Que sont les livres apocryphes et pourquoi ne sont-ils pas dans le canon ? – François Turretin (1623-87)
12 avril 2018

I. Les livres apocryphes sont appelés ainsi non pas parce que les auteurs sont inconnus (il y a des livres canoniques dont les auteurs sont inconnus et des livres apocryphes dont les auteurs sont connus); non pas parce qu’ils ne pouvaient être lus qu’en privé et non pas en public (certains d’entre eux peuvent même être lus en public), mais bien parce qu’ils ont été retirés de la crypte (le lieu sacré dans lequel les écrits sacrés ont été déposés) comme le pensent Epiphanius et Augustin; ou parce que leur autorité était cachée et suspectée, et donc leur utilisation était aussi secrète puisque l’église ne leur a pas permis de confirmer l’autorité des doctrines ecclésiastiques (comme Jérôme le dit, Praefatio in libros Salomonis de “Hieronymi Prologus Galeatus” dans Biblia Sacra Vulgata Editionis Sixti V et Celementis VIII [1865], p. Iii); ou, ce qui est plus probable, parce qu’ils sont d’origine incertaine et obscure (comme le dit Augustin, CO 15.23*[FC 14:474]).

II. La question n’est pas sur les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament que nous tenons comme canoniques, car les papistes sont d’accord avec nous; ni sur tous les livres apocryphes, car il y en a qui sont rejetés par les papistes aussi bien que par nous (comme les 3ème et 4ème d’Esdras, les 3ème et 4ème de Maccabées, la Prière de Manassé, etc). La question ne concerne que Tobit, Judith, Baruch, Sagesse, Ecclésiastique, 1et 2 Maccabées, les ajouts à Esther et Daniel, que les papistes considèrent canoniques et que nous excluons du canon – non pas parce qu’ils ne contiennent pas beaucoup de choses vraies et bonnes, mais parce qu’ils ne portent pas les marques des livres canoniques.

III. Les raisons sont diverses. (1) L’Église juive, à laquelle les oracles de Dieu étaient confiés (Rom. 3:2), ne les considérait jamais comme canoniques, mais avait le même canon que nous (comme le reconnaît Josèphe, Contre Apion 1.39-41 [Loeb, 1:178-79], Bécanus, Manuale controversiarum 1.1[1750], pp. 11-12) et Stapelton, De Principiis fidei doctrinalibus controversia, Cont. 5,7* dans Opera [1620], 1:322-23). Cela, ils n’auraient pas pu le faire sans avoir commis un péché des plus graves (et il ne leur a jamais été imputé ni par le Christ ni par ses apôtres) si ces livres n’avaient pas été destinés à eux comme les autres. Le canon des juifs ne devrait pas non plus être distingué ici de celui des chrétiens parce que les chrétiens ne peuvent ni ne devraient recevoir d’autres livres de l’Ancien Testament comme canoniques que ceux qu’ils ont reçus des juifs, leurs “serviteurs de livres qui portent les livres que nous étudions” (comme Augustin les appelle, “Sur le Psaume 40[41]” [NPNFl, 8:132; PL 36.463]). (2) Ils ne sont jamais cités comme canoniques par le Christ et les apôtres comme les autres. Et le Christ, en divisant tous les livres de l’Ancien Testament en trois catégories (la Loi, les Psaumes et les prophètes, Lc 24,44), approuve clairement le canon des Juifs et en exclut les livres qui ne sont pas compris dans ces catégories. (3) L’Eglise chrétienne, pendant quatre cents ans, a reconnu avec nous les mêmes livres et aucun autre livre canonique. Ceci apparaît des Canons du Synode de Laodicée 59 (NPNF2,14:158); de Melito, évêque de Sardes, qui vécut 116 ans après Jésus-Christ (selon Eusèbe, Histoire ecclésiastique 4.26*[FC 19:262-63]); de Epiphanius (“De Epicureis,” Panarion [PG 41.206-23]); de Jérôme (“Hieronymi Prologus Galeatus“, dans Biblia Sacra Vulgatae Editionis Sixti V et Clementis VIII [1865], pp. xliii-lv); de Athanase (Synopsis Scripturae Sacrae [PG 28.283-94]). (4) Les auteurs n’étaient ni des prophètes, ni des hommes inspirés, puisqu’ils écrivaient après Malachie (le dernier des prophètes); leurs livres n’étaient pas non plus écrits en hébreu (comme ceux de l’Ancien Testament), mais en grec. C’est pourquoi Josèphe (dans le passage mentionné ci-dessus) reconnaît que les choses qui ont été écrites par son peuple après l’époque d’Artaxerxès n’étaient pas aussi crédibles et autoritaires que celles qui ont précédé “parce qu’il n’ y avait pas une succession incontestable de prophètes” (Contre Apion 1.41 [Loeb, 1:178-79]).

