler ou se poignarder.

Justin Martyr, dans son Dialogue avec le Juif Tryphon au chapitre 100, paragraphe 5, fait aussi une remarque qui n’est pas sans interêt dans notre discussion :

Ève, encore vierge et sans tache, écoute le démon : elle enfante le péché et la mort; Marie, également vierge, écoute l’ange qui lui parle; elle croit à sa parole, elle en ressent de la joie lorsqu’il lui annonce l’heureuse nouvelle.

Ici Justin établit un parallèle entre Ève et Marie, mais alors qu’il mentionne Ève comme étant “vierge et sans tache”, il se contente de “vierge” pour Marie. Pourtant, s’il croyait à l’Immaculée Conception, c’eût été une belle occasion d’établir un parallèle avec l’innocence d’Ève. Là encore les paroles de Justin contraste avec celle de Pie XII dans Ineffabilis Deus :
La Mère de Dieu y est invoquée et louée comme la seule colombe de beauté, exempte de corruption ; comme la rosé toujours dans l’éclat de sa fleur ; comme entièrement et parfaitement pure, et toujours immaculée et toujours heureuse, et elle y est célébrée comme l’innocence qui n’a souffert aucune atteinte, comme une autre Eve qui a enfanté l’Emmanuel.

Conclusion

L’Église catholique romaine a adhéré à un dogme qui est rejeté par une bonne partie des pères tout en clamant avoir un bon appui patristique. Il est regrettable de constater qu’une bonne partie des pères de l’Église tomberait sous la condamnation de l’Église romaine :

Si donc quelques-uns, ce qu’à Dieu ne plaise, avaient la présomption de penser dans leur cœur autrement qu’il n’a été défini par Nous, qu’ils apprennent et sachent que, condamnés par leur propre jugement, ils ont fait naufrage dans la foi et quitté l’unité de l’Eglise ; et de plus, que, si par la parole, par l’écriture et par toute autre voie extérieure, ils osaient exprimer ces sentiments de leur cœur, ils encourraient par le fait même les peines portées par le droit.

Pie IX, Ineffabilis Deus.

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Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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