La vision de Dieu pour son Église (2/2) — John Stott
1 octobre 2020

Suite et fin du premier chapitre de The Living Church de John Stott, où sont évoquées les trois autres caractéristiques essentielles d’une Église en bonne santé, après l’étude de la doctrine apostolique. La première partie de la traduction peut être retrouvée ici.


Une Église qui prend soin

Si l’étude est la première caractéristique d’une Église vivante, la seconde est la communion. « Ils persévéraient dans […] la communion fraternelle. » « Communion fraternelle » traduit le mot grec bien connu κοινωνία koinōnía qui exprime la vie chrétienne commune (de κοινός koinós « commun ») qui est celle des croyants. Comme nous le verrons plus en détail au chapitre 5, la koinōnía rend témoignage à deux vérités qui se complètent : à la fois ce que nous avons en commun et ce que nous avons à offrir en partage. Et c’est sur ce dernier aspect que Luc met l’accent ici :

Tous ceux qui croyaient étaient ensemble et ils avaient tout en commun (κοινά koiná). Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et ils en partageaient le produit entre tous, en fonction des besoins.

Actes 2:44-45

Ces versets sont gênants ; ils sont du genre de ceux sur lesquels nous avons tendance à passer rapidement. Que veulent-ils dire ? Enseignent-ils que toute Église vivante doit devenir une communauté monastique et que tout croyant doté du Saint-Esprit va suivre l’exemple des premiers croyants au pied de la lettre ?

À cette époque, à quelques kilomètres à l’est de Jérusalem, les chefs esséniens de la communauté de Qumrân avaient décrété la communauté de biens et les nouveaux membres devaient remettre tout leur argent et tous leurs biens lors de leur initiation. Jésus voulait-il donc que tous ses disciples suivissent leur exemple, vendissent tout ce qu’ils possédaient et s’en partageassent les recettes ? Les anabaptistes de la Réforme radicale au seizième siècle parlaient beaucoup d’Actes 2:44-45 et 4:32-37 et de la « communauté des biens », même si seuls les Huttérites, en Moravie au dix-huitième siècle, l’ont rendue obligatoire.

Certainement, Jésus appelle certains de ses disciples à une extrême pauvreté volontaire. Ce fut apparemment la vocation du jeune homme riche dans les évangiles ; Jésus lui dit : « va vendre tout ce que tu as, donne-le aux pauvres. » (Mc 10:21) Ce fut aussi la vocation de François d’Assise, de mère Teresa et de ses consœurs — peut-être pour témoigner au monde que le sens de la vie humaine n’est pas dans l’abondance de nos biens (cf. Luc 12:15).

Mais tous ceux qui suivent Jésus ne sont pas appelés à cela. L’interdiction de la propriété privée est une doctrine marxiste et non chrétienne. De plus, même à Jérusalem, la vente et le don étaient volontaires. Nous lisons au verset 46 qu’ils « rompaient le pain dans les maisons ». Dans les maisons ? Mais n’avaient-ils pas vendu leurs maisons avec leurs biens mobiliers ? Non, apparemment, ce n’était pas le cas ; d’aucuns avaient encore des maisons où ils se retrouvaient. Et pour en venir à l’histoire d’Ananias et Saphira au chapitre 5, leur péché ne fut pas l’envie, mais la tromperie. Ils gardèrent une partie des recettes de leur vente, alors qu’ils avaient prétendu tout donner. L’apôtre Pierre fut clair à ce sujet : « S’il n’avait pas été vendu, ne te restait-il pas ? Et, après l’avoir vendu, n’avais-tu pas le droit de disposer du prix ? » (Actes 5:4) Il en va de même pour tous les chrétiens, qui doivent décider en conscience et devant Dieu que faire de leur argent et de leurs biens.