IV. Le style et la teneur des livres les proclament humains, et non divins. Il faut peu de finesse pour découvrir qu’ils sont le produit du travail humain, bien que certains soient plus excellents que d’autres. Car en plus du fait que le style ne dégage pas la majesté et  la simplicité du style divin et qu’il renvoie aux défauts et aux faiblesses humaines (dans la vanité, la flatterie, la curiosité, le zèle erroné et l’affectation intempestive de l’apprentissage et de l’éloquence qui y sont souvent rencontrés), il y a tant de choses en elles non seulement insensées et absurdes, mais aussi fausses, superstitieuses et contradictoires, qu’elles montrent clairement qu’elles ne sont pas divines, mais des écritures humaines. Nous donnerons quelques exemples de leurs nombreuses erreurs. Tobias fait dire à l’ange un mensonge. Il dit qu’il est Azaria, fils d’Ananias (Tob. 5:12) et qu’il est Raphaël, l’ange du Seigneur (12:15). L’ange donne une direction magique pour chasser le diable par la fumée du foie d’un poisson (Tob. 6:6), contre celle du Christ (Mt. 17:21). Il s’arroge à lui-même l’oblation des prières (Tob. 12:12), qui appartient à l’œuvre du Christ seul. Le livre de Judith célèbre l’acte de Siméon (Jud. 9:2), que Jacob a maudit (Gen. 49:5-7); loue les tromperies et les mensonges de Judith (Jud. 11), qui ne sont pas du tout compatibles avec la piété. Pire encore, elle cherche même la bénédiction de Dieu sur eux (Jud. 9:13). Aucune mention n’est faite de la ville de Béthulie dans les Écritures; aucune trace de la délivrance mentionnée n’apparaît dans Josèphe ou Philon, qui a écrit sur les Juifs. L’auteur de la Sagesse affirme faussement qu’il était roi en Israël (Sag. Sal. 9:7,8) afin qu’on le prenne pour Salomon. Pourtant, il fait allusion aux compétitions athlétiques qui, au temps de Salomon, n’avaient pas été établies parmi les Grecs (Sag. Sal. 4:2). Le Fils de Sirac (Sir. 46:20) attribue à Samuel ce qui a été fait par le mauvais esprit ressuscité par de méchants stratagèmes (1 S. 28:11), parle faussement du retour corporel d’Elie (Sir. 48:10), et excuse ses oublis dans le prologue.

V. Il y a tant de contradictions et d’absurdités dans les ajouts à Esther et Daniel que Sixtus Senensis les rejette sans hésiter. Baruch dit qu’au cours de la cinquième année après la destruction de Jérusalem, il a lu son livre à Jeconia et à tout le peuple de Babylone, mais Jeconia était en prison et Baruch avait été emmené en Égypte après la mort de Gedalia (Jér. 43:7). Il mentionne un autel du Seigneur (Bar. 1:10) quand il n’ y en avait pas, le temple étant détruit. Les livres des Maccabées se contredisent souvent les uns les autres (comparez 1 Mac. 1:16 avec 9:5,28 et le chapitre 10). Le suicide de Razis est loué (2 Mac. 14:42). Le culte volontaire est loué (2 Mac. 12:42; Col. 2:23) dans l’offrande de Judas pour le sacrifice des morts, contrairement à la loi. L’auteur s’excuse pour sa jeunesse et son infirmité et se plaint du pénible travail d’abréger les cinq livres de Jason, le Cyrénien (2 Mac. 2:23, 24;15:39). Si vous souhaitez d’autres exemples tirés de ces livres, consultez Rainold, Chamier, Molinaeus, Spanheim et d’autres qui ont poursuivi cette argumentation avec plénitude et force.

(François Turretin, Institutes of Elenctic Theology, Topic II, Question 1).

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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