Devenir saint avec Richard Hooker — Matthew Hoskin
19 août 2020

Matthew Hoskin, l’auteur de cet article, est fils de prêtre anglican et a grandi dans la campagne de l’Alberta, au Canada. Il a obtenu son doctorat en histoire du christianisme à l’université d’Édimbourg en 2015, et il enseigne depuis à l’université d’Édimbourg et à l’université de la Colombie-Britannique. Il est fermement convaincu que le Saint-Esprit travaille à remodeler nos cœurs et nos esprits par notre implication dans la grande tradition de l’Église, une vision qu’il promeut sur http://thepocketscroll.wordpress.com et http://readthefathers.org. Il vit en Ontario avec sa femme et ses deux fils.


Il y a quelque temps, j’ai fait la connaissance d’un nouveau membre de l’Église méthodiste libre que je fréquente, qui était très enthousiaste à l’égard de John Wesley. L’enseignement de Wesley lui semblait correspondre à ce qu’il avait lu dans la Bible. De plus, quelques années auparavant, il avait vécu une puissante conversion, et son expérience de l’habitation du Saint-Esprit l’avait convaincu que ses œuvres contribuaient à sa croissance dans la sainteté. Il croyait que la Bible corroborait son expérience, mais les Églises qu’il avait fréquentées lui enseignaient le contraire. On lui avait enseigné que rien de ce que nous faisons ne peut nous rendre plus saints, et que tout progrès dans la sainteté était exclusivement l’œuvre de l’Esprit. Wesley, en revanche, croyait à la croissance dans la sainteté. Alors que je l’écoutais, Learned Discourse of Justification Works et How the Foundation of Faith is Overthrown, deux ouvrages de Richard Hooker, me sont immédiatement venu à l’esprit. Hooker articule une position réformée affirmant la place des œuvres dans la sanctification, contrairement à ce que d’autres chrétiens réformés que ma connaissance avait rencontrés pouvaient dire. C’est pourquoi comprendre Learned Discourse de Hooker est crucial pour les pasteurs, et peut apaiser les cœurs troublés en plus de raviver la discipline spirituelle.

Richard Hooker, par Alfred Drury, 1907

Richard Hooker (1554-1600) fut l’un des fondateurs de la tradition anglicane en théologie. On l’oppose souvent, à juste titre, aux puritains, contre lesquels il rédigea ses magistrales Laws of Ecclesiastical Polity, bien qu’il fût résolument du côté de la Réforme et qu’il ne se considérait pas comme cherchant un compromis entre le protestantisme et le catholicisme romain1. Quoi qu’il en soit, c’est dans Learned Discourse of Justification que Hooker traite longuement de la relation entre les œuvres et la sanctification.

Hooker articule une position réformée affirmant la place des œuvres dans la sanctification, contrairement à ce que d’autres chrétiens réformés que ma connaissance avait rencontrés pouvaient dire. C’est pourquoi comprendre Learned Discourse de Hooker est crucial pour les pasteurs, et peut calmer les cœurs troublés et raviver la discipline spirituelle.

The Learned Discourse est une série de sermons prêchés en 1585 en réponse à ceux qui s’en prenaient à la déclaration de Hooker selon laquelle Dieu a sauvé avec miséricorde des milliers de personnes qui vivaient sous la papauté avant la Réforme. Hooker parle de la justification par la foi seule, des points d’accord et de désaccord avec Rome, et de la façon dont une personne peut croire à l’hérésie tout en étant sauvée par la grâce de Dieu. L’argument de Hooker, présenté de façon grossière, est que la justification est accomplie uniquement par la grâce de Dieu et reçue par notre seule foi ; la sanctification est accomplie uniquement par la grâce de Dieu agissant à travers nos actes ; nos œuvres ne peuvent pas mériter la grâce et ne peuvent pas assurer la réparation de nos péchés, contrairement à ce qu’enseigne l’Église romaine. The Learned Discourse consacre également beaucoup de temps à expliquer comment il est possible que l’Église romaine détruise le fondement de la foi tout en permettant aux personnes ignorant la véritable doctrine de la justification par la foi d’être sauvées par leur foi en Jésus. Hooker note à plusieurs reprises que nous sommes tous en danger si une foi imparfaite suffit à condamner quelqu’un à l’enfer.