Néanmoins, bien que nous puissions pousser un soupir de soulagement en apprenant que nous ne sommes pas appelés à la pauvreté totale, nous ne pouvons pas écarter d’un revers de la main le défi posé par ces versets. Ces premiers chrétiens s’aimaient les uns les autres, ce qui ne saurait être une surprise puisque l’amour est le premier fruit de l’Esprit (Galates 5:22). En particulier, ils prenaient soin de leurs frères et sœurs pauvres et partageaient avec eux leurs biens. Ce principe de partage volontaire demeure certainement. D’après les statistiques des Nations unies, le nombre de personnes extrêmement pauvres (qui vivent avec moins d’un dollar américain par jour) est d’environ un milliard, tandis que la faim ferait, directement ou indirectement, environ 24 000 victimes par jour. Comment vivre avec de telles statistiques ? Beaucoup de pauvres sont nos frères et sœurs. Le Saint-Esprit donne à son peuple une sensibilité pour ces enjeux sociaux, de sorte que ceux d’entre nous qui vivons dans l’opulence doivent tendre vers un mode de vie économiquement plus modeste — non pas parce que nous nous figurons que cela résoudra les problèmes macro-économiques de notre monde, mais par solidarité avec les pauvres.

Une Église vivante est donc une Église qui prend soin des gens. La générosité a toujours été une caractéristique du peuple de Dieu. Notre Dieu est généreux, son Église doit l’être aussi.

Une Église qui adore

La troisième caractéristique de l’Église primitive était son culte. Les gens se consacraient (littéralement !) à « la fraction du pain » (sûrement une référence à l’Eucharistie ou Sainte-Cène, bien qu’elle inclût sans doute un repas communautaire) et aux « prières », c’est-à-dire non à la prière privée, mais à des réunions et des cultes de prière communautaire. Ce qui me frappe dans ce résumé du culte de l’Église primitive, c’est son équilibre, à deux égards.

Tout d’abord, son culte était à la fois formel et informel. D’après le verset 46, « ils se retrouvaient d’un commun accord au temple » et « ils rompaient le pain dans les maisons ». Nous remarquons qu’ils n’abandonnèrent pas immédiatement l’Église institutionnelle. Sans aucun doute, ils devaient douter de pouvoir la réformer selon l’Évangile. Et ils avaient d’ores et déjà compris que les sacrifices du Temple avaient été accomplis dans le sacrifice du Christ. Mais ils continuèrent à assister aux offices traditionnels de prière au Temple (cf. Actes 3:1), qui était plutôt formel, et ils complétèrent cela par des réunions plus informelles chez eux, qui incorporaient un élément du culte spécifiquement chrétien, l’Eucharistie.

Il y a là une leçon importante à tirer. Les jeunes ont tendance à supporter difficilement les structures héritées de l’Église. C’est bien compréhensible : certaines Églises sont trop conservatrices, trop rétives au changement. On pourrait dire qu’elles se sont embourbées, et que la boue a durci comme du ciment. Leur refrain préféré semble être « comme il était au commencement, maintenant et toujours aux siècles des siècles, amen ». Nous devons, bien entendu, écouter les jeunes gens. Mais le Saint-Esprit procède avec l’Église sur le mode de la réforme patiente plutôt que du rejet impatient. Ne nous laissons pas prendre au piège de l’opposition entre ce qui est structuré et ce qui ne l’est pas. Si je peux me permettre une généralisation, les anciens préfèrent des offices plus formels et plus dignes, tandis que les jeunes aiment la spontanéité et la liberté d’un culte de maison. Nous avons besoin de connaître les préférences les uns des autres. L’Église primitive avait les deux, et nous avons besoin des deux. Toute Église, quelle que soit sa taille, devrait se réunir en groupes plus intimes (voir le chapitre 5).

Ensuite, le culte de l’Église primitive était à la fois joyeux et respectueux. Il n’y a pas de doute quant à leur joie. On trouve à la fin du verset 46 se contient le mot grec ἀγαλλίασις agallíasis, qui exprime la joie exubérante. Dieu avait envoyé son Fils dans le monde, et maintenant son Esprit dans leurs cœurs. Comment pourraient-ils ne pas être joyeux ? « Le fruit de l’Esprit est […] la joie »1, et parfois une joie moins inhibée que ce qu’encouragent nos traditions d’Église.