Hooker est clair sur le fait que nous ne contribuons en rien à la justice qui vient du Christ. Elle nous est octroyée uniquement sur la base de la foi et ne peut donc être ni diminuée par nos péchés, ni augmentée par nos bonnes œuvres. En résumé, la justification par le moyen de la foi enseigne la chose suivante :

Nous sommes ainsi aux yeux de Dieu le Père comme l’est le Fils de Dieu lui-même ; que l’on prenne en compte notre folie, notre impulsivité, ou notre fureur, ou quoi que ce soit d’autre. C’est notre sagesse et notre réconfort ; nous ne nous préoccupons de rien d’autre dans le monde que de ceci : que l’homme a péché et que Dieu a souffert ; que Dieu s’est fait le péché des hommes, et que les hommes sont devenus la justice de Dieu.

CCEL ed., p. 6.

Hooker reconnaît que nous avons le devoir de vivre des vies saintes, mais que nous sommes si loin de la perfection qu’aucune de nos bonnes actions ne peut mériter quoi que ce soit. Il écrit :

Considérons la chose la plus sainte et la meilleure que nous fassions : Nos affections pour Dieu ne sont jamais meilleures que lorsque nous prions ; pourtant, lorsque nous prions, combien nos affections sont souvent détournées ! Quel manque de respect avons-nous pour la grande majesté de ce Dieu à qui nous parlons ! Quel peu de remords pour nos propres misères ! Combien nous sentons peu le goût de la douce influence de sa tendre miséricorde ! Ne sommes-nous pas souvent si peu disposés à commencer et si heureux de terminer, comme si Dieu, en disant : “Invoquez-moi”, nous avait imposé une tâche bien pénible ? … Même les meilleures choses que nous faisons ont quelque chose en elles qui doit être pardonné. Comment alors pouvons-nous accomplir quelque chose de méritoire et digne d’être récompensé ?”

CCEL ed., p. 8.

Hooker établit néanmoins une distinction importante entre la justice imputée du Christ et la justice inhérente à la sanctification. Il met en perspective les déclarations de l’épître aux Romains qui insistent sur la justice qui vient de la foi avec celles de la première épître de Jean qui parlent de la justice qui vient des œuvres. La justice de la justification, comme nous l’avons vu plus haut, est reçue par la foi, et nous n’y contribuons pas. La Justice de la sanctification vient de Dieu qui “opère en nous la justice chrétienne” (CCEL ed., p. 17). La justice de la sanctification nous permet de vivre des vies saintes parce que le Saint-Esprit vit dans nos cœurs. Elle est constituée par les vertus, les fruits, les œuvres, les opérations du Saint-Esprit. Cette justice est indissociable de ce que nous faisons, cela semble évident. Hooker appelle cela “la justice effective… la justice des bonnes œuvres” (ibid.). Parce que Hooker enseigne deux justices, qui émanent toutes deux de Dieu, sa théologie peut expliquer la croissance en sainteté qu’a expérimenté mon frère en Christ à travers ses actes.

Hooker poursuit en affirmant que le fait que le Christ soit le seul fondement de notre foi n’exclut pas les œuvres. Il dit :

Toutes les choses [relatives au salut sont accomplies] par lui [le Christ] seul. Mais ce n’est pas par lui seul qu’il nous est nécessaire de persévérer dans notre vocation, l’écoute de l’Évangile, dans notre justification, dans la foi, dans notre sanctification, dans les fruits de l’Esprit, dans notre entrée dans le repos, dans la persévérance de l’espérance, dans la sainteté.

CCEL ed., p. 34.

Rien de tout cela, bien sûr, ne signifie que nos œuvres méritent quoi que ce soit. Hooker le rappelle sans cesse. Nos œuvres sont plutôt les moyens instrumentaux par lesquels nous accomplissons une justice effective . Ou plutôt, nos œuvres sont les moyens par lesquels Dieu nous permet de grandir en sainteté. Les œuvres sont nécessaires “parce que notre sanctification ne peut s’accomplir sans elles” (CCEL ed., p. 34). En fin de compte, en enseignant deux types de justice, l’une imputée et l’autre effective, Hooker nous permet, à mon frère et moi, de devenir véritablement saints et à nos œuvres de contribuer à cette sainteté.

En fin de compte, en enseignant deux types de justice, l’une imputée et l’autre effective, Hooker nous permet à tous deux de devenir véritablement saints et à nos œuvres de contribuer à cette sainteté.

Mettre en pratique ces leçons aujourd’hui

Quelle est l’utilité de ce voyage dans la pensée de Richard Hooker ? La précédente discussion comporte trois implications pastorales majeures. Premièrement, pour ceux d’entre nous qui sont à juste titre mal à l’aise avec un enseignement qui nie la possibilité de devenir saint, Hooker nous rappelle que la grâce qui est à l’œuvre en nous pour nous arracher au châtiment du péché est également à l’œuvre en ce moment même pour nous guérir des blessures du péché.

De même, j’ai rencontré au fil des ans plusieurs chrétiens qui craignent que la discipline spirituelle, en particulier, soient en réalité une forme de “justice par les œuvres”. Ces personnes faisaient des déclarations du genre : “J’avais l’habitude de jeûner parfois, mais j’avais peur que cela se transforme en justice par les oeuvres, alors j’ai arrêté”. Richard Hooker nous assure que la justice imputée du Christ est purement le fruit de la grâce reçue par le moyen de la foi ; aucune de nos œuvres ne peut y contribuer. Mais il enseigne également que nos œuvres, uniquement par la grâce de Dieu, réalisent notre sanctification, c’est-à-dire la justice effective de nos âmes. Cet enseignement devrait clarifier la relation entre la sainteté et les oeuvres d’une part, et la justification et la foi d’autre part — toutes ces choses, bien sûr, ne sont accomplies que par la grâce de Dieu et sa faveur imméritée à notre égard.

Une vision claire de la relation entre la grâce de Dieu et nos œuvres concernant la sanctification, et la différence entre sanctification et justification, peut renouveler notre zèle pour la discipline spirituelle. Pendant plus d’un millénaire, les plus grands écrits relatifs aux œuvres furent couchés sur le parchemin par des moines tels que saint Benoît de Nursie, mais ce travail fut perpétué par notre propre tradition protestante. Au sein de la tradition anglicane de Hooker, deux écrivains viennent immédiatement à l’esprit : Jeremy Taylor avec The Rule and Exercises of Holy Living and Holy Dying et William Law avec A Serious Call to a Devout and Holy Life.

Enfin, l’anglican John Wesley, avec qui nous avons commencé, enseigne dans The Means of Grace que deux erreurs principales se sont produites dans l’Église primitive. L’une d’elles consistait à croire que le simple fait d’accomplir les actes extérieurs communs à la piété chrétienne suffisait à assurer le salut, même sans changement de cœur intérieur. L’autre était de croire que l’accomplissement de nos œuvres méritait la grâce de Dieu. À l’époque de Wesley, cependant, la balance penchait trop d’un côté, car les chrétiens issus des traditions de la Réforme en Angleterre cherchaient à remédier aux erreurs de l’Église médiévale. Certaines personnes estimaient qu’il n’y avait pas d’ordonnances imposées aux chrétiens, pas de bonnes œuvres à accomplir, maintenant que nous savons que nous sommes sauvés par la grâce et libres en Christ. Wesley soutient qu’il existe en fait des moyens de grâce, définis comme “des signes extérieurs, des paroles ou des actions, ordonnés par Dieu et destinés à cette fin, pour être les canaux ordinaires par lesquels il puisse transmettre aux hommes, la grâce prévenante, justifiante ou sanctifiante”. Concrètement, ces canaux sont les suivants :

Les principaux moyens de grâce sont la prière, que ce soit en secret ou avec la grande assemblée, l’étude des Écritures (ce qui implique de lire, d’écouter et de méditer), la réception de la Sainte Cène, le fait de manger le pain et de boire le vin en souvenir de lui : Et nous croyons qu’ils ont été ordonnés par Dieu, comme les canaux ordinaires pour transmettre sa grâce aux âmes des hommes.

John Wesley, The Means of Grace, II.1.

Wesley croit que ces moyens de grâce n’opèrent dans nos âmes que sous les conditions préalables de leur usage avec foi et l’opération du Saint-Esprit (II.2,3). Aucun de ces actes extérieurs ne produit de bien en dehors de l’influence du Saint-Esprit de Dieu. Mais par la foi, sachant que toute sanctification se fait par la grâce de Dieu, et avec l’intention de devenir saint, nous pouvons vraiment travailler à la sanctification.


  1. En effet, le catholicisme romain est son autre grand adversaire dans Laws of Ecclesiastical Polity.[]

Nathanaël Fis

Nathanaël est ancien en formation à l'Eglise Bonne Nouvelle à Paris où il vit avec sa merveilleuse épouse Nadia. Il étudie la théologie au Birmingham Theological Seminary.

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