Quand j’assiste à certains offices, j’en viens presque à penser que je suis venu par erreur à un enterrement. Tout le monde est vêtu de noir ; personne ne parle ni ne sourit. Les cantiques sont joués au rythme de l’escargot ou de la tortue, et toute l’ambiance est lugubre. Si je pouvais outrepasser mon flegme britannique, je voudrais m’écrier : « Égayez-vous ! » Le christianisme est une religion joyeuse, et chaque culte devrait être une célébration. On m’a rapporté que l’archevêque Geoffrey Fisher dit avant de mourir : « Chaque jour qui passe, je suis davantage convaincu que le christianisme est un long cri de joie ! »

En même temps, le culte de l’Église primitive n’était jamais irrévérencieux. Aujourd’hui pourtant, si certains cultes ont l’air d’enterrements, d’autres sont désinvoltes. Si la joie doit caractériser nos cultes, il en va de même du respect. Luc écrit ainsi : « La crainte s’emparait de chacun. » (verset 43) Le Dieu vivant et saint avait visité Jérusalem ; Dieu était au milieu d’eux, et ils se prosternaient devant lui dans ce mélange d’émerveillement et d’humilité que l’on appelle un culte.

Ainsi, le culte de l’Église primitive était à la fois formel et informel, à la fois joyeux et respectueux. Nous devons retrouver cet équilibre biblique dans notre culte aujourd’hui.

Une Église qui évangélise

Nous avons examiné l’étude, la communion et le culte des premiers chrétiens, car, comme le dit Luc, « ils persévéraient » là-dedans. Mais ces trois dimensions concernent la vie interne de l’Église. Ils ne nous disent rien de son action pleine de compassion pour le monde.

C’est une bonne illustration du danger qu’il peut y avoir à prêcher uniquement sur le texte, c’est-à-dire en l’isolant de son contexte. Des millions de sermons ont été prononcés sur Actes 2:42, comme si ce versait rendait un compte exhaustif de l’activité de l’Église. Mais pris isolément, le verset 42 offre une vision gravement déséquilibrée. Il donne l’impression que l’Église primitive s’intéressait uniquement à étudier auprès des apôtres, à prendre soin de ses propres membres et à rendre un culte à son Dieu. En d’autres termes, on aurait vécu dans une sorte de ghetto, préoccupé par nos propres affaires, détaché du fardeau d’un monde extérieur perdu et privé de Dieu2.

Mais il n’en était rien. Ils étaient engagés dans la mission, bien que nous ne l’apprenions pas avant le verset 47. Ce dernier corrige le déséquilibre du verset 42 ; le verset 47 implique qu’ils évangélisaient activement : « Le Seigneur ajoutait chaque jour à l’Église ceux qui étaient sauvés. » Ce verset nous enseigne trois vérités sur l’évangélisation dans l’Église primitive.

Premièrement, c’est le Seigneur lui-même (c’est-à-dire, le Seigneur Jésus) qui agit. Sans aucun doute, il agit par la prédication des apôtres, par le témoignage quotidien des membres de l’Église, et par leur vie commune aimante. Mais il agit, car il est le chef de l’Église. Et bien qu’il délègue aux pasteurs la responsabilité d’admettre les gens dans l’Église visible par le baptême, il s’arroge la prérogative de faire entrer dans l’Église invisible, par la foi. Seul le Seigneur Jésus-Christ, par son Saint-Esprit, peut ouvrir les yeux des aveugles, donner vie aux âmes mortes et ajouter ainsi du monde à son Église. Nous devons le reconnaître humblement.

Deuxièmement, le Seigneur agit de deux manières conjointes. Il « ajoutait chaque jour à l’Église ceux qui étaient sauvés. » Il ne les a pas ajoutés à l’Église sans qu’ils fussent sauvés, et il ne les a pas sauvés sans qu’il les ajoutât aussi à l’Église. Le salut et l’appartenance à l’Église allaient de pair ; il en va toujours de même.

Troisièmement, le Seigneur fit cela « quotidiennement », jour après jour. Les premiers chrétiens ne considéraient pas l’évangélisation comme une activité occasionnelle. Ils ne se contentèrent pas d’organisé un plan de mission quinquennal. Non, leur témoignage était aussi continuel que leur culte. Et le Seigneur les en récompensa. Les convertis s’ajoutaient à eux chaque jour.

Nous devons revenir sans tarder à cette espérance pressée. Je connais des Églises qui n’ont pas eu un converti depuis dix ans ou plus. Et si d’aventure ils en avaient un, ils ne sauraient que faire de lui, ou d’elle, ou de ça… tant cela leur semblerait quelque chose d’extraordinaire ! L’Église primitive, au contraire, anticipait l’arrivée de nouveaux croyants et se préparait à satisfaire leurs besoins.

Conclusion

En considérant les quatre caractéristiques essentielles d’une Église vivante, nous nous rendons compte qu’elles ont toutes à voir avec les relations entre les fidèles. Premièrement, les croyants étaient en lien avec les apôtres, ils persévéraient dans leur enseignement. Une Église vivante est une Église apostolique. Deuxièmement, ils étaient liés les uns aux autres, ils s’aimaient. Une Église vivante est une Église qui prend soin et partage. Troisièmement, ils étaient liés à Dieu ; ils lui rendaient un culte dans la fraction du pain et les prières, avec joie et respect. Une Église vivante est une Église qui adore. Quatrièmement, ils étaient liés au monde qui les entourait, dans lequel ils allaient témoigner. Une Église vivante est une Église qui évangélise.

Il y a quelques années, en visite dans une métropole d’Amérique latine, j’entendis dire qu’un groupe d’étudiants chrétiens s’était séparé et s’appelait cristianos descolgados, « chrétiens détachés ». Ils avaient quitté l’Église déçus des paroisses de leur ville : selon eux, elles manquaient d’enseignement biblique, de souci social, de culte authentique et de compassion pour le monde ; elles manquaient en fait de ces mêmes caractéristiques dont faisait montre l’Église des origines, et que les jeunes recherchent aujourd’hui. Il n’est point besoin d’attendre la venue du Saint-Esprit, puisqu’il est venu le jour de la Pentecôte, et n’a jamais quitté l’Église. D’une certaine manière, l’événement de la Pentecôte ne peut en effet être répété, pas plus que Noël, Vendredi saint, Pâques ou l’Ascension ne peuvent l’être : de même que Jésus n’est né, mort, ressuscité et monté aux cieux qu’une fois, de même il n’a envoyé le Saint-Esprit qu’une seule fois. Ce que nous devons faire, c’est nous humilier devant Dieu et rechercher la plénitude, la direction et la puissance du Saint-Esprit. C’est alors que nos paroisses s’approcheront (à tout le moins) de ce qui fait l’essence d’une Église vivante : la doctrine apostolique, la communion aimante, le culte joyeux et l’évangélisation permanente.

L’ouvrage de John Stott est disponible (en langue anglaise) chez Inter-Varsity Press : https://www.ivpress.com/the-living-church.

Illustration : Flèche de l’église All Souls de Londres où officia longtemps John Stott.


  1. Gal 5:22.[]
  2. The lost and the lonely outside.[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université et étudiant de deuxième cycle en théologie à la faculté Jean Calvin, Arthur participe au blog notamment en tant que relecteur et traducteur. Il s'intéresse notamment à l'ecclésiologie et à la liturgie, ainsi qu'aux Églises d'Europe centrale et orientale, en particulier des pays baltes où il a vécu plusieurs années.

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